22 juin 2009 | Société |
Sur Twitter, il se passe aussi des débats. Mais comme il est compliqué d’argumenter en 140 caractères sous peine d’inonder le Twitter des autres, il faut parfois aller ailleurs pour discuter plus aisément. Au sujet de la burqa, donc, il se trouve que Marc Vasseur et moi sommes en désaccord. Pour résumer brièvement le point de vue de Marc Vasseur, il pense qu’il faut légiférer sur la burqa car c’est un signe de fermeture à l’autre. Je ne suis naturellement pas de cet avis, et ce pour deux raisons.
On ne légifère pas sur l’asocialité. Quand bien même la burqa serait utilisée pour marquer une défiance vis-à-vis du monde extérieur (ce que je ne crois pas, c’est un argument discréditant cousu de fil blanc pour qu’il ait une quelconque épaisseur), le législateur n’a pas à s’en préoccuper. Il appartient à chacun de décider si oui ou non il souhaite s’ouvrir aux autres, et de quelle manière il souhaite ou non signifier son affabilité ou son côté farouche, tant que cela reste dans le cadre de la loi. Or, la burqa, hormis causer à celui qui aime l’ouverture aux autres un désagrément avec sa conscience, ne porte aucun tort à la société civile. Par extension, si le problème de la burqa est la fermeture aux autres, alors il faudra mettre dans la même charrette d’autres accessoires vestimentaires. Philippe Manœuvre et Karl Lagerfeld ont du souci à se faire… Et par extension encore, faudra-t-il au surplus interdire les actes de défiance ? Refuser de dire bonjour, refuser de sourire, seront-ils passibles de poursuite ? On critiquera mon raisonnement par l’absurde, mais la préhension de l’argument de la fermeture par l’absurde prouve que ce n’est pas une bonne raison pour légiférer.
L’argument de l’ouverture/fermeture est sous-tendu par l’immigration. Si l’on réfute l’argument des lunettes de soleil ou de l’humeur chafouine érigée en style de vie et en carte de visite de ses connexions avec le monde social alentour, c’est que ce n’est pas la fermeture à l’autre qui pose problème : c’est la conjonction burqa + fermeture à l’autre. Or, cela est évidemment sous-tendu par la question de l’immigration. Un immigré doit nécessairement s’ouvrir au pays qui l’accueille (i) ; la burqa ferme l’immigrée aux autres (ii) ; donc il faut interdire la burqa (iii). Le syllogisme peut se révéler efficace et logique, il n’en reste pas moins qu’il masque ses intentions derrière le voile de l’évidence de la pensée. On y trouve derrière une récrimination en bloc d’autres refus de conformité : la langue, le mode de vie. La burqa ne se résume donc pas à une question purement vestimentaire et religieuse, mais bien à une appréhension globale de l’assimilation culturelle. Conserver la burqa, ce serait faire montre de sa ferme volonté de ne pas accepter les coutumes du pays dans lequel on vit, et c’est donc un des versants du combat contre les communautarismes. C’est le point de vue d’Elisabeth Lévy, qui clôt son propos par un définitif « Personne n’est obligé de vivre en Occident. Mais en Occident, on accepte le regard des autres. » Or, les témoignages des femmes qui choisissent de porter la burqa montrent qu’elles ne sont pas dans un rejet total d’un pays qui les accueille et de ses modes de vie. Elles consomment occidental, puisqu’elles portent en dessous jean et baskets ; elles parlent français ; elles ne vivent pas nécessairement recluses dans un arriérisme religieux. En un mot elles ne portent pas la burqa pour défier l’Occident, à l’inverse peut-être de ceux qui choisissent de ne pas parler la langue de leur pays d’accueil (encore que je n’ai jamais lu aucune étude ethnosociologique quantifiant ce phénomène et cherchant à le percer ; ça m’a tout l’air d’un mythe social).
On en revient toujours au débat assimilation/coexistence. On peut donner du crédit à la thèse qui veut que l’immigration doive s’accompagner d’efforts de la part de celui qui est accueilli. Ce n’est pas simplement une question de morale dix-neuviémiste, mais simplement d’ordre social. Une société et une Nation pour se maintenir ont besoin de cohésion, et il est dès lors logique que les pouvoirs cherchent à maintenir cette cohésion en veillant à ce que l’immigration ne vire pas au phénomène d’invasion débrutalisée et librement consentie. En revanche, et je renvoie à mon billet précédent, une telle thèse souffre à mon avis de son impossibilité à envisager l’inverse : que l’Occident à son tour se plie aux coutumes locales quand il n’est pas chez lui. Et c’est finalement l’horizon indépassable de ce débat : l’incapacité de l’Occident à se penser parmi le monde, mais toujours au-dessus de lui, voire étant lui.
6 février 2009 | La vie de la cité, Société |
On se souvient de l’affaire de la Marseillaise sifflée. Parmi les propositions d’action pour endiguer les chahuts dans les stades lors des matchs entre la France et les pays du Maghreb, ou plus généralement pour susciter le patriotisme d’une jeunesse dont les parents sont issus de la troisième vague de l’immigration, le ridicule avait côtoyé l’honteux.
Bis repetita placent. Jean-Claude Guibal a décidé de déposer une proposition de loi, qui vise incidemment à rendre obligatoire la pratique du chant de l’hymne national par les sportifs sélectionnés en équipe nationale, sous peine d’exclusion. On remarquera premièrement la grande hypocrisie législative. Le législateur propose que « chaque fédération délégataire rédige une Charte relative aux droits et aux devoirs des joueurs sélectionnés en équipe nationale » (délégation de responsabilité), mais impose cependant que figurent certains devoirs. Autrement dit, la question devient éminemment politique, et fait écho à la proposition farfelue de faire évacuer les stades et de l’imposer par la voie législative.
Cette proposition de loi est grotesque. Jusqu’à présent, le patriotisme sur le terrain sportif était défini de manière négative. En fait de patriotisme, c’était de prohibition de l’outrage qu’il s’agissait : interdiction de brûler des drapeaux, et maintenant interdiction de siffler. Le patriotisme se définissait comme l’obligation citoyenne de ne pas dénigrer les symboles nationaux, ou à défaut de devoir répondre d’un acte symbolique qui conduit à interroger sur la valeur que porterait l’individu incriminé à la Nation, et à la force de son attachement à celle-ci (en gros : la France, si tu l’aimes pas, c’est que tu veux la quitter). Maintenant, le patriotisme se définirait de manière positive : il faudrait non seulement ne pas dénigrer les symboles nationaux, mais en plus leur rendre hommage. A défaut, et la proposition de loi est claire là-dessus, c’est l’exclusion. En clair : si vous ne chantez pas l’hymne d’une sélection qui vous fait l’honneur de la représenter, c’est que vous vous excluez symboliquement de la Nation, et donc par suite de votre exclusion symbolique (le refus de chanter ou l’ignorance du chant), l’exclusion administrative (être un blacklisté administratif de Domenech ou d’autres) en serait la conséquence logique.
Rappelons-nous qu’en 2005, l’apprentissage de la Marseillaise est devenu obligatoire à l’école. Cela participe de ce mouvement de repatriotisation forcée auquel veut nous forcer la nouvelle droite sarkozyste. Ne plus avoir peur d’être Français, ce serait donc beugler des chants patriotiques à tout va, pour réaffirmer solennellement notre foi dans la Nation, notre appartenance à celle-ci, et, par un jeu subtil, d’exclure ceux qui ne font pas comme nous comme des antipatriotes. Limpide.
Où irons-nous à l’avenir ? Les funérailles nationales seront-elles obligatoires ? Faudra-t-il faire le salut militaire quand un préfet se déplacera en bas de chez soi ? Faudra-t-il baiser Marianne — au sens chaste du terme, esprits mauvais ! — quand elle nous regardera du plâtre de son buste en mairie ? Toutes ces marques de patriotisme, y compris rendre obligatoire le chant de la Marseillaise, sont interchangeables. Et si l’on voit du grotesque à se prosterner devant une statue en pied de la République, le grotesque se loge tout autant dans la prescription d’une coutume patriotique sous peine de se voir infliger tel un mauvais élève une punition. Pas de chant, pas de chocolat, en somme.
Le législateur croit-il vraiment que la ferveur patriotique se recouvre ou s’amplifie par des procédés aussi mécaniques que la prescription de comportements aveugles ? Un peuple qui chante et qui se prosterne n’est pas un peuple plus attaché à sa Nation quand ces comportements sont imposés par la loi. Au mieux, c’est de la pommade sur une jambe de bois ; au pire, on prend le risque d’avoir des phénomènes de rejet. Un peu comme un élève rebelle qui va se plier sans aucun enthousiasme à des règles qu’il estime idiotes pour faire plaisir, ou au pire les enfreindre parce qu’il ne les apprécie pas. Pour sûr, avoir un troupeau de moutons qui bêle sans enthousiasme permettra de faire de la jolie communication, de se gargariser d’avoir endigué la mollesse de nos sportifs ou de nos jeunes qui confondent Marianne avec miss France. Mais quand le législateur se satisfait de l’écume des choses parce qu’il ne sait pas comment les changer en profondeur ou que cela le fait royalement chier, n’allons pas nous étonner des retours de bâton.
En parlant de législateur, pourquoi ne pas étendre cette proposition aux représentants de la Nation ? C’est vrai, après tout. A eux aussi, la Nation et la République ont fait un honneur en leur accordant le droit de les représenter. Eux aussi, portent une tunique (une écharpe en fait). Dès lors, pourquoi ne seraient-ils pas astreints aux « obligations morales » (selon l’exposé des motifs de la présente proposition de loi) comme les sportifs ? Marseillaise obligatoire avant chaque ouverture de séance ! Et les absents seront pointés ! De même, Jean-Claude Guibal parle de sportifs qui « ne représentent pas leur club, mais la France », autrement dit qui doivent laisser au vestiaire leurs intérêts personnels pour se donner à la Nation. Vous ne trouvez pas comme une vague ressemblance avec les attentes citoyennes envers leurs représentants ?
Si l’on veut remettre le patriotisme à l’honneur, allons-y, mais allons-y franchement. Donnons aux Français des raisons concrètes de se sentir fiers d’être Français et des valeurs que portent la Nation et la République. Zidane en a apporté deux avec deux coups de tête (en 1998). Nos représentants sauront sans doute quoi faire pour apporter leur pierre à l’édifice…
17 décembre 2008 | La vie de la cité, Société |
Voilà que l’on s’agite du bocal pour entamer le gros chantier de la réussite sociale et professionnelle de toutes les couches de la population. Le fameux « ascenseur social » théorisé sous d’autres formes par les pères fondateurs de la République sous des accents méritocratiques et républicains est complètement grippé depuis au moins vingt ans. Mais avec l’élection d’Obama, il donne envie, pour sûr, de le remettre en marche.
Lors des émeutes de 2005, un certain abcès a été crevé. Les jeunes dénonçaient une forme de racisme silencieux. Je me souviens encore de ce jeune, interviewé avec certains de ses amis en bas d’une tour d’immeuble, et qui soufflait devant les caméras de France 2 : « Non mais vous croyez vraiment que quand on va à un entretien d’embauche, c’est en jogging et avec une casquette ? » En une phrase, c’est tout le paradigme de l’intégration qui était renversé. Ce jeune suggérait qu’à trop considérer que les jeunes de banlieue ne faisaient pas d’efforts pour s’intégrer, on ne trouverait jamais de solutions. Et il suggérait en creux qu’en fait, on pouvait plutôt les empêcher de s’intégrer. Avec les émeutes actuelles en Grèce, les mêmes questionnements reviennent et conduisent l’État à s’interroger sur la pertinence de ses diagnostics.
On a longtemps préféré jouer à saute-mouton. Puisque certaines personnes ne bénéficient pas des mêmes chances que les autres, on va les discriminer à leur avantage ! Imaginez un cycliste sur le Tour de France qui ferait les trois-qaurt de chaque étape dans la voiture des officiels pour le simple prétexte qu’il n’a pas eu les moyens financiers de s’entraîner toute l’année : pour l’égalité des concours sportifs, on repassera. Et nombreux ont été ceux, représentants des discriminés comme hommes politiques, à se satisfaire d’un tel système.
Fort heureusement, aujourd’hui, l’élection d’Obama a changé la donne. Il a réussi à prouver qu’on pouvait faire coïncider promotion de la réussite sociale des minorités discriminées et unité nationale. La commission présidée par Simone Veil a rendu ce matin son rapport au Président dans laquelle elle rejette toute forme de discrimination positive. Rappelons que celle-ci est totalement contraire à l’esprit de la Nation et de la République qui est inscrit dans le marbre constitutionnel depuis plus d’un siècle. Personne ne peut recevoir d’aide spécifique en raison de certains critères qui sont de nature à porter préjudice à d’autres. Voilà qui devrait fermer le clapet de certaines associations de représentations des minorités totalement refermées sur une vision communautaire et discriminatoire, plus adeptes de solutions spécifiques que de solutions globales.
Si l’on veut un jour résoudre le délicat problème, il faudra arrêter de le contourner. Après les émeutes de 2005, le gouvernement a prôné les fameux CV anonymes. Voilà une belle hypocrisie ! Imaginez la situation. Mamadou, 27 ans, ingénieur, habitant à Vitry-sur-Seine dans un quartier modeste, veut entrer chez CapGemini. Il utilise pour cela le CV anonyme, en se disant que c’est une excellente idée vu qu’il a la curieuse impression que les fins de non recevoir ou les absences de réponses relativement nombreuses ont quelque chose qui cloche. Formidable, son CV est d’une neutralité déconcertante et ne comporte aucune mention de nature à lui porter préjudice. Les recruteurs, alléchés par le profil intéressant, le contactent par mail pour un entretien. Incroyable ? Non, car Mamadou, au jour de l’entretien, est toujours noir… Et sauf à inventer des entretiens d’embauche façon Tournez Manège, dans des salles séparées, avec modificateurs de voix, l’anonymat jusqu’au jour de l’embauche est une escroquerie. Et quand bien même on y parviendrait qu’on aurait rien résolu du tout. Les gouvernements sont tellement obnubilés par la question de l’emploi qu’ils en oublient la notion de carrière. Vite, un boulot pour chacun ! Mais même embauché, rien ne garantit à Mamadou qu’il s’intègrera dans l’entreprise, tant en termes de plan de carrière (missions intéressantes, promotions…) qu’en bonnes relations avec ses collègues et sa hiérarchie. Vouloir cacher pour combattre les discriminations n’a que trois issues : ou bien cela enraye le processus en renvoyant ceux qui exercent des discriminations à la totale artificialité de leurs discriminations puisqu’ils se sont laissés séduire par un profil en dehors de tout élément qui lui est extérieur ; ou bien il ne change absolument rien ; ou bien encore il rend plus virulent le phénomène à cause de la rancœur.
Rien ne se résoudra sans un discours global et cohérent sur la Nation. Voilà un thème pourtant chéri des Français. Les Français s’inquiètent de leur porte-monnaie ou de leur sécurité, mais ils aiment aussi qu’on leur parle de la France. A l’heure où la mondialisation vacille et renvoie les États à des interrogations sur le sens de leur passé et de leur avenir, c’est tout à fait le moment d’ouvrir ces chantiers pharaoniques. D’où venons-nous ? Où allons-nous et comment allons-nous y parvenir ? Chacun à son échelle porte une part de responsabilité et tient une pierre pour reconstruire. L’État a les moyens comme chef de chantier et m’aître d’œuvre de définir une politique globale d’accompagnement et d’ajuster les finitions ; les partis politiques et les médias permettront de banaliser certains caractères discriminatoires par l’accoutumance.
15 octobre 2008 | La vie de la cité, Société |
Hier, on a sifflé. On se doutait que ça sifflerait : pour cause, non seulement Raymond le Terrible était encore assis au banc des accusés entraîneurs, non seulement on avait payé des milles et des cents pour voir jouer une indigente équipe de France, homme malade du football européen comme on le disait jadis de l’Empire ottoman au temps où Voltaire aurait difficilement cadré une reprise de volée en pleine lucarne avec ses souliers vernis à talons, mais en plus, une chanteuse-alibi a braillé une Marseillaise a cappella sous un déluge de sifflets. Passons sur l’analyse proprement musicale : à dire vrai, bruit et sifflets faisaient un tintamarre assez plaisant à l’oreille.
Alors oui, on a sifflé la Marseillaise. Après France-Algérie en octobre 2001, et France-Maroc en novembre dernier, ce France-Tunisie a complété le tiercé des rencontres entre la France et les pays du Maghreb. Trois matchs, trois Marseillaises, trois concerts de huées : si ce réalisme mathématique pouvait habiter les pieds carrés des Henry, Benzema et autre Nicolas Anelka, quel bonheur cela serait.
Aujourd’hui, les hommes politiques abondent en déclarations. Après le déluge des sifflets, le déluge des indignations. Revue de détail.
To play or not to play
Selon Yves Thréard, la FFF n’aurait jamais dû organiser cette rencontre. Il semble que cela soit l’avis du président, qui a décidé de remonter les bretelles au président de la FFF. Qu’en penser ? Il faut d’abord prendre en compte que si la France a organisé un match amical, c’est qu’elle était exempte de match officiel pour cause de calendrier dans son groupe : avec un nombre impair de nations représentées, il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte qu’une équipe est laissée sur le carreau. Le format des convocations nationales lors des phases de qualification aux grandes compétitions (Coupe du Monde et Coupes continentales) étant depuis plusieurs années fixé à deux matchs en une semaine tous les mois, les équipes nationales ne doivent pas perdre le rythme. Il fallait que l’équipe de France organise un match amical, à la fois pour continuer de jouer et pour se rassurer sur son niveau de jeu. Et peu sont les équipes nationales à ne pas jouer un match officiel ce mercredi. La FFF devait-elle choisir de jouer contre le Népal pour écarter tout risque ? Naturellement qu’il y a une dimension politique dans le choix de ce match : mais on rappellera aussi que la Tunisie a été championne d’Afrique en 2005, qu’elle a fait bonne figure au dernier mondial, et qu’organiser ce match était tout sauf une petite rencontre de réconciliation comme a pu l’être le France-Algérie de 2001.
La cour de récréation
Pressés de réagir à ce fait divers, François Fillon, Roselyne Bachelot, et dans leur sillage tout plein d’hommes politiques, des rouges bien vif, des roses, des bleu ciel, ont abondé dans un délire de propositions. Fillon et Bachelot proposent d’arrêter les matchs quand la Marseillaise est sifflée. C’est une aberration. Les règlements du football mondial stipulent que seul l’arbitre peut arrêter une rencontre. Et l’arbitre est tout sauf un servile sbire du gouvernement français. Sarko Tout Puissant compte-t-il fracasser les règles de la FIFA pour qu’elles soient conformes aux désirs du gouvernements français ?
Si l’on doit sortir 80 000 spectateurs d’un stade, c’est autant de personnes à rembourser. Le service contentieux du Stade de France va être inondé de messages injurieux, voire explosera en vol pour cause de surchauffe. A moins qu’on défalque le montant du billet sur la fiche d’imposition ?
Et puis, soyons sérieux : comment évacuer 80 000 personnes d’un stade sous prétexte que des illuminés (tiens, d’ailleurs, personne n’a proposé de méthode pour quantifier le degré d’insupportabilité des sifflets) sifflent en toute impunité ? N’est-ce pas prendre le risque de déplacer les tensions à l’extérieur du stade, entre supporters à la petite semaine bien égoïstes et calmes spectateurs pressés d’en découdre avec ceux qui leur ont gâché le plaisir ? J’imagine que si on pose la question au gouvernement, ils répondront par un surplus de présence policière dans « certains » matchs à risque.
« Certains », c’est un peu la méthode qu’utilisent d’autres. Jean-François Copé propose d’exclure de stade ceux qui siffleraient. Alors oui, allons-y gaiement, un peu comme sur les étals du marché où l’on plonge ses doigts dans le sac de noisettes pour choisir les meilleures. Allons-y, tripatouillons, cherchons l’isolé dans la botte de congénères. C’est tellement simple à dire, et puis au moins, il montre que même en chaussures de cuir, il peut botter en touche, lui ! Claude Bartolone propose le même principe : si certains publics (donc pays) ne savent « pas se tenir », on ne jouera pas les hymnes devant eux ! Bravo. Jolie diplomatie. Vous imaginez, vous, Kouchner au téléphone ? « Euh… comment dire… si, bien sûr que vos ressortissants sont civilisés et bien élevés… euh… mais comment dire… euh… y’a un petit… euh… risque… quand même… enfin, peut-être, je sais pas… je crois. »
Bernard Laporte a proposé la plus belle ânerie : ne plus jouer au Stade de France contre les pays du Maghreb. L’équation est simple : Île de France = Banlieues = Forte concentration maghrébine = Problème. Il n’y a pas à dire, ça décoiffe !
Au final, MAM, bien embêtée avec ce fameux article 433-5-1 du Code Pénal voté à la suite du match France-Algérie, tente de se dépatouiller comme elle peut en exigeant une enquête, caméras à l’appui pour debusquer les siffleurs. Attention danger ! Il n’y a qu’à espérer pour les siffleurs en question qu’ils savaient siffler sans porter leurs doigts à la bouche, sinon, gare à eux ! ils ne pourront pas plaider des mouvements musculaires de la bouche assimilables de loin à des sifflets.
Une atteinte à la Nation ?
Quittons un peu le tumulte d’une classe politique qui est incapable de réagir autrement qu’à chaud, en proposant immédiatement une mesure choc destinée à faire redescendre la pression, mesure qui est naturellement, puisque irréfléchie, incohérente, inapplicable et bouffonne. Le gouvernement croit qu’en cessant la manifestation d’un mécontentement par les sifflets, on écartera le problème. Pour sûr, il deviendra presque invisible. C’est ce qui compte : tant qu’on ne parle pas des problèmes, c’est qu’ils n’existent pas. Et puis, avec la crise financière, c’est tendance de montrer que l’Etat a réponse à tout.
Interrogeons-nous sur les raisons qui ont motivé ces supporters à siffler. Certains s’en offusquent, main sur le cœur, ardents patriotes, toujours rapides à dresser le procès de l’antipatriotisme. Considérons la notion d’appartenance à un groupe social en termes purement sociologiques. Dans le cadre d’un multiculturalisme, ou en tout cas d’une influence multipolaire, les cases nationales auxquelles vous appartenez sont dynamiques. Concentriques, adjacentes, gigognes, elles bougent, en interaction avec d’autres cases. Prenons l’exemple d’un Basque de Bilbao. Le basque de Bilbao partage trois identités : il est basque, basque espagnol, basque de Biscaye. Face à un non-basque, le Basque de Bilbao se sentira basque, et il partagera ce sentiment d’appartenance à l’identité basque — que Roland Barthes aurait appelé la « basquité » — avec un basque du Labourd. Un basque de Bilbao, face à un basque de Bayonne, sentira déjà une frontière. Le pays basque, unifié lorsqu’il est en contact d’un non-basque, se divise alors en deux. Plus loin encore, un basque de Bilbao qui rencontrera un basque de Pampelune, en Navarre, sentira lui aussi une différence, eu égard à l’histoire du Pays basque. Le pays basque espagnol se divise lui aussi. De sorte que la notion de sentiment d’appartenance est évidemment relative et dynamique, et ne peut en aucun cas s’apprécier « sous l’espèce de l’éternité », comme disait Spinoza.
Ce qui s’est passé hier procède de la même logique. Non, en dépit de ce que les contempteurs désolés peuvent pleurer, la France black-blanc-beur si vantée comme paravent politique lors de la victoire au mondial 1998 n’est pas perdue. Lors des grands rassemblements devant d’autres nations mondiales, où les équipes nationales des anciennes colonies françaises sont rarement conviées ou, en tout cas, ont peu de chances d’être performantes, la notion de Nation française prend de l’ampleur. Lors d’un match amical, où l’on vous propose, pour un soir, de faire allégeance entre la France et le pays de vos parents, vous êtes confronté à ce tiraillement que la concentricité des groupes sociaux vous met devant les yeux. Qui n’a jamais expérimenté cela, même à une échelle plus réduite ? Ceux qui ont grandi dans une ville, ont supporté un club, et puis ont déménagé, s’attachant profondément à un autre, comment vivent-ils une confrontation entre les deux ? Les plus mitigés souhaiteront le match nul, les autres souhaiteront par exemple que l’équipe qui est le plus mal en point l’emporte, d’autres encore souhaiteront que l’équipe qui a le plus besoin de l’emporter l’emporte, etc.
Il y a certes une différence entre faire allégeance à la Tunisie et siffler la Marseillaise. Je poserai la question suivante : est-ce la Nation française qui a été sifflée hier ? Cette Nation derrière laquelle les Français se sont regroupés en 2006 pour la Coupe du Monde, ou en 2007 pour la Coupe du Monde de rugby serait-elle en 2008 si honnie ? Je proposerai une autre analyse.
Premièrement, les sifflets d’hier empruntent beaucoup au phénomène de suivisme. La France a eu le malheur de commencer sa série de rencontres contre les pays du Maghreb en 2001 par un match contre l’Algérie. Plusieurs facteurs se sont conjugués pour une rencontre explosive. On était aux tout premiers jours de l’après-11 septembre, où les peurs mondiales conduisaient un peu trop rapidement à envisager la communauté musulmane sous un bloc monolithique. Par ailleurs, parmi les trois pays du Maghreb, l’Algérie est celle qui a eu le passé le plus douloureux avec la France. Pays du Maghreb le plus français des trois, c’est aussi celui qui a obtenu son indépendance de la manière la plus douloureuse. Cette blessure en 2001 n’était pas refermée. L’histoire n’avait pas encore remplacé la mémoire. Il y a fort à parier que ce précédent a ravivé dans la communauté arabe ces rapports douloureux, et la question du voile en 2003, et de la non-repentance en 2005, n’ont pas aidé à réconcilier l’Etat français avec ceux dont les parents étaient originaires des anciennes colonies d’Afrique du Nord.
Ensuite, qui de la Nation ou de la République était sifflée hier ? Plus que la Nation, je dirais que c’est la République qu’on a sifflée hier. On a tendance à interchanger les deux termes, qui ne sont pas synonymes. La République ressort essentiellement des hommes qui la font, et qui en sont dépositaires. Si l’on considère que la Nation a été sifflée hier, c’est dire dès lors que le nationalisme français était contesté hier par une autre nation, la Tunisie. Nous ne sommes pas dans cette configuration là. Les Tunisiens, Marocains, Algériens qui vivent et/ou sont nés sur le sol français ne vivent pas l’identité française par procuration. Ils ne cherchent pas à s’agréger sur un territoire pour faire sécession. Le spectre taliban n’est pas fondé. A l’inverse, ce qu’ils conspuent, c’est la République française, et à travers elle, les hommes politiques qui la définissent. Ce qu’ils ont houspillé hier, ce sont les politiques dont ils ont l’impression qu’elle les stigmatisent, le peu de considération qu’ils ressentent, le désagréable sentiment d’être résumés sous des espèces grossières, et in fine, ils font le procès d’une République qui a promis monts et merveilles et pédale dans la semoule pour être à la hauteur de ses promesses.
C’est là-dessus que les hommes politiques doivent agir, au lieu d’agiter le hochet d’une répression qui produit les effets contraires de ce qu’elle envisage. Parce qu’ils ne veulent pas voir les réalités en face, les hommes politiques se discréditent et décrédibilisent l’image de la République française. Carton rouge.