18 janvier 2009 | Histoire, La vie de la cité |
Lors de la commémoration pour le 90e anniversaire de l’armistice de 1918, Nicolas Sarkozy avait fait un demi-pas vers la réhabilitation, en prononçant une réhabilitation mémorielle des fusillés de 14-18, mais en faisant indiquer que l’Etat n’irait pas au-delà. C’est en la matière la posture la plus consensuelle : la réhabilitation dans l’honneur et la distinction des Français est prononcée, mais l’officialisation par une reconnaissance de la part de l’Etat est soigneusement évitée pour ne pas ouvrir le débat. Car la question insoluble est : quelle limite au service patriotique de la Nation ? Doit-on mourir pour sa patrie ou peut-on s’y refuser si l’on estime que le jeu n’en vaut pas la chandelle ? Et, surtout : la désobéissance militaire peut-elle être justifiée ? Autant de lourds débats sujets à des empoignades scientifiques. Pourtant, ce genre de sujet n’est pas de nature à susciter un vuf débat dans la société : les anciens combattants sont trop peu nombreux, la société est trop abreuvée de pacifisme pour avoir une idée claire (et intéressante) sur le patriotisme. Je ne sais pas, à vrai dire, quelle est la pudeur qui empêche l’Etat de prononcer une réhabilitation totale, mais le fait est qu’il s’y refuse.
Juste avant Noël, des sénateurs de gauche ont déposé une proposition de loi allant en ce sens. Débat qui n’en finit pas, mais à suivre…
19 novembre 2008 | Histoire |
Il n’y a pas que sur Obama que l’on surfe. Venu des lointains rivages de la baie des Sables d’Olonne, le ressac génocidaire sur lequel flotille le radeau De Villiers battant pavillon royaliste vient buter contre la digue.
Rappelez-vous ce jour d’octobre 2006 quand la France apportait la dernière touche à la reconnaissance du génocide arménien en pénalisant sa négation. Eh bien, à l’heure où, dans le rapport Accoyer, les députés reconnaissent qu’ils ne veulent pas d’une législation sur les faits historiques, et laissent aux historiens l’entière responsabilité de définir ce qui fut et ce qui ne fut pas, sauf à devoir répondre des lois mémorielles qui ne seront pas supprimées, voilà que le vicomte de Villier se flagelle en public pour marquer sa tristesse !
Le dessaisissement parlementaire sur l’histoire va conduire à une amnésie collective sur certains faits. Et le vicomte de comparer le génocide arménien, reconnu, lui, alors que les députés étaient encore sous un régime dans lequel ils s’autorisaient à légiférer sur l’histoire, avec le génocide vendéen qui, avec ce nouveau régime, va être victime de l’odieuse corporation des historiens asservie au complot sans nom ni visage qui vise à bafouer la mémoire des vendées morts en 1793-1794.
On rappellera seulement un argument : est génocide tout massacre massif d’une population en tant qu’elle est une population. Massacrer une ethnie parce qu’elle est ethnie est un génocide. Ordonner le massacre d’une ethnie pour d’autres raisons (parce qu’il y eut soulèvement général, par exemple), ne peut adopter le qualificatif de génocide, mais de massacres de masse.
Il y en a qui ne savent plus quoi inventer pour qu’on parle d’eux.
11 novembre 2008 | Histoire, Société |
A l’heure où l’on célèbre les morts de la Grande Guerre et où l’on se recueille sur le sens du dévouement à la Mère patrie, sur la paix, sur la coopération européenne, le rapport Kaspi est venu jeter un pavé dans la mare. Le rapport, dirigé par le grand historien André Kaspi, et réunissant un pool d’historiens mémorialistes chevronnés, doit remettre demain des conclusions sans appel : il faut clarifier le mille-feuilles commémoratif français et réunir autour de trois dates (8 mai, 14 juillet, 11 novembre) l’ensemble des commémorations nationales.
J’en parlais ici il y a peu.
Le rapport souligne une inflation mémorielle sans précédent. Depuis Chirac, le nombre de journées officielles de commémoration (non chômées et non fériées) s’est multiplié : les Justes, les harkis, l’esclavage, etc. Et le rapport de s’alarmer des dérives « communautaristes et clientélistes » de ces commémorations à la carte, chaque groupe revendiquant mordicus son droit à être honoré par la République en vertu de son engagement.
Rappelons que le rapport Kaspi ne prévoit pas véritablement de supprimer les autres commémorations, mais de ne leur accorder qu’un statut régional ou communautaire, et exceptionnellement national par périodicité (quinquennale, décennale, etc) ou par la force des événements. Ce qui est en jeu, c’est de redonner un sens à des commémorations qui se diluent dans l’Histoire et dans le calendrier : trop nombreuses, donc trop détaillées pour avoir un sens, et devenant de plus en plus lointaines dans le temps.
La polémique n’a pas tardé à naître avec le CRAN, qui porte bien son nom d’ailleurs. Patrick Lozès est monté au créneau en dénonçant les conclusions du rapport Kaspi. Il craint une « concurrence des mémoires », c’est à dire un tri arbitraire entre ce qui serait digne d’être commémoré et ce qui ne le serait pas. Sauf que ce n’est pas l’Elysée qui fait de la concurrence des mémoires. Ce sont tous ces lobbies mémoriels revendicatifs qui se battent pour avoir leur peau de chagrin, leur jour de commémoration, pour leur seule satisfaction. Ils se battent pour s’accapparer les honneurs de la République au seul profit de leur groupe restreint.
Quel besoin y a-t-il d’honorer à la fois les Justes, les déportés et le souvenir des années noires alors qu’on pourrait tout faire sur une seule journée ? Cela aurait le mérite d’envisager les choses sous leur globalité. Par ailleurs, réunir la Nation tout entière autour de deux ou trois dates symboliques aurait le mérite de réaliser l’harmonie et l’homogénéité. Pour vaincre l’occupant allemand et la folie délatrice qui envoya des centaines de milliers de Juifs français et républicains dans les camps de la mort, il a fallu le courage et la dévotion des résistants, héros anonymes, des Justes, des soldats. Pour vaincre le Reich wilhelmien en 14, il a fallu réaliser l’unité entière de la Nation, combattants, marraines de guerre, alliés, tirailleurs et soldats coloniaux. Les victoires françaises en 1918 et 1945 sont des victoires qui doivent être nationalement célébrées, comme celles de la victoire d’une Nation unie et soudée en son sein.
Harkis, tirailleurs, Justes et déportés font partie de cette histoire que la République porte en elle aux grandes commémorations nationales. Ces héros anonymes qui se sont levés spontanément pour défendre un pays qu’ils aimaient et qui sont morts pour lui, doivent être à juste titre honorés par la Nation. Mais pas plus, pas moins, que leurs compères. Le pas moins commence par ne pas les oublier. Le pas plus par ne pas faire de la discrimination positive de mauvais aloi.
30 octobre 2008 | Histoire, La vie de la cité |
Alors que le dernier poilu est mort voilà plus de six mois, il est grand temps de s’interroger sur la politique commémorative de la France pour les années à venir.
Le premier constat que l’on dresse, c’est l’incapacité de l’Etat à envisager la commémoration autrement que sous leur reviviscence chronologique. Pour chaque événement, une date, une commémoration. Ainsi le calendrier des commémorations françaises comporte-t-il neuf dates (!) de commémoration dans lesquelles l’État français est engagés financièrement et moralement :
- La journée nationale d’hommage aux Morts pour la France et à leurs familles (2 novembre)
- La fête de la Victoire et de la Paix (11 novembre)
- La journée nationale d’hommage aux « morts pour la France » pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie (5 décembre)
- La journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation (dernier dimanche d’avril)
- La fête de la Victoire de 1945 (8 mai)
- La journée nationale d’hommage aux « morts pour la France » en Indochine (8 juin)
- La journée nationale commémorative de l’appel historique du général de Gaulle à refuser la défaite et à poursuivre le combat contre l’ennemi (18 juin)
- La journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux « Justes » de France (16 juillet ou le dimanche suivant le 16 juillet)
- La journée nationale d’hommage aux Harkis et autres membres des formations supplétives (25 septembre)
De ce « mille-feuilles commémoratif », il en ressort plusieurs constats. Tout d’abord, la plupart des faits s’étant déroulés dans un passé qui commence à devenir canonique (45 ans pour la Guerre d’Algérie), on ne sait plus vraiment de quoi l’on parle. Plutôt que de commémoration, c’est à dire de travail de souvenir, au plus près des faits qui se sont déroulés, pour qu’ils servent à l’édification des générations futures, il faut immédiatement préférer le travail d’historiation. C’est à dire qu’il faut envisager les faits sous leur puissance symbolique.
Les faits qui donnent lieu aux journées commémoratives nationales à l’heure actuelle se démarquent par leur singulière redondance. Qu’il s’agisse des harkis ou des soldats français décimés dans les tranchées, ils symbolisent tous deux une valeur qui doit être perpétuée : la défense de la République, de la Nation française et de ses valeurs.
Naturellement, il ne s’agit pas de faire un travail d’omission des faits historiques et il faut que ces particularités de l’histoire soient enseignées au collège et au lycée. Mais la République doit se nourrir de valeurs et de symboles, et les symboles n’aiment pas les détails. En outre, on remarquera à quel point la politique commémorative peut encourager la concurrence des victimes. Chaque groupe peut tendre à demander à ce que lui soit créé une journée commémorative pour perpétrer son souvenir, exclusif de toute signification symbolique et nationale. Harkis, déportés, morts pour la France… et pourquoi pas communistes fusillés, descendants d’esclave, morts du tétanos en ayant pris un éclat d’obus rouillé, tuberculeux de la Nation et consorts ?
Afin de redonner du sens et une justification au combat qui fut celui des millions de Français anonymes qui ont choisi de défendre les valeurs de la Nation et de la République, il conviendrait mieux de regrouper les commémorations autour de deux ou trois dates. Il semble que le 11 novembre et le 8 mai, en vertu de leur force d’identification, soient celles qui s’imposent légitimement, mais l’on pourrait aussi ajouter le 9 mai, journée de l’Europe, qui dans ce tryptique, acquièrerait une signification forte.
Une récente proposition de loi de Jean-Louis Dumont expose plus avant ce que pourrait être cette nouvelle politique commémorative. Elle me semble d’une pondération intéressante et résumerait en deux ou trois dates toutes les significations des neuf journées commémoratives actuelles.
Ou comment devenir intelligent à défaut d’être intellectuellement ridicule en lisant la lettre de Guy Môquet.
17 mars 2008 | Histoire |
Rien à dire à ce sujet que je n’ai dit dans mon billet précédent : Lazare Ponticelli est parti comme il était prévu, avec les honneurs d’un militaire. « Cérémonie grandiloquente », pointe Le Monde. Je n’en attendais pas moins.
Nicolas Offenstadt, historien et spécialiste de la Grande Guerre, livre deux articles intéressants aujourd’hui :
- « Le dernier poilu : une nouvelle icône ? »
- « Quel hommage pour le dernier poilu ? Réponses à Ivan Levaï »
14 mars 2008 | Histoire |
Il s’est toujours senti dilué, un parmi les autres, un parmi des millions. Oh, naturellement, il se démarque de certains autres à certains égards : lui a survécu. Dix millions d’autres n’ont pas eu cette chance. Mais enfin, jamais il ne s’est senti héros. Jour après jour, année après année, les quelques autres comme lui qui pouvaient se prévaloir de ce statut d’exception l’ont quitté, pour le laisser seul face au destin : 142 en 2000, 68 en 2002, 36 en 2003, 15 en 2004, 8 en 2005, 4 en 2006, 2 en 2007, et plus qu’un, lui, depuis le 20 janvier dernier.
Son exploit n’est pas d’avoir été le dernier à mourir, non. C’est celui d’avoir porté en lui le plus longtemps possible, quatre-vingt dix ans après les faits, tout le souvenir macabre d’une époque lourde de signification, l’odeur, le bruit, l’horreur, le sang et la boue mêlés, l’espoir et l’incompréhension intriquées. Lazare Ponticelli s’est éteint mercredi, et avec lui, toute la réification de la grande abstraction de la Première Guerre mondiale dans la société française du XXIe siècle. Devenu objet de société, le « dernier poilu », dernier vestige d’une époque maintenant lointaine, chargé d’une puissance émotionnelle et nostalgisante, fait bruire ses fuseaux.
En 2005, le Haut conseil de la mémoire combattante avait capté l’enjeu : le dernier poilu recevrait des funérailles nationales et serait enterré au Panthéon. En symbole. Comme le soldat inconnu.
Or, Lazare Ponticelli n’en veut pas. Il est réticent face à toutes ces médailles, tous ces honneurs. Qui est-il, lui ? Un soldat comme un autre. Ni meilleur, ni pire, que ses camarades, avec qui il a fraternisé. Ni meilleur, ni pire, que les soldats autrichiens, avec qui, bien que combattant, il partageait de fugaces instants de fraternisation lorsque, mobilisé en Italie à partir de 1915, il fut muté au Tyrol. Pourquoi rendre un hommage solennel et national au dernier poilu et oublier tous ses camarades d’infortune, oubliés pour n’avoir pas eu la complexion qui était la sienne ?
Lazare veut être enterré chez lui, avec les siens, dans son caveau familial. Il ne veut pas être récupéré. Tout au plus a-t-il accepté que lui soient rendus des honneurs cérémoniels officiels, non pas uniquement à lui, mais à tous les soldats mobilisés, qu’ils fussent tués à l’ennemi, brisés dans leur chair et dans leur tête, ou qu’ils s’éteignissent paisiblement loin du tumulte bourbeux de l’Argonne. Il a déjà réussi à faire respecter ses dernières volontés.
Mais Lazare, ô malheur, est maintenant face à un dilemme sur lequel il n’aura plus jamais aucune prise. Lazare, dans la Bible, c’est celui que le Christ ressuscite en le faisant sortir de son tombeau. Échappera-t-il un jour à l’exhumation vers le Panthéon ? Passera-t-il, le visage décharné, sous l’ambigüe maxime « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante » ? Nul ne le sait. Peut-être l’a-t-il redouté, à l’aube de la tombe, quand, s’éteignant au Kremlin-Bicêtre, il a senti ses dernières forces l’abandonner.
Surtout, parviendra-t-il à imposer l’indifférence et la sérénité, telles qu’il les a toujours recherchées, préférant tirer un trait sur sa mémoire et reprendre une vie « normale », ne consentant que vers la fin de sa vie à faire œuvre de passeur de mémoire à destination des jeunes générations ? Lui qui n’a jamais voulu être ni héros, ni héraut, réussira-t-il ?
Lazare Ponticelli, malgré qu’il en ait, sera un test sociétal. Un test mémoriel. La mort du dernier poilu signera-t-elle le classement de la Grande Guerre parmi les épisodes de l’Histoire, un frein à la frénésie de livres, de romans, de films, qui lui sont consacrée ? Le dernier vestige du passé dans le présent anéanti, irons-nous bon gré, mal gré, vers une « démémorialisation » de la Grande Guerre ? Difficile question. Cependant, l’impression qui prévaut est la crainte, très sartrienne si l’on veut, qu’oubli égale mort. La mort étant un non-être, et le non-être n’étant pas, craint-on que sans poilu l’on ne se souvienne de la sanglante boucherie des tranchées, de l’aveuglement parfois borné à la poursuite de la guerre, jusqu’à faire fusiller les mutins confrontés sans avoir pu le prévoir à des atrocités de guerre que personne jusque là n’avait pu envisager ?
J’ai trente ans, je n’ai jamais connu la guerre. Et pourtant, ce soir, je ressens une grande tristesse. J’ai l’impression qu’avec la mort de M. Ponticelli meurt aussi la mémoire véritable de cette époque. Je sens que pour mes enfants la guerre de 14-18 a le même intérêt – historique – que les guerres napoléoniennes. Et j’ai le sentiment que leurs souffrances se diluent maintenant dans l’histoire, que de sang elles se changent maintenant en lettres. C’est bizarre, mais ça me fait mal.
Cette déclaration est sans doute archétypale. Elle n’émane pas d’un historien, ni d’un homme politique, mais d’un Français, lambda. Souligne-t-elle la crainte d’une histoire récrite ? Sans témoin vivant, l’histoire n’est-elle que soupçonnable d’être une carcasse charnue dévorée par les griffes propagandistes et marquée au fer rouge par les images d’Épinal ? Outre la peur de l’oubli se dessine en creux le triomphe du témoin, figure par excellence de la vérité qui en dicte l’aphorisme : « Vivre le fait pour pouvoir le raconter ». Comme si traduire le fait en l’extrayant de sa « gangue » (Lucien Febvre) historique pour le faire resplendir dans un présent, c’était pour qui ne l’a pas vécu (donc pour l’historien), trahir ou, pis encore, travestir.
La vérité meurt avec l’oubli, oui. En grec, la vérité se dit alètheia, « ce qui ne s’oublie pas » (le Léthé est le fleuve de l’Oubli). Un témoin qui meurt, est-ce une part de la vérité qui disparaît ? Pour la Première Guerre mondiale, c’est clairement trop extrapoler, tant tout ou presque a été dit par d’autres témoins plus tôt.
Pauvre Lazare. Il voulait mourir en paix, il deviendra symbole malgré lui.
2 mars 2008 | Histoire |
J’avais hésité à en parler dans ce billet. Mais l’actualité me rattrape.
Les rapports entre histoire et mémoire sont complexes. L’histoire est la cible d’enjeux mémoriels contradictoires, voire ennemis, comme on a pu s’en apercevoir en 2005 au moment du grand débat sur les lois mémorielles, les uns (les Indigènes de la République, notamment) s’opposant aux autres (les « anti-repentantionnistes »). On sait à quel point une histoire encore trop douloureusement perçue est empreinte de mémoire, et que le travail d’historisation du passé est celui du deuil de la mémoire.
Concernant la Shoah, Israël avait énormément travaillé depuis une grosse vingtaine d’années, pour ranger au placard de l’histoire l’épisode de la Shoah et ne plus le porter autour du cou sur la scène internationale. Mais depuis 2001, et le ravivement des tensions au Proche-Orient entre Juifs et Musulmans, l’histoire tend à redevenir mémoire…
Exemple ? Une déclararation de Matan Vinaï, vice-ministre israélien de la Défense, à l’encontre des Palestiniens de Gaza :
Plus les tirs de roquettes Qassam s’intensifieront, plus les roquettes augmenteront de portée, plus la shoah à laquelle il s’exposeront sera importante, parce que nous emploierons toute notre puissance pour nous défendre
Réponse de Mahmoud Abbas :
Malheureusement Israël utilise ces jours un terme généralement évité depuis 60 ans et c’est le terme holocauste (…) Ce qui se passe à Gaza est plus qu’un holocauste
Shoah, holocauste… L’incongruité ne dérange personne. Et je ne perçois pas l’ombre d’une sortie de crise avec de telles assimilations, qui non seulement sont d’une bêtise profonde historiquement parlant, mais en plus convoquent dans un conflit politique des enjeux et des implications qui le dépassent totalement et le surchargent d’une puissance émotionnelle qui alimente les conflits. C’est peut-être un discours paternaliste que je tiens, mais je ne crois pas qu’Israël pourra compter au rang des grandes nations si elle ne fait pas le deuil de sa mémoire et continue à recourir à des événements vieux de 60 ans pour tenter d’expliquer ses problèmes politiques. Il suffit avec la victimisation.
Que notre Président refuse de serrer la main à quiconque ne reconnaît pas l’Etat d’Israël, mille fois d’accord. Mais l’unilatéralité dans les relations internationales, est-ce une bonne politique ? Il pourrait très bien leur intimer le conseil d’y aller mollo avec la Shoah, toujours avec le ton bienveillant de la grande nation…
Et que fait l’ONU, sinon ?
14 février 2008 | Histoire |
Comme les vagues, les enjeux mémoriels reviennent inlassablement. Comme les rituels, on n’y échappe pas une bonne dizaine de fois par an. Et comme les piqûres de rappel, ça nous énerve…
Encore une fois, la mémoire de la Shoah est à l’ordre du jour. Rien de nouveau sous le soleil. Horreur, barbarie, ignominie, et donc valeur édifiante et étiologique. Logique bête et facile : ne pas répéter le Mal, annôner bêtement et radoter le Mal pour l’écarter de soi. Commémoration, commémoration, mémoire, mémoire… avec un tel arsenal, notre société n’en sera que mieux armée pour ne pas reproduire les erreurs du passé.
Notre Président-historien s’improvise dans les oripeaux des lecteurs du passé. Le visionnage de documentaires sur les camps ne suffisait plus ; les séances solennelles des professeurs d’histoire sur la vie des camps et sur le génocide juif n’était pas assez. Et donc le Président de proposer à chaque élève de CM2 de
se [voir] confier la mémoire d’un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah.
Sur des modalités purement techniques, la proposition est idiote. Sur les 11 000 enfants déportés, tous n’étaient pas français. Le « Mémorial des enfants juifs déportés de France », de Serge et Beate Klarsfeld le reconnaît lui-même. Et puis, les enfants n’ont-ils pas d’autres choses à vivre que de traîner tout le poids morbide d’un jeune enfant mort dans des conditions atroces ?
Le plus inquiétant est ce reflux violent initié depuis quelques années, et dont le président n’est pas étranger. Les lois mémorielles s’accumulent en dépit du bon sens, on vend de l’identité nationale, de la grande nation française à la louche, on pétrifie l’histoire de France dans une culture patrimoniale. Il n’y a plus d’histoire, il n’y a que de la mémoire.
Devant cette prise de possession de l’histoire, les historiens ont à juste titre réagi. Non pas pour s’échauffer que des historiens non professionnels viennent marcher sur leurs plates-bandes, mais parce que l’histoire a un rôle social. Les événements sont des complexes, surtout en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale. On ne peut pas les manier aussi simplement que cela, proposer des interprétations monocausales. A ce titre, expliquer, comme Nicolas Sarkozy, que « le nazisme est le fruit non pas « d’un excès de Dieu, mais de sa redoutable absence » (sic). On appréciera le ton péremptoire et le côté ultra-réactionnaire à la Joseph de Maistre. Au petit jeu du pronostic people, j’irais même jusqu’à avancer que Sarkozy et Zeev Sternhell s’entendent comme larrons en foire. Car ce qu’il y a d’évident, c’est que notre cher Président est convaincu que le reflux transcendantal et la poussée athée issues du siècle des Lumières ont constitué les prémices de la barbarie contemporaine. De là à dire comme Sternhell que la France a produit le terreau propice à l’émerge du fascisme, il n’y a qu’un pas…
Le CVUH, donc, constitué en 2005, a toujours considéré les enjeux mémoriels comme un sacerdoce, une mission sacrée. Cette note-ci me semble particulièrement juste.
Quand cessera-t-on de commémorer pour parler des choses de manière lucide et argumentée ? Sans manquer de respect à la vénérable figure de Lazare Ponticelli, dernier poilu français encore en vie, j’ai espoir que sa mort transforme radicalement la cérémonie du 11 novembre en cérémonie solennelle et citoyenne de refus de la guerre. Que de la simple réification du passé dans un défilé militaire et dans l’overdose de films, téléfilms et documentaires sur la Grande guerre, on passe à un débat public sur le danger des guerres. Que de commémoration, on passe au symbole. Et je plaide encore plus pour que l’on cesse de faire revenir inlassablement, comme les hirondelles au printemps, les horreurs de la Shoah.
Les Français sont informés, les Français sont conscients. La Shoah doit rester de l’ordre de l’histoire, et non pas de la mémoire, du sentimentalisme. Français issus de familles non déportées comme familles touchées par la déportation doivent faire ce travail de deuil mémoriel, surtout pour les premières citées, auxquelles on a imposé ce devoir de mémoire. Trois générations ont passé, c’est largement suffisant !
Mais, comme le rappelle Autheuil, il y a des lobbies en France, puissants et organisés, qui, en voulant mener un combat certes fort juste, récoltent à mon sens les fruits de la discorde. Ce n’est pas en surexposant la Shoah qu’on protège la mémoire des Juifs. Au contraire, c’est en laissant l’histoire faire son travail, en recouvrant la discrétion du temps qui passe. Les lois mémorielles produisent les effets contraires à ceux qu’elles souhaitent voir fleurir : une exacerbation des communautarismes et une lecture de l’histoire paralysée par les enjeux mémoriels portés au pinacle par des groupes de pression.
Car pendant qu’on parle de la Shoah, on ne parle pas d’autre chose. Et, surtout, on fait l’économie d’une relecture de l’histoire de la IIIe République. Silence sur Sétif. Silence sur Guelma. Silence sur la manifestation du 17 octobre 1961. Silence sur Charonne. Silence sur la Guerre d’Algérie. (Presque) silence sur la (dé)colonisation. Forcément, la repentance est interdite depuis quelques temps, et il est plus facile de dénoncer des horreurs auxquelles on n’a pas pris part plutôt que celles dont on est directement responsables. Mais c’est d’ailleurs parfaitement normal : dans le paradigme historique sarkozyen, il n’y a que des victimes, dont les vies ont été fauchées par des bourreaux sans visage ni nom. Du moins les connaît-on, mais ne veut-on pas les nommer. Trop polémique, trop repentant, et surtout trop intellectuel…
Je recommande pour terminer l’excellent livre de Christophe Prochasson sur le poids des émotions dans la société contemporaine et sur le danger d’un tel sentimentalisme sur la lecture de l’histoire.