15 juillet 2009 | La vie de la cité |
Après Jack Lang, après Kouchner, les socialistes continuent la chasse aux sorcières. Manuel Valls, ancien soutien de Ségolène Royal, héraut de l’alliance immédiate avec le MoDem, sans illusion sur l’arc-en-ciel B2B (Besancenot to Bayrou), s’est mis en tête de jouer les franc-tireurs en dévoilant ses intentions pour 2012 et en accentuant ses attaques contre le PS. Martine Aubry n’a pas tardé à répliquer en lui adressant une lettre écrite avec les pieds, que l’on peut résumer en un slogan honni des socialistes : « Le PS, tu l’aimes ou tu le quittes ».
Mais à quoi jouent (encore) les socialistes ? Ont-ils vraiment envie de concourir en 2012 ? Pensent-ils sérieusement avoir l’ombre d’une chance ?
Depuis 2007, hormis lors des municipales, les socialistes ont perdu tous les scrutins électoraux, jusqu’à se prendre une sévère raclée lors des européennes. Pire, pas une fois depuis 2007 ils sont parvenus à combler le fossé qui les sépare de Sarkozy : dans toutes les enquêtes d’opinion, s’il fallait organiser de nouvelles présidentielles dans les mois à venir, Sarkozy maintiendrait son score du premier tour de 2007 (30%), voire l’accentuerait ! Depuis 2007, on parle de rénovation, d’union de la gauche : on a eu la commission de récollement. Depuis 2007, on parle d’opposition constructive : on a eu l’obstruction parlementaire « linge de corps et Saturnin » sur le travail du dimanche. Et pourtant, on n’entend parler que d’une chose au PS : les prochaines présidentielles. C’est le monde à l’envers !
Comment peut-on seulement imaginer que l’armée mexicaine du PS puisse être sur le pied de guerre pour 2012 ? La nature humaine électorale fait que la division repousse, et qu’on n’est élu que lorsqu’on fédère autour de soi et qu’on est capable d’insuffler une dynamique. A ce titre, les primaires démocrates sont une démonstration de stratégie politique : consultation démocratique et ralliement sans faille du perdant au vainqueur. On ne demande pas nécessairement au perdant de faire la claque, car la politique est aussi une bataille d’égo, mais au moins de mettre en sommeil son pouvoir de nuisance pour ne pas se tirer une balle dans le pied. Ce que sont incapables de faire les socialistes.
Le grand problème du PS est qu’il traverse une crise d’autorité. La réaction de Martine Aubry, qui se veut ferme mais qui est ridicule, me fait penser à tous ces parents complètement désœuvrés qui compensent leur manque d’autorité en haussant le ton, en pensant que crier fort est un gage d’autorité. Sauf que le PS a du mal avec la notion d’ordre hiérarchique, et cultive le culte de l’égalitarisme démocratique qui, au lieu de concentrer verticalement les énergies, contribue à les dilapider horizontalement. Ils devraient relire Max Weber, qui oppose le pouvoir autoritaire que détient celui qui est à la bonne place du pouvoir d’influence, que détient en lui celui qui est charismatique et peut susciter une dynamique. Vouloir se structurer en réseau ne dispense pas d’avoir un chef qui donne le cap, bien au contraire !
Pour 2012, c’est déjà trop tard. On ne résout pas une crise de leadership vieille de plus de 10 ans en moins d’un an. D’autant plus que les régionales peuvent d’ores et déjà être considérées comme un échec : avec le quasi grand chelem réalisé par la gauche en 2004, il sera très difficile mathématiquement de se maintenir à ce niveau. Et il me semble très difficile de construire un parti et une dynamique en plein milieu d’une spirale de défaite. Mettre un parti en branle demande très vite une dissolution des courants, ou en tout cas une présence autoritaire qui soit capable de dire : « Maintenant, vous arrêtez les conneries ». Mais l’homme providentiel, les socialistes n’y croient pas : trop césariste, trop mystique, et finalement trop droitier.
Sauf que la Constitution consacre la République, avec un Président ; pas une oligarchie avec un triumvirat, qui aurait le mérite de contenter le parti le plus féodal du paysage politique français.
Vite, une Super Nanny pour le PS !
16 mars 2009 | La vie de la cité |
L’homme est un animal politique, disait Aristote ; on pourrait ajouter que l’homme politique est un drôle d’animal. Ils sont trop optimistes, ceux qui chantent la sérénade supradarwiniste de la suprématie de l’homme sur l’animal, fondement d’une domination justifiée. En fait, nos hommes politiques ne sont, comme nous, que des animaux évolués.
Prenez Frédéric Lefebvre. Si l’on en croit Emmanuelle Mignon, il appartiendrait à la famille des bêtes à cornes, aussi intelligentes que des animaux de trait et peu gracieuses quand il s’agit de labourer. Un gros bourrin, en somme, qui ne craint pas de meugler en tribune des philippiques hystériques et d’enfoncer profondément les sabots de la droite sarkozyste dans la gueule de tout ce qui se trouve sur son passage, de Julien Dray aux tontons macoutes du LKP. Pas de réflexion, de la vocifération. Jamais des sommets d’intelligence, ses déclarations, mais du bon gros trolling artisanal pour rassurer les électeurs UMP.
A l’autre extrémité du règne animal, vous avez les rapaces. Ceux-là sont les mêmes que les bourrins, sauf qu’ils ont des ailes, qui leur permettent de décoller et de poser partout où la viande sarkozyste/socialiste/syndicale commence à faisander. Piqué au flanc, François Chérèque traite les militants NPA de rapaces du mouvement social, qui prennent la température des usines comme les croquemorts de Lucky Luke les mensurations des duellistes. Quand Fabius prédit une révolution sociale au printemps si le gouvernement n’infléchit pas sa politique, Frédéric Lefebvre lui colle une cartouche : rapace, prends ça ! Pas très sport de la part du porte-parole d’un parti qui soutient une politique de l’autruche d’oublier sa conscience de volatile : un peu comme le corbeau de La Fontaine, Frédéric Lefebvre a une grande gueule qu’il aime bien ouvrir, sur tout et n’importe quoi d’ailleurs. A tel point qu’il en a laissé tomber un jour le gros fromage du portefeuille de l’Economie numérique auquel il était prédestiné. Et Ségolène Royal ? Son tour de métropole et d’outremer de la vacance sarkozyste ressemble à s’y méprendre à un vol piqué ; mais quand on vous demande de lui attribuer un nom d’espèce, l’hésitation vous gagne : buse ? charogne ? dinde ?
Manquent les charognards. Ceux-là sont presque pire que les rapaces. Ils ne vont pas au combat, ils attendent que ça tombe tout cuit dans le bec. Patientons jusqu’à ce que la bête crève, pour nous en repaître goulûment. En 2003, les Guignols caricaturaient Le Pen en charogne cyclope qui éructait un « J’attends », quand la bourrique Raffarin s’enlisait. Aujourd’hui, certains se réjouissent à vouloir chanter Fillon est mort ce soir. Mais ils n’ont plus la face du bouledogue de Saint-Cloud. S’ils ne sont pas bourrins, en tout cas ils aiment à murmurer à l’oreille des chevaux.
23 février 2009 | La vie de la cité |
Ségolène Royal se fait vertement tancer sous le soleil des Antilles. Alors que ce week-end, au Salon de l’Agriculture, on craignait que le Président succombât de nouveau à l’appel de la poésie popu, c’est de Pointe-à-Pitre qu’est venu l’hivernal « Casse-toi ! ». Le MEDEF guadeloupéen a donc gentiment invité Ségolène Royal à « se casser » de la Guadeloupe.
To fly or not to fly, that was the question. Entre les allers-retours éclairs d’Yves Jégo, le déplacement tardif de Besancenot, le suspense si factice de la non-venue du Président, le clivage tranchant entre la mobilité métropolitaine de Sarkozy et sa paralysie ultramarine, il n’a jamais été autant question de voyager que durant ces derniers jours. Oui, mais voyager pour quoi ? C’est précisément la question que ne s’est pas posée Ségolène Royal. Et c’est précisément ce pour quoi elle se fait gicler.
Ségolène Royal veut jouer le jeu du off-parti depuis le congrès de Reims. Sa défaite ne lui a pas servi de leçon. Puisqu’on lui a volé sa victoire et qu’elle est victime d’une purge dans la nomenklatura socialiste, elle a décidé d’exister à côté du parti, mais en même temps dedans, vous comprenez bien, c’est chaud quand même de tenter un baroud solitaire. En gros, Ségolène se place comme opposante au sein de l’opposition. Géniale subdivision. Sauf que, aujourd’hui, Ségolène Royal n’est plus que présidente de région. Sa candidature à l’élection présidentielle de 2007 et ses velléités pour 2012 ne sont pas de nature à lui conférer une légitimité d’aucune sorte en France et au PS. Besancenot s’est déplacé là-bas en tant qu’envoyé du NPA ; Jégo en tant que Secrétaire d’Etat ; les socialistes n’ont pas voulu y aller, chargeant les députés ultramarins dont Victorin Lurel et Taubira de jouer les canonniers de l’opposition pendant qu’ils concentrent le tir sur les mécontentements sociaux métropolitains afin de faire péter la baraque sarkozyste.
Eh voilà ce qui arrive quand on s’imagine encore jouer les premiers rôles en France : on se fait rétamer. Elie Domota rencontre Ségolène Royal, mais refuse de s’afficher avec elle. Victorin Lurel et des maires guadeloupéens ont tiqué quand ils ont appris qu’elle débarquait. Martine Aubry la lâche en rase campagne en refusant qu’elle joue le rôle de représentante du parti. Alors au nom de quoi vient-elle ?
Le pire dans tout cela, c’est que ça ne sert pas la cause des Guadeloupéens. Quand un mouvement social est récupéré par des luttes politiques, on est sûr d’une chose : le mal ne se résorbera pas.
22 juillet 2008 | La vie de la cité |
« A l’avenir, ce type de manquement à la probité politique ne sera plus admis au Parti Socialiste »
Ségolène Royal, 21 juillet 2008
Voilà, les parlementaires ont voté. D’une courte tête, deux voix, ils ont voté la réforme des institutions proposée par la majorité. Réunis à Versailles, lieu symbolique pour la République, ils ont dit oui. Certains par conviction, d’autres par discipline. Certains ont reçu des pressions. Certains ont baissé leur pantalon. D’autres ont tenu tête. Certains ont voté comme parlementaires, d’autres en petits soldats bien dociles.
Et Jack Lang dans tout cela ? On appréciera différemment. Jack Lang est un fana des institutions, qui proposait déjà une réforme des institutions dans son livre Changer paru en 2005 : sa présence dans le comité Balladur ne faisait aucun doute, et donc son vote non plus. Maroquin ou pas ? Sans doute ; de là à dire que c’était un noniste transfiguré en ouiiste, il y a peut-être extrapolation. Ce qui est sûr cependant, c’est que Jack Lang a voté contre… son groupe parlementaire et sa famille idéologique, le PS. Odieuse trahison.
Tous les responsables socialistes évoquent à mots (dé)couverts l’exclusion de Jack Lang. La procédure d’exclusion est facilitée par les statuts du PS. C’est là qu’on tombe des nues.
Les statuts du PS, donc, stipulent clairement que :
Art. 9.6 — Les membres du groupe socialiste au parlement acceptent les règles internes du Parti et se conforment à sa tactique. En toutes circonstances, ils doivent respecter la règle de l’unité de vote de leur groupe. En cas d’infraction à cette règle, le Conseil national peut faire jouer les dispositions prévues à l’article 11.12. Les membres de la délégation socialiste française au parlement européen sont soumis aux mêmes dispositions.
Chez les socialistes, donc, un parlementaire n’est pas parlementaire. Il n’est pas élu du peuple, n’a pas à le représenter. Du moins pas tout de suite. Non, le parlementaire socialiste est d’abord et avant tout un socialiste, un membre de son parti, un petit soldat de plomb qu’on dispose sur le champ de bataille parlementaire. Sa voix est une munition. Sert-elle à légiférer sur les grands scrutins ? Non, sur les grands scrutins, elle sert à abattre l’ennemi majoritaire. Peu importe ce que pense le parlementaire socialiste : si le groupe a décidé telle chose, alors, ô Dieu, celui qui ne suit pas la discipline est déclaré hérétique. Langue tranchée, le bûcher. Chez les socialistes, on a au moins le mérite de déclarer le godillotage comme principe de fonctionnement, tout socialiste qui veut être élu étant explicitement invité, en signant le présent règlement (ou en opinant du chef à son égard), à l’accepter bon gré, mal gré.
Et donc, après le scrutin, les Père-la-morale s’en sont donné à cœur joie. Il fallait un bouc, ce sera le député de Boulogne. Jack Lang comme porte-étendard de l’improbe, figure de la traîtrise et allégorie du dévoiement de la fonction d’élu. Aïe, on parle de morale et d’éthique politique. Enfin, Ségolène Royal en parle (cf citation en incipit). Oui, elle en parle. La probité politique chez les socialistes, c’est donc d’accepter de servir son parti avant ses concitoyens, de transformer son vote en un vote contre tel ou tel gouvernement. Pour le fond du projet, on repassera. Et puis, l’objectif c’est d’empêcher par tous les moyens le Président d’avancer, pour ensuite lui reprocher de n’avoir rien fait. Alors ceux qui rongent les freins, on leur casse les dents.
N’est-ce pas Ségolène Royal qui prône une VIe République, pour retrouver de la morale en politique ? Bah, à défaut de changer les pratiques, on aura changé de nom…
22 avril 2008 | La vie de la cité |
Il y a un an, jour pour jour (j’avance de quelques heures), les Français retenaient leur souffle. Les plateaux de TF1 et France2, maquillés en grande pompe pour l’occasion, maintenaient les Français en haleine par un suspens uniquement juridique. En effet, quelques jours auparavant, une polémique avait rapidement gonflé autour de la volonté de certains médias (notamment helvètes) ou certaines personnalités médiatiques (cf. Jean-Marc Morandini) de révéler les estimations de l’élection présidentielle dès 18h et les débuts du dépouillement dans les petites communes.
L’élection promettait d’être historique. Nous assistions à une fin de règne, et au commencement d’un renouveau dynastique. Après douze de chiraquie, celui qui avait démarré sa vie politique en 1967 passait la main. Et, pour la première fois, les trois principaux candidats (Ségolène Royal – honneur aux dames -, Nicolas Sarkozy, et François Bayrou) étaient tous nés après la Seconde Guerre mondiale. Des candidats tous dans la cinquantaine, léger rajeunissement de notre gérontocratie présidentielle. Des candidats un peu plus diversifiés aussi, léger reflux de notre système énarcho-républicain. D’ailleurs, en proposant de supprimer l’ENA, François Bayrou avait créé une polémique de fin de campagne.
Historique aussi par les enjeux. Après la percée de Jean-Marie Le Pen en 2002, les yeux étaient tournés vers le candidat de l’extrême-droite. Pouvait-on assister à un bis repetita ? En tout cas, à la toute fin de l’année 2006, nombreuses avaient été les initiatives citoyennes pour amener les gens à s’inscrire sur les listes électorales, à les convaincre que leur voix aurait le dernier mot, notamment dans les banlieues. Plus l’abstention était faible, et plus le score de l’extrême-droite le serait de même. Et chacun regardait, tantôt avec approbation, tantôt avec circonspection, l’étrange sarabande de Nicolas Sarkozy, flattant, récupérant, embrassant l’électorat frontiste pour mieux en extraire le suc et le laisser dépérir. Sans véritablement se déporter à droite mais en incarnant une droite décomplexée, il y parvenait petit à petit.
Et la campagne présidentielle intéressait les Français. Regain d’intérêt par l’inconnue frontiste. Regain d’intérêt aussi au début de l’année 2008 par le trublion de la campagne. François Bayrou, qui n’avait obtenu que 6% aux présidentielles de 2002, s’invitait comme troisième homme de cette campagne, et taquinait Ségoèle Royal et Nicolas Sarkozy. Un sondage CSA du 7 mars donnait les trois candidats au coude à coude dans les intentions de vote du premier tour : 24% pour le leader de l’UDF, 25% pour la candidate socialiste, 26% pour le candidat de la droite. L’élection présidentielle ne semblait pas aussi jouée d’avance qu’on voulait bien le dire, et François Bayrou avait frappé un grand coup en remettant en cause les dogmes établis de l’alternance du bipartisme.
Les médias avaient inventé de nouveaux formats pour la campagne. Sur TF1, France2 ou France3, on tablait sur la proximité, un jeu direct et sans intermédiaire de questions-réponses. TF1 avait poussé le concept jusqu’au bout en mettant directement face à face les candidats et un panel de Français dans J’ai une question à vous poser. La campagne devenait véritablement la première netcampagne. Les initiatives webcitoyennes se multipliaient. Sur YouTube, Dailymotion, des centaines et des centaines de vidéos de candidats en meeting, de prises off the record comme la vidéo de Ségolène sur les professeurs, générant plusieurs centaines de milliers de visionnages. Des petits plaisantins en profitaient d’ailleurs pour relayer les bourdes des candidats (voir aussi ici) des candidats, ou bien les descendre en règle, expressément. Certains enfin n’hésitaient pas à utiliser les sites communautaires de partage de contenus pour clamer leur soutien, de manière fort classique, à Ségolène Royal ou François Bayrou.
Et les blogs. La première campagne où les citoyens s’invitaient comme analystes. Qu’ils soient de gauche, du centre, ou de droite, ils donnaient leur avis, comparaient les programmes, les critiquaient. Certaines plate-formes mettant en communauté des webcitoyens, comme avec le blog de 20 Minutes, pour que ces blogueurs citoyens échangent, débattent, critiquent. Le tout avec un parti-pris d’honnêteté et de convivialité.
Moi-même je m’y intéressai fortement. Dès le début de l’année 2007, j’en parlai souvent avec les gens que je rencontrai, en comparant les programmes, en consultant Internet de manière compulsive. J’étais encore un citoyen fort en retrait, mais je songeais à m’encarter. Je suivais cette campagne qui fourmillait partout, les initiatives lancées par les différents mouvements jeunes, dont notamment le mouvement Sexy Centriste, projet de politic dating initié par Christelle Carcone.
Et puis vint le 22 avril. Sans surprise, Nicolas Sarkozy, qui avait caracolé en tête de tous les sondages, arrivait en première position, avec 31% des voix. Les sondages l’avaient légèrement sous-estimé. Ségolène Royal avait balayé l’infâmie de 2002 en se hissant au second tour. Et puis François Bayrou venait terminer le podium : il avait non seulement réussi à éclipser Jean-Marie le Pen du troisième strapontin, mais également à tripler son score. Sans conteste, c’était la surprise du premier tour. Avec plus de 18% des voix, il s’imposait comme l’arbitre du second tour. Pour celui qui refusait qu’il y eût deux partis qui se partageaient seuls le gros gâteau, il allait être en mesure de faire le bonheur de l’un et le malheur de l’autre…
Le 22 avril au soir, Rue de l’Université, au siège de l’UDF, François Bayrou prononçait un discours. Extraits :
J’ai une bonne nouvelle pour vous. A partir de ce soir, la politique française a changé et elle ne sera plus jamais comme avant.
Alors, en effet, qu’est-ce qui a changé dans la vie politique française un an après ?
Pendant la campagne, les jeunes s’étaient engagés en politique, peut-être comme jamais. Une jeune et jolie femme s’en était fait le héraut, Quitterie Delmas, éruption blogosphérique de cette campagne, bataillait ferme contre le verrouillage de la vie politique ? Ce contre quoi elle se battait a-t-il reflué ? Je crois que oui. Qu’il s’agisse de la nomination de Rama Yade, de Valérie Pécresse, ou, plus chaud dans l’actualité, de ce genre d’initiatives, je crois que la jeunesse réinvestit le champ du politique. Sans doute par dépit, lassée qu’elle est de voir que personne sinon eux pourront prendre leur destin en main, inquiète pour l’avenir qu’on lui prédit désastreux, tant les problèmes d’environnement, de dette, d’emploi, semblent aller croissant dans la complexité. On peut juger certaines initiatives purement communicationnelles. On peut se gausser comme je l’ai fait de certaines tentatives de récupération, où l’on envoie braconner les jeunes pour que la polémique désenfle vite. On peut vouloir brûler Jean Sarkozy pour son élection au Conseil Général des Hauts-de-Seine. On peut. Mais, par-delà les petits arrangements avec l’honnêteté d’esprit, on peut aussi saluer le désenclavement des mentalités qui s’opère. Non, rien ne changera du jour au lendemain. Mais l’on refait confiance à la jeunesse, par de petits actes isolés, et par chance fortement médiatiques. Et je crois que nous sommes là vers une bonne voie.
Au centre de cette campagne se trouvait également les verts prêches de François Bayrou sur la fin des clivages. En invitant ce thème dans la campagne, il permettait d’adresser une apostrophe directe au PS et à l’UMP, et à les forcer à faire une autocritique. Après un an, qu’est-ce qui a changé ? Naturellement, pas les tentatives de récupération d’entre-deux-tours, c’est parfaitement normal. Mais enfin, on regardera que les murs se fracassent, que les cloisons de dissolvent. Nicolas Sarkozy a réalisé un hold-up médiatico-gouvernemental sur la gauche : Rama Yade, Éric Besson, Jean-Pierre Jouyet, Bernard Kouchner, Martin Hirsch, Fadela Amara, voire Jacques Séguéla. Tous des anciens éléphants, ou des hommes de gauche, ou encore des hommes perçus comme de gauche ou portant des thèmes de gauche. Oui, pour Nicolas Sarkozy, ouverture rimait avec asphyxie de l’opposition. Parfait tacticien. Mais là encore, il ne faut pas demander à un cinquantenaire de droite, en politique depuis trente ans, de décloisonner ses représentations. Reste qu’il l’a fait. Il a montré que le clivage gauche-droite était factice car il était une coquille vide, entre une gauche qui ne savait plus ce qu’elle était depuis fort longtemps, et une droite qui sombrait dans le sommeil post-gaullien. La vertu et la conviction seront pour plus tard. Il a, au final, appliqué le principe de « discrimination positive » pour les hommes politiques tel qu’il souhaitait l’appliquer dans le monde de l’emploi et tel que les Français l’approuvaient : un système de quotas forcé, sans toute la force de la conviction de l’égalité naturelle qu’il y a derrière. Il faut parfois savoir impulser un mouvement. Ces nouveaux clivages ont encore explosé au moment des municipales, où la position du MoDem a forcé les partis à jouer dès le début la carte des alliances, tantôt classiques, tantôt ubuesques, comme à Pau. Là encore, les plus négatifs y verront la marque de tactiques politiciennes. Oui. Mais c’est aussi un bon préalable. Une étude TNS Sofres de mars 2007 montrait que pour 53% des Français, le clivage droite-gauche ne signifiait plus rien. Je pense que ces positions se sont depuis renforcées.
Cela montre bien tout l’appel des Français à refonder une vie politique. Peut-être pas autour de nouveaux partis, mais autour de partis aérés, déshabillés de leurs anciens oripeaux. Des partis qui opèrent leur mue idéologique, qui se lèvent pour aller s’asseoir ailleurs. Les Français veulent du clivage, car le clivage crée la distinction et scande les différentes strates du prisme politique. Mais les Français veulent des clivages signifiants et clairs.
Le MoDem, qui prônait cette aération de la vie politique, a-t-il réussi ? Souvent malgré lui, je le crois. Oui, par sa présence intrusive et espiègle, il a obligé le PS et l’UMP à corriger leurs stratégies. Mais enfin, il a je crois manqué une singulière occasion d’opérer ce grand chambardement dans les partis. En voulant coûte que coûte capitaliser sur cette question des clivages, comme par peur que cela ne soit pas acté par les Français, il a manqué le dialogue idéologique, le seul vrai dialogue, le seul qui intéresse les Français et qui, si l’on se place d’un point de vue purement électoral, intéresse les Français. Appeler à changer de clivages, oui ; mais pour quels nouveaux clivages ? Le MoDem s’est arrêté à mi-chemin, le cul entre deux chaises, mi-bravache, mi-alarmé. La traversée du désert a de plus en plus des faux airs de cordée pyrénéenne : chacun rattaché à l’ordre par une corde, et le dernier de cordée solidement attaché à la plaine ! Quand on promet aux Français et à ses partisans un voyage en solitaire, on a au moins la présence d’esprit de larguer les amarres… complètement.
Alors, oui, la vie politique française a cependant changé. Elle a plus changé à certains endroits qu’à d’autres, c’est certain. Mais le mouvement est là et, pour peu qu’on veuille y mettre encore pour vingt ans de l’énergie et de la force, le changement de génération va se faire. Et la rajeunissement aussi.