Les barbiers ont sévi

29 juillet 2009 | La vie de la cité, Médias | 1 Réponse

Gilles de Robien disait déjà qu’en France, il est impossible d’être ministre de l’Éducation Nationale, car il y a avec soi 60 millions de co-ministres. Il suffit désormais depuis hier que Nicolas Sarkozy fasse un malaise pour que chacun se fasse médecin.

Molière aurait été bien satisfait de cette tartufferie qui veut que chacun se veuille ce qu’il n’est pas en donnant son avis à la petite semaine. Malaise vagal ? Balivernes ! La France a une trop grande tradition du secret médical sur ses présidents pour croire au simple malaise : un hélicoptère, une batterie de test, et c’est bien trop pour un petit bobo. Ajoutez à cela un médecin qui soulève l’hypothèse du malaise cardiaque pour que, caution médicale brandie devant soi, on rejoue un énième avatar paranoïde de la théorie du complot. Et pourtant, de Molière à Dr House, chacun sait qu’il n’y a rien de plus contradictoire que deux médecins dans leurs diagnostics. Alors, thèse contre thèse, arguments contre arguments, voilà que chacun se met à spéculer en vain.

Le pire, à n’en pas douter, dans ce non-événement, ce sont les prescripteurs d’ordonnance. Le Barbier de l’Express, qui ne s’appelle pas Figaro mais Christophe, porte bien son nom : non seulement il rase dans ses éditos, mais voici qu’il prodigue soins et recommandations. Pour un peu, on entendrait le « rasori e pettini, lancette et forbici »1 de l’aria de Rossini. Le factotum du média mainstream saute sur l’occasion grosse comme une verrue plantaire pour enfoncer une porte de bloc opératoire grand ouverte : Nicolas Sarkozy doit se calmer.

Le diagnostic du mal se fait sans guère de précautions, et la recommandation ressemble plus à celle du boucher qu’à celle du praticien : amputer une jambe pour un ongle incarné. Plus le charlatanisme est vorace et rapide, plus il passe. Si Nicolas Sarkozy a fait un malaise vagal hier, c’est parce qu’il est surmené. Mais si, mon beau-frère a fait la même chose il y a 6 mois, il est tombé dans les pommes en servant l’apéro parce qu’il venait de se faire virer et qu’il avait perdu son job. Fredo le Boucher, décoré d’un Ph. D. de désosseur et passé maître dans l’art du tacle à la carotide, a décidé de remplacer le bistouri par le poignard, celui qu’on lance dans le dos : « Si personne ne considère qu’un accident cardiaque est une alerte, qu’est-ce qui peut être une alerte ? [...] Je crois qu’il faut évidemment que le président de la République fasse ce que font d’ailleurs tous les citoyens quand ils vivent une alerte de ce type, et trouve le moyen de prendre du repos, parce qu’il se trouve que ça intervient à un moment où il va pouvoir le faire plus facilement qu’à d’autres. » Si après ça, Sarko n’est pas bon pour l’abattoir…

En se gaussant, on se rappelle d’ailleurs de l’argument de la santé qu’avait convoqué Sarko dans son combat contre Chirac. Le nerveux ayant poussé la gâteux, que reste-t-il à présent que le nerveux a flanché ?

C’est finalement dans ces moments-là qu’on ne donne rien moins que plus de crédit à la thèse du Sarko-surhomme. D’ailleurs, il ne vous a pas attendu pour ciseler sa communication de sortie. Dès hier, il « parlait normalement avec le personnel médical ». Ce matin, il est sorti « à pied » du Val-de-Grâce. A tous ceux qui ont fait leurs choux gras et leur obsession dominicale de ce malaise, l’Élysée enverra un joli carton de remerciement : « Le Président, au nom de toute la France, vous remercie chaleureusement d’avoir participé à une gigantesque opération non fortuite (faut pas déconner quand même) de communication superhéroïque ». Avec un bulletin d’adhésion à l’UMP glissé à l’intérieur.

  1. « Rasoirs et peignes, aiguilles et ciseaux » []
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Une Super Nanny pour le PS !

15 juillet 2009 | La vie de la cité | 3 Réponses

Après Jack Lang, après Kouchner, les socialistes continuent la chasse aux sorcières. Manuel Valls, ancien soutien de Ségolène Royal, héraut de l’alliance immédiate avec le MoDem, sans illusion sur l’arc-en-ciel B2B (Besancenot to Bayrou), s’est mis en tête de jouer les franc-tireurs en dévoilant ses intentions pour 2012 et en accentuant ses attaques contre le PS. Martine Aubry n’a pas tardé à répliquer en lui adressant une lettre écrite avec les pieds, que l’on peut résumer en un slogan honni des socialistes : « Le PS, tu l’aimes ou tu le quittes ».

Mais à quoi jouent (encore) les socialistes ? Ont-ils vraiment envie de concourir en 2012 ? Pensent-ils sérieusement avoir l’ombre d’une chance ?

Depuis 2007, hormis lors des municipales, les socialistes ont perdu tous les scrutins électoraux, jusqu’à se prendre une sévère raclée lors des européennes. Pire, pas une fois depuis 2007 ils sont parvenus à combler le fossé qui les sépare de Sarkozy : dans toutes les enquêtes d’opinion, s’il fallait organiser de nouvelles présidentielles dans les mois à venir, Sarkozy maintiendrait son score du premier tour de 2007 (30%), voire l’accentuerait ! Depuis 2007, on parle de rénovation, d’union de la gauche : on a eu la commission de récollement. Depuis 2007, on parle d’opposition constructive : on a eu l’obstruction parlementaire « linge de corps et Saturnin » sur le travail du dimanche. Et pourtant, on n’entend parler que d’une chose au PS : les prochaines présidentielles. C’est le monde à l’envers !

Comment peut-on seulement imaginer que l’armée mexicaine du PS puisse être sur le pied de guerre pour 2012 ? La nature humaine électorale fait que la division repousse, et qu’on n’est élu que lorsqu’on fédère autour de soi et qu’on est capable d’insuffler une dynamique. A ce titre, les primaires démocrates sont une démonstration de stratégie politique : consultation démocratique et ralliement sans faille du perdant au vainqueur. On ne demande pas nécessairement au perdant de faire la claque, car la politique est aussi une bataille d’égo, mais au moins de mettre en sommeil son pouvoir de nuisance pour ne pas se tirer une balle dans le pied. Ce que sont incapables de faire les socialistes.

Le grand problème du PS est qu’il traverse une crise d’autorité. La réaction de Martine Aubry, qui se veut ferme mais qui est ridicule, me fait penser à tous ces parents complètement désœuvrés qui compensent leur manque d’autorité en haussant le ton, en pensant que crier fort est un gage d’autorité. Sauf que le PS a du mal avec la notion d’ordre hiérarchique, et cultive le culte de l’égalitarisme démocratique qui, au lieu de concentrer verticalement les énergies, contribue à les dilapider horizontalement. Ils devraient relire Max Weber, qui oppose le pouvoir autoritaire que détient celui qui est à la bonne place du pouvoir d’influence, que détient en lui celui qui est charismatique et peut susciter une dynamique. Vouloir se structurer en réseau ne dispense pas d’avoir un chef qui donne le cap, bien au contraire !

Pour 2012, c’est déjà trop tard. On ne résout pas une crise de leadership vieille de plus de 10 ans en moins d’un an. D’autant plus que les régionales peuvent d’ores et déjà être considérées comme un échec : avec le quasi grand chelem réalisé par la gauche en 2004, il sera très difficile mathématiquement de se maintenir à ce niveau. Et il me semble très difficile de construire un parti et une dynamique en plein milieu d’une spirale de défaite. Mettre un parti en branle demande très vite une dissolution des courants, ou en tout cas une présence autoritaire qui soit capable de dire : « Maintenant, vous arrêtez les conneries ». Mais l’homme providentiel, les socialistes n’y croient pas : trop césariste, trop mystique, et finalement trop droitier.

Sauf que la Constitution consacre la République, avec un Président ; pas une oligarchie avec un triumvirat, qui aurait le mérite de contenter le parti le plus féodal du paysage politique français.

Vite, une Super Nanny pour le PS !

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Les étiquettes

8 avril 2009 | Histoire, Internet | 31 Réponses

Cela fait plusieurs semaines que je rumine ce billet. Depuis quelques temps dans la blogosphère politique, la question des étiquettes est un sujet de débat stérile mais qui pourtant agite tout le monde. Il y a d’abord eu le psychodrame LHC, initié par certains blogueurs de gauche. Depuis hier, c’est la tragédie Renovatio Occidentalis qui fait bruire ses fuseaux. Ce soir, je lis un twitt de Marc Vasseur très éloquent.

Que lit-on à chaque fois ? Qu’untel est de droite, qu’untel est un fasciste. Voilà une attitude extrêmement révélatrice.

Derrière le vernis classificatoire se cache en fait un sectarisme très marqué. Il ne s’agit pas de classer les blogs sur l’échiquier politique par plaisir de savoir à qui l’on parle, mais pour savoir qui est respectable et qui ne l’est pas. A gauche, on fonctionne volontiers en circuit clos : les blogs de gauche lisent des blogs de gauche, où chacun est quasiment d’accord sur tout, et surtout n’allons pas linker ou commenter chez les frères ennemis de la droite, ça tacherait les esprits. A droite, c’est presque quasiment pareil, encore que la blogosphère de droite est moins développée.

Avez-vous vu comme le dialogue est impossible entre les différentes sensibilités ? C’est le magnifique triomphe des étiquettes. On les colle sur le front des blogueurs pour mieux les identifier de loin. Avec cette idée très foucaldienne et très lacanienne que le lieu précède le discours, en clair que votre étiquette parle avant vous-même. Et c’est parce qu’on colle ces fichues étiquettes que la blogosphère se sectarise de jour en jour : impossible d’être d’accord avec un mec de droite quand on est un blogueur de gauche, c’est juste politiquement impensable. Pas étonnant, donc, que sur certains blogs militants, il devienne impossible d’apporter la moindre contradiction, comme chez CSP et Dagrouik. A chaque fois qu’on y va, même en étant neutre et doucereux, c’est un tombereau d’injures qui vous pleut dessus.

Pourtant, il me semblait bien que les mêmes qui ont commencé à bloguer peu avant la présidentielle voulaient faire de la blogosphère un lieu d’expression libre, fruit d’une société civile en mouvement, désireuse de porter une parole publique, d’échanger. Il me semblait aussi que les blogueurs formaient une sorte de confrérie, de communauté virtuelle fondée sur la discussion amicale, l’échange. En fait non, le politique s’infiltre partout. On dresse des étiquettes qui ne sont en fait que des cloisons qui servent à tenir l’autre à distance, pour ne pas discuter avec lui. Et mieux rester dans l’entre-soi.

C’est d’ailleurs assez révélateur. Parmi les quelques blogueurs de gauche que je côtoie fréquemment, les seuls avec qui je trouve parfois des points d’accord sont Vogelsong et Eric. Les deux ne sont pas encartés. Pour tous les autres, et notamment les ségophiles (voire ségolâtres), il est impossible de leur faire admettre la moindre critique : Ségolène est belle, brillante, elle a raison sur tout. Même chose avec les bayroulâtres incapables de voir plus loin que leur engagement. Mais où donc est passée cette blogosphère impertinente, volontiers irrespectueuse du silence militant que veulent leur imposer les divers bureaux partisans, et qui porte l’esprit critique comme un tatouage tribal au milieu du visage ?

Triste destin de la blogosphère.

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Rapaces et bourrins

16 mars 2009 | La vie de la cité | Aucune réponse

L’homme est un animal politique, disait Aristote ; on pourrait ajouter que l’homme politique est un drôle d’animal. Ils sont trop optimistes, ceux qui chantent la sérénade supradarwiniste de la suprématie de l’homme sur l’animal, fondement d’une domination justifiée. En fait, nos hommes politiques ne sont, comme nous, que des animaux évolués.

Prenez Frédéric Lefebvre. Si l’on en croit Emmanuelle Mignon, il appartiendrait à la famille des bêtes à cornes, aussi intelligentes que des animaux de trait et peu gracieuses quand il s’agit de labourer. Un gros bourrin, en somme, qui ne craint pas de meugler en tribune des philippiques hystériques et d’enfoncer profondément les sabots de la droite sarkozyste dans la gueule de tout ce qui se trouve sur son passage, de Julien Dray aux tontons macoutes du LKP. Pas de réflexion, de la vocifération. Jamais des sommets d’intelligence, ses déclarations, mais du bon gros trolling artisanal pour rassurer les électeurs UMP.

A l’autre extrémité du règne animal, vous avez les rapaces. Ceux-là sont les mêmes que les bourrins, sauf qu’ils ont des ailes, qui leur permettent de décoller et de poser partout où la viande sarkozyste/socialiste/syndicale commence à faisander. Piqué au flanc, François Chérèque traite les militants NPA de rapaces du mouvement social, qui prennent la température des usines comme les croquemorts de Lucky Luke les mensurations des duellistes. Quand Fabius prédit une révolution sociale au printemps si le gouvernement n’infléchit pas sa politique, Frédéric Lefebvre lui colle une cartouche : rapace, prends ça ! Pas très sport de la part du porte-parole d’un parti qui soutient une politique de l’autruche d’oublier sa conscience de volatile : un peu comme le corbeau de La Fontaine, Frédéric Lefebvre a une grande gueule qu’il aime bien ouvrir, sur tout et n’importe quoi d’ailleurs. A tel point qu’il en a laissé tomber un jour le gros fromage du portefeuille de l’Economie numérique auquel il était prédestiné. Et Ségolène Royal ? Son tour de métropole et d’outremer de la vacance sarkozyste ressemble à s’y méprendre à un vol piqué ; mais quand on vous demande de lui attribuer un nom d’espèce, l’hésitation vous gagne : buse ? charogne ? dinde ?

Manquent les charognards. Ceux-là sont presque pire que les rapaces. Ils ne vont pas au combat, ils attendent que ça tombe tout cuit dans le bec. Patientons jusqu’à ce que la bête crève, pour nous en repaître goulûment. En 2003, les Guignols caricaturaient Le Pen en charogne cyclope qui éructait un « J’attends », quand la bourrique Raffarin s’enlisait. Aujourd’hui, certains se réjouissent à vouloir chanter Fillon est mort ce soir. Mais ils n’ont plus la face du bouledogue de Saint-Cloud. S’ils ne sont pas bourrins, en tout cas ils aiment à murmurer à l’oreille des chevaux.

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Sarkozy, un nouveau Caligula ?

13 mars 2009 | Histoire, La vie de la cité | 6 Réponses

Il y a peu, je me demandais si Sarkozy n’était pas un nouveau Louis XV, tant les similitudes entre les deux souverains sur leur manière de considérer les intermédiaires entre eux et le peuple ou sur le parcours déclinant qui leur a fait connaître les cimes de la popularité avant de finir bassement frappés par des crimes de lèse-majesté.

Aujourd’hui, je me demande si Sarkozy n’est pas un nouveau Caligula. Souvenez-vous, Caligula, cet empereur romain fou et incestueux, devenu par l’aide du pouvoir profondément tyrannique et mégalomane. L’historien romain du IIe siècle Dion Cassius livre d’ailleurs un portrait a posteriori très bien croqué :

« De plus alors qu’il avait au début interdit qu’on lui élevât des statues, il entreprit de se consacrer des images ; il supprima aussi un décret instaurant des sacrifices à sa fortune, au point qu’il le fit graver sur une stèle, mais il imposa ensuite temples et sacrifices en son honneur, comme à un dieu. La foule, la solitude lui plaisent tour à tour. [...] L’argent, il le dépensait sans compter, mais il thésaurisait aussi de façon sordide. Ceux qui le flattaient, ceux qui lui parlaient librement, il les traitait pareillement avec irritation et joie. [...] Quant à ses compagnons, il en flattait certains sans mesure, pendant qu’il outrageait les autres à l’excès. »

Toute ressemblance avec les hordes de militants UMP venus faire la claque au salon de l’Agriculture pour montrer que le peuple est toujours présent, qui soutient le président, avec le bouclage des rues lors de la tournée des vœux pour éviter que les cris des grévistes n’accrochent un micro, avec la complaisance dans un culte de l’image de soi, et avec les cloisonnements d’amitié parmi les ministres (G7, organigramme de l’UMP, et autres combinaisons), serait naturellement purement fortuite.

On épargnera à Sarkozy l’outrage d’être traité de pécheur de chair. On amoindrira la cruauté de sa tyrannie. A Rome, les cadavres politiques sont aussi des cadavres humains ; en Sarkozie, les cadavres politiques choient et ressuscitent au bon vouloir du monarque. Ceux qui jadis incarnaient la grâce du pouvoir sarkozyste sont tombés en disgrâce ; mais rien n’est jamais définitif comme chez aucun monarque, et les bannissements de cour sont souvent commués en peines de bagne, soit à Strasbourg, soit au fond d’un cachot à manger son pain noir (pardonnez-moi le rapprochement allusif avec Rama Yade) pendant quelques années.

Abonder dans le culte sarkozyen de l’image narcissique de soi, jusqu’à la sanctuariser pour qu’on n’y touche pas, s’affadit toutefois parce qu’on en a presque tout dit, un peu comme un café trop passé. Tous les hommes politiques sont, d’une manière ou d’une autre, tyranniques ou narcissiques. Etre un homme politique, c’est se projeter dans le corps social, et l’on veut être considéré par ses concitoyens plus que par ses pairs. Le besoin de reconnaissance sociale, en psychanalyse, traduit généralement une absence ou une lâche proximité avec la figure du père. N’entrons pas dans ces considérations-là, même si Nicolas Sarkozy ne cache pas que son père a été absent de sa vie.

En revanche, Nicolas Sarkozy tombe dans un travers qui est assez peu commun des hommes politiques : la volonté exacerbée d’entrer dans l’histoire. En tous points, il est dans une course névrosée au Robert des noms propres. C’est à se demander si ses multiples lapins-du-chapeau et ses réformes tous azimuths ne sont pas une volonté de puissance. Il veut être l’homme qui réformera le pays entier, de la carte judiciaire au congé parental, de la carte électorale à la mémoire nationale. On peut saluer la volonté d’être sur tous les fronts, de réaliser la métamorphose complète du pays. Si l’ambition est noble, on doute cependant de la capacité de réussite de l’entreprise. Réformer pour réformer, parce qu’on veut être celui qui a réformé, n’a aucun sens. On ne peut pas soumettre le sort d’un pays au souhait mégalomane d’un de ses dirigeants.

Rappelez-vous la prédilection de Sarkozy pour les sujets historiques. Quand il était Ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait remis sur le tapis la question de la laïcité, plus adaptée selon lui à la nouvelle carte religieuse de la France du XXIe siècle ; dans son discours du Latran, il lâchait une expression (malheureuse ?) profondément rétrograde, subordonnant la morale républicaine à la morale religieuse ; lors de la visite du pape en France, il a récidivé avec force édulcoration, retissant sur sa toile religieuse le concept de « laïcité positive ». Souvenez-vous de Guy Môquet ; souvenez-vous du Mont Valérien ; souvenez-vous en général de son goût pour les commémorations, de son appétence pour les questions de mémoire nationale ; souvenez-vous du prochain musée de l’histoire de France, redondant à mourir avec d’autres. Et rappelez-vous que cette subite componction pour la profondeur historique tranche très nettement avec son milieu culturel. Que connaît-il de l’histoire, hormis que tout chef d’État doit parler d’histoire ?

Cette semaine, Nicolas Sarkozy a signé le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Il a finalement touché au symbole auquel les présidents depuis De Gaulle n’avaient pas voulu toucher. Avant cette semaine, la France avait déjà un pied et demi dans l’OTAN, mais elle n’avait pas un orteil dans l’organe le plus symbolique. Qu’est-ce qui a donc poussé Sarkozy, encore une fois, à attirer les projecteurs sur lui par une décision symbolique ? Le retrait de la France dans le commandement intégré de l’OTAN fait partie de ces événements qui ont forgé l’histoire diplomatique de la France contemporaine. Ce qui ne veut pas dire cependant qu’on ne peut y toucher ; mais que lorsqu’on y touche, ce n’est jamais innocemment. Pas avec Sarkozy en tout cas.

Et que dire des ballets incessants, du pousse-toi-d’là-que-j’m'y-mette auquel il joue avec Barack Obama ? A Gaza, Nicolas Sarkozy s’est empressé d’atterrir avant Obama pour ne pas se faire voler la vedette. Quand on évoque Obama en termes trop élogieux, Sarkozy s’agace ; et pourtant, il cherche absolument à le rencontrer au plus vite. Ne serait-ce pas parce que, encore une fois, Sarkozy est dépassé sur le plan historique ? Que vaut un histrion pseudo-réformateur face à un homme qui a réussi le tour de force d’avoir été élu à la tête d’un pays qui a pratiqué l’esclavage pendant longtemps jusqu’à provoquer une guerre civile, en portant l’espoir d’une réconciliation nationale ?

Aujourd’hui, la maison France, soumise au pas sarkozyen, menace de s’écrouler. Les contestations et les mécontentements sont tellement généralisés qu’ils donnent l’impression d’une société entière hostile à son président. Trop prompts à qualifier les rétifs de corporatistes et d’immobilistes, les soutiens sarkozystes ne voient pas que les Français sont particulièrement démunis contre l’action présidentielle, qui ne procède d’aucune autre logique que celle de la folie du matin, changeante et floue.

Ou celle de faire de la politique pour soi. Egotisme criminel.

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Un voyage inutile

23 février 2009 | La vie de la cité | Aucune réponse

Ségolène Royal se fait vertement tancer sous le soleil des Antilles. Alors que ce week-end, au Salon de l’Agriculture, on craignait que le Président succombât de nouveau à l’appel de la poésie popu, c’est de Pointe-à-Pitre qu’est venu l’hivernal « Casse-toi ! ». Le MEDEF guadeloupéen a donc gentiment invité Ségolène Royal à « se casser » de la Guadeloupe.

To fly or not to fly, that was the question. Entre les allers-retours éclairs d’Yves Jégo, le déplacement tardif de Besancenot, le suspense si factice de la non-venue du Président, le clivage tranchant entre la mobilité métropolitaine de Sarkozy et sa paralysie ultramarine, il n’a jamais été autant question de voyager que durant ces derniers jours. Oui, mais voyager pour quoi ? C’est précisément la question que ne s’est pas posée Ségolène Royal. Et c’est précisément ce pour quoi elle se fait gicler.

Ségolène Royal veut jouer le jeu du off-parti depuis le congrès de Reims. Sa défaite ne lui a pas servi de leçon. Puisqu’on lui a volé sa victoire et qu’elle est victime d’une purge dans la nomenklatura socialiste, elle a décidé d’exister à côté du parti, mais en même temps dedans, vous comprenez bien, c’est chaud quand même de tenter un baroud solitaire. En gros, Ségolène se place comme opposante au sein de l’opposition. Géniale subdivision. Sauf que, aujourd’hui, Ségolène Royal n’est plus que présidente de région. Sa candidature à l’élection présidentielle de 2007 et ses velléités pour 2012 ne sont pas de nature à lui conférer une légitimité d’aucune sorte en France et au PS. Besancenot s’est déplacé là-bas en tant qu’envoyé du NPA ; Jégo en tant que Secrétaire d’Etat ; les socialistes n’ont pas voulu y aller, chargeant les députés ultramarins dont Victorin Lurel et Taubira de jouer les canonniers de l’opposition pendant qu’ils concentrent le tir sur les mécontentements sociaux métropolitains afin de faire péter la baraque sarkozyste.

Eh voilà ce qui arrive quand on s’imagine encore jouer les premiers rôles en France : on se fait rétamer. Elie Domota rencontre Ségolène Royal, mais refuse de s’afficher avec elle. Victorin Lurel et des maires guadeloupéens ont tiqué quand ils ont appris qu’elle débarquait. Martine Aubry la lâche en rase campagne en refusant qu’elle joue le rôle de représentante du parti. Alors au nom de quoi vient-elle ?

Le pire dans tout cela, c’est que ça ne sert pas la cause des Guadeloupéens. Quand un mouvement social est récupéré par des luttes politiques, on est sûr d’une chose : le mal ne se résorbera pas.

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Le métier des enseignants-chercheurs est-il la recherche ?

13 février 2009 | EHESS, La vie de la cité | 3 Réponses

Le Figaro publie un article-scandale : un quart des enseignants-chercheurs ne publierait pas ! Pire, ces feignasses osent même détourner le bien public en allant pantoufler ! En effet, la Pravda sarkozyste avance que certains, commes les chercheurs en économie et les profs de droit, vont jusqu’à vendre leurs services de consultants dans des boîtes privées. Double salaire, pour un seul métier : travailler pareil pour gagner plus, voilà un bel exemple d’escroquerie qu’il faut dénoncer !

Encore une fois, on casse du sucre sur le dos des fonctionnaires en totale méconnaissance du sujet. Le journaliste truffe son article de cautions scientifiques en interrogeant des présidents d’université afin de donner l’illusion qu’on lève le coin du voile sur des pratiques corporatistes. Revenons sur quelques points.

Le métier des enseignants-chercheurs est la recherche. Le temps que les enseignants passerait à se vendre au grand Kapital serait donc autant de temps de perdu sur la publication. Car un chercheur, ça doit chercher, sinon ce n’est pas chercher. Ça doit réfléchir, problématiser, trouver, et publier. Voilà l’automatisme de la pensée actuelle du gouvernement : un chercheur prolifique est celui qui publie.

Or, ce n’est qu’une partie immergée de l’iceberg. Les maîtres de conférence ont quelques heures de cours à donner par semaine, qui certes ne leur plombe pas trop l’emploi du temps. Mais aucun chercheur en France n’est freelance : aucun ne cherche seul. La profession l’exige parce qu’elle fonctionne comme de nombreux métiers en réseaux, en proximité de recherches et d’objets d’étude. Et puis, les subventions vont aux centres de recherche, pas aux chercheurs individuellement.

Dès lors, une partie très importante du métier de chercheur consiste à animer la communauté scientifique. Gérer un centre de recherche, ce n’est pas du gâteau ! Certes il n’y a d’ordinaire qu’un directeur et un ou deux co-directeurs pour se répartir la masse de travail. Mais tous les membres participent de la vie du centre : organiser un colloque, gérer l’administration d’une revue scientifique, gérer les éditions d’une université, voire d’une collection particulière pour les plus développées d’entre elles, etc. Tous ces aspects sont fondamentaux pour la vie scientifique aujourd’hui, et ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui les thésards qui sont hébergés dans des centres de recherche doivent savoir maîtriser des bases de données et l’informatique : ils sont tout à la fois scientifiques et laborantins.

En outre, publier ne veut rien dire. Le régime de publication est d’une diversité très grande. Vous pouvez publier soit un essai, grand rendez-vous de votre carrière, qui vous prend en général plusieurs années et constitue un peu un bilan de compétences et un bilan de recherche. Soit un article, en général soit des morceaux d’essai en cours, soit des exercices de synthèse ou de monographie sur un aspect précis d’un objet de recherche : c’est le cas des articles au sein d’ouvrages collaboratifs. En général, ils ne sont pas véritablement fouillés, ce qui ne veut pas dire cependant qu’ils ne vous prennent pas du temps. On peut publier encore un manuel, en général une grosse escroquerie : un gros livre de synthèse, écrit d’une traite sans se casser la cervelle, qui sera vendu plus de 20 euros à des étudiants de premier cycle. La valeur scientifique est généralement nulle, mais ce n’est pas son but : il s’agit de faire le tour d’une question, de rassembler et de synthétiser un savoir, et d’empocher le magot. Il y a enfin, pour certains champs des sciences humaines, les éditions : vous prenez une source, vous faite une préface, une postface, et hop, vous publiez. Votre apport personnel n’est pas très lourd, mais cela compte quand même comme une publication.

En face de tant de publications différentes, il est idiot de prendre en compte le volume de publication pour mesurer l’activité d’un chercheur. Si demain on venait m’obliger à atteindre un seuil donné de publications annuelles, je sais ce que je ferai : de la soupe synthétique, du chiffre, pour qu’on me laisse tranquille. Le gouvernement serait très content, mais son objectif de réintégrer le classement de Shanghaï s’éloignerait d’autant.

Enfin, interrogeons-nous : si les enseignants-chercheurs vont chercher l’argent ailleurs, c’est qu’ils ne le trouvent pas où il devrait être. Un maître de conférences démarre à 2 000 euros brut et termine sa carrière à 4 200 euros. Un professeur des universités démarre à 2 900 euros et termine à 5 800 euros brut. 2 000 euros brut pour des maîtres de conférence qui sont, à cause du faible nombre de places disponibles, agrégés, docteurs et normaliens pour la majorité. Je n’ai rien contre la concurrence des élites ni contre le fait qu’effectivement les chercheurs doivent accepter la place du savoir dans la société néolibérale, mais quand on a bac +8, qu’on a passé un concours parmi les plus difficiles (l’agrégation) et qu’en plus on en a bavé pour intégrer Normale, il y a comme un problème de voir que tant d’efforts sont rémunérés au lance-pierres. Par ailleurs, inutile d’espérer être maître de conférences avant 30 ans, c’est de l’illusion. Et à 30 ans, en général, vous êtes marié, avec peut-être un enfant à charge…

Beaucoup de professeurs ont trouvé la combine : ils se font embaucher en classe prépa. Etre agrégé, docteur et normalien en classe prépa, ça rapporte beaucoup, surtout dans les plus exposées. Mais prof en classe prépa, oubliez vos rêves de publier régulièrement : la charge de travail pour le coup est trop importante. On peut difficilement tout avoir, la prolixité scientifique et l’argent qui coule à flots.

Qu’on s’étonne ensuite pourquoi beaucoup plébiscitent les expatriations, notamment vers le Canada, mais aussi les États-Unis ! Ironie du sort : si les États-Unis trustent tous les classements de recherche, c’est, comme le note judicieusement Marcel Gauchet, parce qu’il est « incapable de se reproduire par lui même mais ne survit que par le débauchage d’élites étrangères ». La quadrature du cercle !

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Pourquoi Quitterie Delmas a eu tort de quitter le MoDem

9 février 2009 | MoDem, Société | 15 Réponses

L’annonce a fait l’effet d’une bombe dans le petit cercle de la blogosphère militante MoDem : Quitterie Delmas, figure emblématique de la jeunesse et de la féminité engagées, a d’un même coup refusé de porter sa candidature à l’une des huit têtes de listes MoDem pour les européennes et a quitté le parti. Elle évoque une peur de l’engagement pour les jeunes de la génération. Dans son sillage, les manifestations d’amitié ont abondé tout le week-end. Tenons-nous loin du tumulte amical et disons-le franchement : Quitterie Delmas a eu tort de quitter le MoDem.

Je ne critiquerai pas les raisons profondes de son choix, ni ne donnerai écho aux rumeurs diverses de certains éclaireurs bien obscurs sur les possibles ralliements à Désirs d’Avenir. Je ne jugerai pas non plus la réalité des sentiments perçus : ils ressortent de l’intime. Je me placerai plutôt sur le décalage entre la perception et la réalité du terrain.

Ce qui m’apparaît en premier lieu, c’est que la désillusion de Quitterie est à la hauteur de sa naïveté. Le concept des Jeunes Libres de s’engager raisonne sur une attente forte et bien marquée : faire de la politique autrement. Faire de la politique autrement, c’est tout à la fois : refuser le cumul des mandats, promouvoir la diversité sous toutes ses formes (générationnelle, culturelle, etc) au sein des structures partisanes afin de briser les vieux liens de clientèle qui fossilisent les partis de caciques comme le PS ou l’UMP. C’est également faire une politique plus proche des citoyens, plus honnête, que Quitterie résume sous le concept de la « politique de la norme ISO » : dire ce que l’on fait, et faire ce que l’on dit. A ce titre, qu’y avait-il de mieux pour une nouvelle façon de faire de la politique que l’aventure de la construction d’un nouveau parti ? C’est dans cette aventure arrimée à de grands espoirs que Quitterie a animé son blog et mobilisé sur le terrain les troupes qui se retrouvaient derrière leurs écrans interposés, d’abord dans l’aventure des présidentielles, puis dans celle de la construction du MoDem, jusque dans ses dernières finitions avec les élections fédérales qui ont doté le MoDem de tout l’éventail de structures dirigeantes pour les trois prochaines années.

Noble tâche, clairement, que celle à laquelle voulait s’atteler Quitterie. On lui objectera que pour être ambitieuse et juste, cette vision n’en est pas moins vieillotte. C’est une vieille rengaine que celle de vouloir changer les partis vers plus d’éthique, d’exemplarité. A leurs échelles, les militants PS et UMP s’y sont déjà essayés, les citoyens l’exigent depuis de nombreuses années, en vain. L’aventure du MoDem était cette chance de profiter de la nécessité de construire pour choisir de se doter de nouveaux matériaux (comme le vote électronique) et de nouvelles méthodes de construction (la démocratie interne et les primaires). Mais tout enthousiastes que certains ont été dans la possibilité de porter le Modem sur les fonts baptismaux, ils en ont oublié le principe de réalité : ils voulaient appliquer une vieille antienne à un parti en reconstruction plus qu’en construction. Le MoDem n’est pas né ex nihilo, et il existe toujours des cadres qui ont suivi Bayrou au-delà de la présidentielle. Ceux-là ont été trop vite taxés de barons locaux qui voulaient verrouiller les fédérations. Et les militants nouvelle génération leur ont adressé un ultimatum laissant peu de place à une bonne coopération : soumettez-vous (au renouvellement des cadres) ou démettez-vous.

La vie locale ressemble (aussi) souvent à cette lutte de générations entre les vieux cadres et les nouveaux militants, les seconds voulant chasser les anciens. Sur la base de quoi ? De quels arguments valables ? La jeunesse ne fait pas tout ; la diversité ne fait pas tout. On ne peut pas à la fois critiquer la politique d’alibi de Nicolas Sarkozy qui nomme Rachida Dati Garde des Sceaux pour avoir de la diversité au gouvernement et exiger qu’on mette de la diversité à tout prix dans les instances ou les compositions de liste. Cette politique des quotas dissout les compétences. A un tel point que certains surestiment leurs capacités politiques, faisant dès lors de leurs échecs l’échec de la politique de la diversité et du renouvellement du MoDem. C’est avoir un très grande opinion de soi-même. Comme le dit si bien le Crapaud, avec qui je suis souvent d’accord sur les dérives du MoDem, c’est être pouja-modémiste : vouloir à tout prix remplacer une classe par une autre et maquiller cela derrière des motifs fallacieux quand le véritable motif n’est que l’accession au pouvoir. Car la désertion des cadres et l’ambition présidentielle de Bayrou ont créé un véritable appel d’air qui ont permis à de très nombreuses personnes d’être présentes aux législatives et aux municipales. Or, c’est en vertu de la nécessité et non véritablement de leurs compétences que celles-ci ont accédé aux investitures. D’ailleurs, certains se sont littéralement plantés et n’ont guère cherché à se remettre en cause.

Dans les sections locales, le même constat se pose : les militants sont volontaires, mais souvent trop volontaires. On se distribue les postes avant de chercher à savoir s’il y a suffisamment de travail. Je ne plaide pas pour la concentration à outrance des mécanismes de décision : il est parfaitement bon pour la cohésion d’un groupe qu’il y ait un minimum de délégation et de coopération, ce d’autant plus que les enjeux dans les sections locales sont minimes, et la délégation se définit alors plus comme le fait de faire participer chacun à l’aventure. Mais cette façon de faire est parfois déséquilibrée et a des effets pervers, si bien que les militants veulent être en tout codécisionnaires. Qu’ils refusent de n’être que des chiens-chiens dociles qui font la claque et collent les affiches, soit ; que cela devienne le lieu pour un retournement des rapports de « hiérarchie », non. Les militants doivent aussi accepter leur statut, sans forcément s’en tenir à l’immobilisme de celui-ci.

La naïveté de Quitterie réside aussi dans la façon de faire de la politique. A trop vouloir faire de la politique autrement, on a parfois l’impression de ne plus faire de politique du tout au MoDem. Le MoDem souffre de graves lacunes : il est coupé des réseaux de pouvoir, coupé des think tanks, coupé des réseaux de sociabilisation (Facebook et la widget MoDem ne suffisent pas à constituer une mobilisation efficace sur internet), coupé des forces vives du pays. Pourtant, il existe parmi ses militants des individus brillants avec lesquels j’ai pu m’entretenir et apercevoir les travaux qu’ils envisageaient. Les structures dirigeantes ont aussi leur part de responsabilité dans cette mauvaise utilisation du potentiel disponible ; mais je suis plus enclin à plaider la méconnaissance du procédé que la mauvaise volonté. Il apparaît clair cependant que la stratégie Internet est faiblarde, et que la nomination de Christophe Ginisty comme régisseur de la stratégie web n’a absolument rien changé à sa léthargie. Ce qu’il manque cruellement au MoDem aujourd’hui, c’est un homme de l’ombre capable d’animer le parti. Avec toutes les qualités qu’on lui reconnaît, François Bayrou n’est pas un homme de parti : c’est un orateur brillant qui s’épanouit mieux dans un rôle de représentant. Jean-Marie Cavada aurait pu jouer ce rôle de soutier, de ciment des fédérations et des groupes de travail : mais on ne refera pas l’histoire… D’autres, comme Jean Peyrelevade ou Corinne Lepage, ou encore les députés européens, pourraient fédérer des cellules de travail autour de leurs compétences. Mais entre l’apathie de Peyrelevade, les atermoiements un-coup-j’suis-au-MoDem, un-coup-j’y-suis-pas de Cap21, et l’anonymat complet de nos députés européens, la mayonnaise ne prend pas.

Alors comme souvent, quand les cadres ne parviennent pas à insuffler la dynamique politique, elle se développe à ses marges. Trop souvent j’ai eu l’impression au MoDem d’être dans un camp de boy scouts. Trop souvent j’ai entendu applaudir des propos d’une profonde vacuité, entendu discourir des gens sans sens politique. Trop souvent au MoDem l’engagement des gens est immédiatement érigé en compétence. C’est un comportement plein de bonnes intentions, mais dangereux : quand on surestime les gens et qu’on leur donne trop d’importance, on se fait prendre au piège et on leur donne de faux espoirs. Et quand la bulle éclate sur le mur des réalités, patatra ! Aujourd’hui, au MoDem, il y a des gens très bien, enthousiastes, volontaires, que la perspective de construire le MoDem enchante au plus profond d’eux-mêmes, et qui ont un avantage incroyable : ils peuvent constituer le socle d’une base militante à l’heure où les grands partis voient la leur s’éroder. Le MoDem a un effectif militant moindre que celui du PS et de l’UMP, mais la tendance est constante au Modem, y compris avec les revers législatif et municipal : si les chiffres sont exacts, entre Villepinte et la Mutualité d’hier, le chiffre n’a guère varié de la barre des 60 000. Cela montre que le lien qui attache les militants au parti est intime, d’ordre convictionnel, celui qui est le plus solide. Mais il importe de ne pas laisser entrevoir à une base militante des promesses inconsidérées, explicitement ou implicitement, sur la gestion du parti.

Nous devons apprendre à faire de la hard politique. On ne gagne pas un pays en offrant des fleurs oranges à la Saint-Valentin. Aujourd’hui, il n’y a plus de cellules de travail au niveau des instances dirigeantes, parce que les effectifs sont déserts. Même les trois députés n’y suffisent pas : chacun d’eux trois a ses raisons personnelles que je n’évoquerai pas ici qui concourent à cette aphonie du MoDem parlementaire. On ne lit pas de communiqué de presse du MoDem. On n’entend pas de contre-propositions du MoDem sur la politique gouvernementale. La constitution d’un shadow cabinet manque cruellement. Ce n’est pas le rôle des militants, me direz-vous ? Au contraire. Les structures dirigeantes auront aussi leur responsabilité en légitimant ce shadow cabinet, mais il est absolument indispensable pour remettre la turbine en route et préparer 2012. On ne peut pas en rester à une posture tribunicienne et donner une illusion programmatique en recrachant des mesures vieilles de 2007.

La hard politique, c’est de la politique du combat. C’est ce que Quitterie a mésestimé dans son aventure. La politique ne se marie pas avec l’amitié et la consensualité. Nier la nécessité des rapports de pouvoir au sein de la politique, c’est nier la politique elle-même. A ceux-là, je veux faire une confidence : n’attendez-rien de vos édifices chimériques d’une politique de fraternité à outrance, c’est un leurre total. Qu’il s’agisse du fauteuil présidentiel, ou d’une place, il faut savoir le gagner. La politique, c’est aussi mettre les mains dans le cambouis, quoi qu’il arrive. Certains sombrent dans la servilité à l’égard de la nomenklatura et ne poursuivent rien d’autre que des objectifs carriéristes : pour le service du peuple, on repassera ! Mais d’autres sont préoccupés du bien public, profondément, intimement, et reconnaissent cependant la nécessité de réaliser le cursus honorum au sein d’un parti. On ne peut pas dissocier les deux, plus maintenant, plus depuis que les partis sont installés. Pour ceux qui y rechignent toujours, il leur reste une dernière solution : partir en solitaire, en face-à-face direct avec les électeurs, en présentant leurs convictions et leurs programmes plus que leur étiquette. S’ils réussissent, qu’ils se rassurent : ils auront gagné la respectabilité et le MoDem (comme n’importe quel parti d’ailleurs) viendra leur manger dans la main.

Quitterie convoque encore d’autres arguments qui me laissent très dubitatif. Si je lis bien ses lignes, elle aurait « peur » de devenir élue, peur en devenant élue de trahir ses convictions, de devenir ce qu’elle abhorre, de renier ce qu’elle clame aujourd’hui. Je ne ferai pas de procès d’intention : les peurs sont légitimes. Je remarquerai seulement que cette défiance à l’égard de la politique qui salit, qui transforme, est la même qui a tenu longtemps la gauche radicale hors du pouvoir, et qui dégoûte encore Besancenot. Cette peur est légitime, il est vrai : nombreux sont ceux qui se font prendre au piège une fois élus avec des déclarations de jeunesse enflammées qu’ils ont reniées depuis. Pour les plus cyniques, ce ne serait que l’expression d’une vaste fumisterie politique : se montrer vertueux avant la conquête, vicieux après. D’autres évoqueront plutôt la conversion à une réalité du terrain qu’on a toujours tendance à sous-estimer quand on se tient à ses marges. Mais cette peur ne doit pas déboucher sur un retrait de la politique.

On a proposé à Quitterie la tête de liste dans le Centre. Elle avait l’occasion d’être élue, de changer les choses de l’intérieur. Députée européenne, elle disposait d’une légitimité plus grande pour appuyer encore son combat à l’intérieur du parti, afin que le MoDem soit le premier parti à porter les valeurs auxquelles elle croit. Si près du but, pourquoi reculer ? Je passe rapidement sur l’argument de la peur de promettre d’actionner des leviers qu’on ne contrôle pas : en matière européenne, les possibilités sont beaucoup plus diverses qu’en France, et le jeu beaucoup plus ouvert, surtout pour les partis centristes, mieux représentés !

Là où Quitterie a raison, c’est de dire que son élection n’aurait rien changé au combat global qu’elle mène. « Seule, je serai broyée », confesse-t-elle. C’est vrai. Pour impulser un changement significatif, il faut plus qu’un accès à la députation, nationale ou européenne. Il faut du vrai, du symbolique : être ministre, Premier Ministre, ou Président. Certains l’ont compris, qui ont créé le groupe Facebook pour soutenir Quitterie pour la présidentielle 2012 (canular ?). Seulement, on ne peut pas s’engager en politique sur des convictions comme l’ouverture à la diversité, à la jeunesse, et en rester à ce combat-là. C’est faire dans ce cas-là de la politique de salon, bourgeoise et égoïste. En politique, rien ne vaut le terrain : ce sont des gens, des territoires, dans leur dimension parfois dramatique, parfois innovante, pour lesquels on se bat. C’est le propre de la représentation nationale ou européenne, ou le propre de l’exécutif : agir pour la France, au quotidien. Agir pour les jeunes engagés n’est pas du ressort de la politique publique.

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La communication petite-bourgeoise de Gérard Larcher

6 février 2009 | La vie de la cité | Aucune réponse

Tout comme Sarkozy s’est présenté comme le candidat du pouvoir d’achat en 2007, Gérard Larcher s’est présenté comme celui de la rigueur budgétaire au sein de la Haute Assemblée. Dans la traque aux dépenses inutiles, la communication petite-bourgeoise du président du Sénat est réglée comme du papier à musique.

Gérard Larcher a tout du petit bourgeois d’antan, celui célébré par Verlaine dans « Monsieur Prudhomme ». Il en a la ventripotence, déjà, ce ventre de notaire qui rassure toujours les Français. Il fleure bon la campagne, normande en l’occurrence. C’est un homme de la province, de nos terroirs, qui possède la petite notabilité du vétérinaire, un métier bien loin des milieux de pouvoir. Un président du Sénat venu de nulle part, plusieurs fois élu local mais sans jamais faire la claque. Si son ambition est dévorante, en tout cas personne n’en a jamais rien su.

Pour redorer le blason du Sénat, il n’hésite pas à miser sur les actions symboliques. On l’a vu récemment dans un reportage de Capital consacré à l’argent du Sénat déjeûner d’un perdreau chassé par ses soins dans la forêt de Fontainebleau ! Tout y est. Le perdreau représente l’absence de dépenses inutiles : pourquoi s’embêter à aller acheter des perdreaux aux frais du Sénat quand la chasse, pour le prix d’une balle de fusil, peut vous faire économiser de l’argent ? La chasse, activité primitive et vivrière, donne cette image de frugalité sénatoriale en parfaite adéquation avec l’image petite-bourgeoise du président du Sénat. Peut-être un jour nous fera-t-il visiter le potager et le verger du Sénat, où l’on cultive fruits et légumes pour servir aux repas de ses membres.

Mieux, le perdreau symbolise aussi la nourriture peu coûteuse. La volaille, c’est la viande des pauvres. Qui plus est, elle est préparée avec une purée de pommes de terre, qui donne au plat un air de brasserie simple, à la bonne franquette. Ne pas montrer des banquets fastueux où l’on mange des homards fourrés au cavier dans une sauce au champagne truffé, c’est mieux quand on se fait l’apôtre de la chasse au gaspillage !

Aujourd’hui, Gérard Larcher a présenté les mesures qu’il avait retenues pour couper les dépenses du Sénat. Entre les réorganisations de services et les abandons de privilèges dont ont pu jouir René Monory et Christian Poncelet, les sénateurs pansus vont être mis sérieusement à la diète. En tout cas on le promet. Mais gare au régime forcé : il ne faudrait pas « craquer » en pleine nuit et se retrouver à genoux en train de farfouiller dans le coffre… je veux dire, dans le frigo.

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Le patriotisme cocardier de Jean-Claude Guibal

6 février 2009 | La vie de la cité, Société | Aucune réponse

On se souvient de l’affaire de la Marseillaise sifflée. Parmi les propositions d’action pour endiguer les chahuts dans les stades lors des matchs entre la France et les pays du Maghreb, ou plus généralement pour susciter le patriotisme d’une jeunesse dont les parents sont issus de la troisième vague de l’immigration, le ridicule avait côtoyé l’honteux.

Bis repetita placent. Jean-Claude Guibal a décidé de déposer une proposition de loi, qui vise incidemment à rendre obligatoire la pratique du chant de l’hymne national par les sportifs sélectionnés en équipe nationale, sous peine d’exclusion. On remarquera premièrement la grande hypocrisie législative. Le législateur propose que « chaque fédération délégataire rédige une Charte relative aux droits et aux devoirs des joueurs sélectionnés en équipe nationale » (délégation de responsabilité), mais impose cependant que figurent certains devoirs. Autrement dit, la question devient éminemment politique, et fait écho à la proposition farfelue de faire évacuer les stades et de l’imposer par la voie législative.

Cette proposition de loi est grotesque. Jusqu’à présent, le patriotisme sur le terrain sportif était défini de manière négative. En fait de patriotisme, c’était de prohibition de l’outrage qu’il s’agissait : interdiction de brûler des drapeaux, et maintenant interdiction de siffler. Le patriotisme se définissait comme l’obligation citoyenne de ne pas dénigrer les symboles nationaux, ou à défaut de devoir répondre d’un acte symbolique qui conduit à interroger sur la valeur que porterait l’individu incriminé à la Nation, et à la force de son attachement à celle-ci (en gros : la France, si tu l’aimes pas, c’est que tu veux la quitter). Maintenant, le patriotisme se définirait de manière positive : il faudrait non seulement ne pas dénigrer les symboles nationaux, mais en plus leur rendre hommage. A défaut, et la proposition de loi est claire là-dessus, c’est l’exclusion. En clair : si vous ne chantez pas l’hymne d’une sélection qui vous fait l’honneur de la représenter, c’est que vous vous excluez symboliquement de la Nation, et donc par suite de votre exclusion symbolique (le refus de chanter ou l’ignorance du chant), l’exclusion administrative (être un blacklisté administratif de Domenech ou d’autres) en serait la conséquence logique.

Rappelons-nous qu’en 2005, l’apprentissage de la Marseillaise est devenu obligatoire à l’école. Cela participe de ce mouvement de repatriotisation forcée auquel veut nous forcer la nouvelle droite sarkozyste. Ne plus avoir peur d’être Français, ce serait donc beugler des chants patriotiques à tout va, pour réaffirmer solennellement notre foi dans la Nation, notre appartenance à celle-ci, et, par un jeu subtil, d’exclure ceux qui ne font pas comme nous comme des antipatriotes. Limpide.

Où irons-nous à l’avenir ? Les funérailles nationales seront-elles obligatoires ? Faudra-t-il faire le salut militaire quand un préfet se déplacera en bas de chez soi ? Faudra-t-il baiser Marianne — au sens chaste du terme, esprits mauvais ! — quand elle nous regardera du plâtre de son buste en mairie ? Toutes ces marques de patriotisme, y compris rendre obligatoire le chant de la Marseillaise, sont interchangeables. Et si l’on voit du grotesque à se prosterner devant une statue en pied de la République, le grotesque se loge tout autant dans la prescription d’une coutume patriotique sous peine de se voir infliger tel un mauvais élève une punition. Pas de chant, pas de chocolat, en somme.

Le législateur croit-il vraiment que la ferveur patriotique se recouvre ou s’amplifie par des procédés aussi mécaniques que la prescription de comportements aveugles ? Un peuple qui chante et qui se prosterne n’est pas un peuple plus attaché à sa Nation quand ces comportements sont imposés par la loi. Au mieux, c’est de la pommade sur une jambe de bois ; au pire, on prend le risque d’avoir des phénomènes de rejet. Un peu comme un élève rebelle qui va se plier sans aucun enthousiasme à des règles qu’il estime idiotes pour faire plaisir, ou au pire les enfreindre parce qu’il ne les apprécie pas. Pour sûr, avoir un troupeau de moutons qui bêle sans enthousiasme permettra de faire de la jolie communication, de se gargariser d’avoir endigué la mollesse de nos sportifs ou de nos jeunes qui confondent Marianne avec miss France. Mais quand le législateur se satisfait de l’écume des choses parce qu’il ne sait pas comment les changer en profondeur ou que cela le fait royalement chier, n’allons pas nous étonner des retours de bâton.

En parlant de législateur, pourquoi ne pas étendre cette proposition aux représentants de la Nation ? C’est vrai, après tout. A eux aussi, la Nation et la République ont fait un honneur en leur accordant le droit de les représenter. Eux aussi, portent une tunique (une écharpe en fait). Dès lors, pourquoi ne seraient-ils pas astreints aux « obligations morales » (selon l’exposé des motifs de la présente proposition de loi) comme les sportifs ? Marseillaise obligatoire avant chaque ouverture de séance ! Et les absents seront pointés ! De même, Jean-Claude Guibal parle de sportifs qui « ne représentent pas leur club, mais la France », autrement dit qui doivent laisser au vestiaire leurs intérêts personnels pour se donner à la Nation. Vous ne trouvez pas comme une vague ressemblance avec les attentes citoyennes envers leurs représentants ?

Si l’on veut remettre le patriotisme à l’honneur, allons-y, mais allons-y franchement. Donnons aux Français des raisons concrètes de se sentir fiers d’être Français et des valeurs que portent la Nation et la République. Zidane en a apporté deux avec deux coups de tête (en 1998). Nos représentants sauront sans doute quoi faire pour apporter leur pierre à l’édifice…

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Nick Carraway

I was still with Jordan Baker. We were sitting at a table with a man of about my age and a rowdy little girl, who gave way upon the slightest provocation to uncontrollable laughter. I was enjoying myself now. I had taken two finger-bowls of champagne, and the scene had changed before my eyes into something significant, elemental, and profound.

At a lull in the entertainment the man looked at me and smiled.

“Your face is familiar,” he said, politely. “Weren’t you in the Third Division during the war?”

“Why, yes. I was in the Ninth Machine-gun Battalion.”

“I was in the Seventh Infantry until June nineteen-eighteen. I knew I’d seen you somewhere before.”

We talked for a moment about some wet, gray little villages in France. Evidently he lived in this vicinity, for he told me that he had just bought a hydroplane, and was going to try it out in the morning.

“Want to go with me, old sport? Just near the shore along the Sound.”

“What time?”

“Any time that suits you best.”

It was on the tip of my tongue to ask his name when Jordan looked around and smiled.

“Having a gay time now?” she inquired.

“Much better.” I turned again to my new acquaintance. “This is an unusual party for me. I haven’t even seen the host. I live over there——” I waved my hand at the invisible hedge in the distance, “and this man Gatsby sent over his chauffeur with an invitation.” For a moment he looked at me as if he failed to understand.

“I’m Gatsby,” he said suddenly.

“What!” I exclaimed. “Oh, I beg your pardon.”

“I thought you knew, old sport. I’m afraid I’m not a very good host.”