AF 447 : un curieux air de scénario

2 juin 2009 | Médias | 7 Réponses

Comme Authueil, je n’ai pas la télé. M’ont donc été épargnées ces images répétitives tournant en boucle depuis hier, entrecoupant même le match de Federer de points info en direct de Roissy. Répétitives, et vides : des points réguliers brodant avec habileté le néant de l’information, du conditionnel et de l’hypothétique qui s’enfilent à longueur de transitions, de l’émotion à la pelle avec ces gros plans sur les familles désespérées errant dans les couloirs de l’aéroport. Depuis hier toujours, un vaste colloque scientifico-médiatique se déploie sous les yeux de tout le monde : mais de quoi donc a bien pu sombrer le vol AF 447 Rio-Paris ? Foudre ? Panne électrique ? Perdition dans une zone de turbulences aux vents violents qui auraient déchiqueté l’avion ? Terrorisme ? Dans une démarche heuristique, ça bouillonne dans l’ébauche des différents scénarios possibles.

Scénario, le mot est bien choisi. Il ne s’agit pas d’une information que ce crash, mais d’une histoire dramatique. Certains journalistes voudraient encore nous faire accroire qu’ils ne sont que des passeurs d’informations, que l’événement se crée par le fruit du hasard et qu’ils en sont le bras emplumé. Mais personne n’est dupe : voilà bien longtemps que les médias participent autant à la forge des événements qu’ils les décrivent.

Alors, quel scénario ?

Cela commence par une disparition brutale, tragique et entourée de mystère. La seule chose que l’on sait depuis hier soir, est qu’on ne sait rien. Deux centaines de passagers, équipage compris, se sont abîmés en mer quand ils auraient dû arriver à 11h10 sur le tarmac de Roissy ; parmi eux, 73 Français ; s’il advenait qu’il n’y eût aucun survivant (et l’hypothèse est quasi certaine), ce serait la pire tragédie aéronautique pour Air France. Voilà pour le synopsis à partir duquel l’on peut tirer le scénario dans tous les sens possibles.

Est-ce parce que le scénario s’étouffe que depuis hier les péripéties s’enchaînent dans l’horrible ? Il y a d’abord cette révélation : dix-huit salariés d’une même entreprise ont trouvé la mort ensemble alors qu’ils revenaient d’un séjour au Brésil qu’ils avaient gagné. Le tragique le dispute à l’horreur : dix-huit salariés, saisis dans la mort alors qu’ils étaient encore plein de l’insouciance et de la légèreté de ces voyages exotiques. Et puis aujourd’hui, comme une évidence, on donne la parole, faute de survivants, aux miraculés, à ce couple qui fit des pieds et des mains pour entrer dans l’avion qui aurait pu être leur tombeau, mais que la main de la Fortune a maintenus en vie.

On trouvera là un curieux parallèle avec l’histoire du nageur australien Ian Thorpe, présent dans les tours jumelles quelques minutes avant le terrible drame : pour lui, c’était l’oubli malencontreux de sa caméra vidéo qui l’a sauvé du destin funeste ; pour ce couple, c’est pour un ironique changement de billet inabouti parce que l’avion était complet… Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun que cet événement entretien avec le 11 septembre. Encore une fois, une catastrophe aérienne fait les gros titres, et pour la seconde fois, chamboule les programmes télévisés : JT en direct, et aujourd’hui déprogrammation de la série Fringe sur TF1, dont la première scène montre un crash d’avion… Et à mesure que les informations parviennent, se dessine lentement une conclusion blafarde : il est probable qu’on ne retrouve jamais les débris de l’avion, laissant l’énigme irrésolue comme lors du crash d’un avion de la TWA en 1996. On ne serait alors pas loin de la folie du complot identique à celle qui a saisi le 11 septembre.

On ne décrit jamais mieux un événement qu’en l’inscrivant dans une longue chaîne de tropes et d’items chronologiques, qui fonctionnent comme autant de repères inconscients. Le crash de Rio nous prouve l’indigence médiatique à s’emballer pour un événement dont on ne sait rien. Mais on sait, depuis longtemps, que les médias sont « une industrie avant d’être un sacerdoce » (Albert Thibaudet) : la course au scoop et au sensationnel a un peu plus, cette fois-ci, poussé l’horreur des victimes et des familles au-delà de ce qu’elles avaient déjà subi.

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Cali, ça suffit !

1 mars 2009 | Médias | 7 Réponses

Comment passer de la subtilité de l’artiste engagé au ridicule grossier de l’artiste encarté ? C’est Cali qui nous éclaire le mieux. Jadis, les aînés, Ferré ou Brassens, inséraient dans leurs chansons cette poésie subversive et éminemment politique. Le génie faisait le reste : il en résultait que les chansons formaient un tout, sans scorie politicarde et pseudo-rebelle. Aujourd’hui tout a changé.

Cali est de ces artistes qui nous servent une soupe rebellocrate arrosée de militantisme vulgaire. Les chansons ne sont plus originellement subversives, elles sont retravaillées pour le format télévisuel : les paroles changent, les saillies politiques lors des bridges ou des fins de chanson font mine de donner ce caractère improvisé et donc totalement rebelle en regard du cadre si bourgeois et formaté de la prestation télévisuelle en direct. Cali ne fait pas de chansons engagées : il détourne ses chansons pour faire passer un message, souvent d’une affligeante bêtise.

Ses passages télévisuels se résument souvent à proférer cette bouillie politicienne du haut de son statut d’artiste, à tel point que le CSA l’a inscrit dans la liste des personnalités socialistes dont le temps de parole est à décompter. Quand on l’asticote sur cette posture faussement rebelle, Cali s’énerve. Il veut qu’on parle de ses chansons, pas de ses positions politiques. J’ai un conseil : qu’il se borne donc à chanter. A vouloir prouver son engagement plutôt que de l’éprouver, il prend en otage un public à qui il vocifère des prescriptions morales et politiques

Hier soir, aux Victoires de la Musique, j’ai eu l’impression que nous étions sous l’Occupation. Expulsions, rafles, horribles âges obscurs de la démocratie, qu’il nous mettait sous les yeux. Cali venait nous dessiller les yeux. Hier j’ai compris que le second prénom de Nicolas Sarkozy était Adolf, et qu’il nous fallait entrer en résistance et prendre le maquis contre les vieux démons qui menacent la liberté et la dignité mondiales.

Cali, c’est le Sarkozy de la chanson française : un histrion gesticulant, sautillant partout, insaisissable aux caméras qu’il fait ainsi semblant de fuir, mais dont il se goberge pourtant. Un dynamisme scénique entrecoupé de paroles de chanson qu’on oublierait presque. Cette même façon de faussement se défendre de faire de la politique brute.

Mais quand on gratte un peu, on comprend mieux le personnage. Alors qu’il avait juré de ne jamais servir la soupe aux émissions de téléréalité, voici que sa dernière chanson est choisie comme générique de la première Star Academy québécoise. Gênant, n’est-ce pas ? C’est ainsi que terminent tous les faux artistes engagés : vendus à la course aux disques, bourgeoisement installés dans de grands appartements. Dans le monde du tout médiatique, qui adore ces disruptions politiques dans les prestations en direct parce qu’elles génèrent de l’audience, ces artistes feraient bien de comprendre qu’ils ne sont que des pions. Et d’en adopter les comportements qui s’imposent : ne pas faire de vagues, ou quitter la scène médiatique.

On pardonne tout aux artistes qui ont du talent et de la subtilité. Alors brûlons Cali.

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Dans le panneau

30 décembre 2008 | Médias | Aucune réponse

Quand donc la presse cessera-t-elle de se jeter avec voracité sur des non-événements ? Quand donc mettra-t-elle un terme à ce suivisme moutonnier et d’une intelligence de crustacé dans le traitement de l’information ?

Dieudonné l’a bien compris, qui a révélé au JDD le malin plaisir qu’il prenait à aiguillonner la société française et le monde médiatique sur la liberté d’expression : « J’ai raconté que Le Pen était le parrain de ma fille; ce n’est pas vrai mais l’audience que cette information m’a donnée m’aurait coûté plusieurs millions de publicité sur TF1 ou France 2. » Nos médias sont frileux, torturés dans leur rôle chimérique d’ardents défenseurs de la République et de la démocratie, rôle dont ils n’ont jamais pu s’acquitter et dont ils se veulent pourtant les seuls défenseurs, comme si on leur eût donné à ce sujet quittance de monopole. La moindre information n’est plus traitée comme tel : elle est montée en épingle dès lors qu’on croit — à tort — qu’elle attente à des symboles nationaux.

Souvenons-nous de l’affaire de la Marseillaise sifflée. Le prévisible y est alors devenu scandaleux, comme si la France entière s’était laissée déborder, happer par des hordes barbares venues fouler aux pieds nos symboles nationaux, symboles que, naturellement, nous avons toujours défendu bec et ongle et dont nous honorons quotidiennement en bons patriotes l’auguste mémoire, vous pensez bien ! Dieudonné est de cet accabit-là : un humoriste qui n’innove plus, qui ne surprend plus. Chacun sait que le théâtre de la Main d’Or est devenu le repaire secret d’une propagande infecte, comme s’il se fût retranché dans un bunker. Chacun sait désormais que Dieudonné revient comme les hirondelles au printemps, nous faire une petite tempête dans un verre d’eau, l’un de ces micro-tsunamis de salles de rédaction qui offensent le journaleux idiot et trop alléché par l’attrait du sensationnel.

Les médias sont trop oublieux qu’ils n’ont jamais transmis l’information ; ils la produisent. Ils ont toujours cru au mythe de l’homme effacé, du journaliste absent, qui ne prêterait que son stylo, sa machine à écrire ou son clavier, au service noble de l’Information, sans s’impliquer d’aucune façon. Or, dire, c’est toujours faire. Regardons les titres de presse. Le Monde titre aujourdhui : « Le parquet ouvre une enquête après le spectacle de Dieudonné. » L’Express se lance quant à lui dans la désormais traditionnelle chronique historico-journalistique bien prisée des médias pour rappeler que Dieudonné n’en est pas à son premier galop d’essai et qu’il faut arrêter les frais au plus vite ! Le JDD titrait dimanche : « Dieudonné dérape encore. » Il a donc dérapé, en ce sens qu’il a quitté les chemins balisés et normativisés à outrance de la bien-pensance. Dérapé, au sens où il dérive dangereusement, vers des zones considérées comme les limites de l’entendement politique, un peu comme jadis on avait peur des Indes, considérées comme des zones de perdition où qui s’aventurerait y perdrait la vie.

A trop construire ce mythe du discours fangeux, on finira par vraiment y croire et lui donner du crédit. Que Dieudonné nous joue la ritournelle de la liberté d’expression, c’est son droit, et l’on peut critiquer à loisir la frigidité de nos lois en la matière : peut-être, sans doute même, qu’à trop vouloir effacer un discours perçu comme a-normal, on le fait surgir sous d’autres formes, plus secrètes et radicales, et donc plus difficiles à combattre. Peut-être que le discrédit de ce genre de thèses ne passerait que par l’établissement d’un discours contradictoire qui laisserait justement la victoire à d’autres thèses plus modérées. Car ce genre de discours ne fonctionne que sur le mode tribunicien : un chef, un parterre, et un discours qui se déroule dans sa logique indépendante et sans contradiction. Mettez-le face à un contradicteur intelligent, et il perd toute sa force de persuasion. Mais nos législateurs sont trop peureux.

Dieudonné cherche aussi à mettre les journalistes le nez dans leur merde, et il y parvient avec talent : « Les journalistes ne viennent plus voir mes spectacles, ils ne réagissent que lorsque je fais scandale. » Voilà la lie des médias d’aujourd’hui. Un unanimisme bien bourgeois et réac’ comme il faut qui permet une levée de boucliers identique en tous points et assurée. Étrange comme la presse qui, à l’heure des fameux États généraux, crie à la manipulation par le pouvoir politique et le pouvoir corrupteur de ceux qui détiennent le capital, mais qui se laisse manipuler sans réagir par des prescripteurs d’information. Ainsi donc il suffirait de faire un petit esclandre pour qu’on parlât de soi, s’assurant d’une publicité gratuite, rapide, et à grande portée ? Magnifique placement produit !

Remettons Dieudonné à la place qui est la sienne : un guignol, ni plus, ni moins, à l’humour génial bien que particulièrement sulfureux et discutable ; un trublion intelligent qui asticote le petit monde médiatique et la société qui pousse des cris d’orfraie automatiques dès qu’on aborde la question de la mémoire juive comme si elle était un sanctuaire ; mais surtout pas ces nouveaux néo-nazis, cavaliers de l’Apocalypse de la démocratie mondiale qui pourraient du jour au lendemain faire basculer le monde dans l’horreur extrémiste. Et si un jour Dieudonné scotche un pétard sur la façade de l’Élysée et allume la mèche, on l’assimilera à un terroriste ?

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A qui appartient Nicolas Sarkozy ?

24 octobre 2008 | Histoire, La vie de la cité | 3 Réponses

Depuis que Nicolas Sarkozy a endossé les culottes courtes de Président de la République, il s’est transformé en gardien du temple de la marque déposée Nicolas Sarkozy. Jamais Président de la République ne fut plus procédurier et ne se complut à ester en justice aussi compulsivement que s’il fût, dans une autre vie, chien de berger.

On se souvient de l’affaire Ryanair, où le président, en récent concubinage avec la Sourdine transalpine, avait fait interdire prestement la campagne de publicité pour la compagnie aérienne parce qu’elle utilisait son image à des fins commerciales sans consentement. On se souvient également des déboires d’Hervé Éon, citoyen mayennais ayant cru bon, s’inspirant d’un tétrasyllabe prononcé avec lyrisme entre vaches et moutons — « Cass’-toi, pauv’ con ! » — de rendre hommage à la prose sarkozyenne en inscrivant sur une pancarte ledit vers pour retourner à son auteur le subtil message. Manifestement, le crime de lèse-majesté a été puni par une amende en espèces sonnantes et trébuchantes qui, par ces temps de vaches maigres faméliques, passeront l’envie à ce fieffé larron d’outrager le président.

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy poursuit son marathon de conservation de l’image présidentielle : il veut faire interdire un lot de poupées vaudou, d’une confection somme toute basique, tapissées de slogans désormais célèbres (travailler plus pour gagner plus, racaille, et le fameux tétrasyllabe !), et commercialisées à des fins, disons… sédatives. Pour le prix du lot, la poupée socialiste Ségolène Royal est vendue avec. A l’approche du congrès, les coups de gri-gri et les vengeances sournoises peuvent trouver là un exutoire rageur.

Le Président a dépêché sur l’affaire le désormais fameux Thierry Herzog, Prévôt de l’Hôtel royal élyséen, pour conserver l’auguste image du président. Avec aplomb, il lâche pour toute défense un désarmant :

« Nicolas Sarkozy me charge de vous rappeler qu’il a sur son image, quels que soient son statut et sa notoriété, un droit exclusif et absolu. »

Nicolas Sarkozy appartient-il à Nicolas Sarkozy ? Ce n’est pas la première fois que la publicité a tenté d’accaparer la République, qu’il s’agisse de ses symboles ou de ceux qui l’incarnent. Déjà, à la Belle-Époque, et jusqu’à l’aube des années 30, la réclame utilise les symboles républicains et les bobines politiques caricaturées1 pour vendre de tout, du savon, du cirage, des vélos — que l’on appelait encore « cycles ». Jaurès, détourné en ouvrier, vante les mérites du quinquina Dubonnet ; Clemenceau, ceux des bretelles Guyot « que les artisans de la Victoire portent tous ». Au tournant du XXe siècle, Félix Potin lance une opération de promotion : dans ses tablettes de chocolat figureront les 500 célébrités du moment, et le président de la République figure en haut de la pile. Aujourd’hui, ce sont des dinosaures qui se cachent dans les paquets de Chocapic : n’y voyons bien sûr aucune corrélation…

Les hommes politiques d’alors ne s’en émeuvent pas. Ils sont très loin de songer à l’éventualité de poursuites judiciaires. Premièrement, la réclame n’en est qu’à ses balbutiants débuts, et les revenus générés sont trop peu importants pour que les hommes politiques du tournant du XXe siècle y trouvent de quoi compléter leurs appointements. De plus, la publicité participe de l’effort de pédagogie républicaine auxquels ceux-ci sont très sourcilleux. La publicité a en effet été l’une des voies par laquelle la République a pénétré les masses. En outre, la publicité tend à être un échange de bons procédés. A hauteur de leur notoriété, les hommes politiques apportent une plus-value à l’image du produit. En retour, les affichistes, qui les croquent avec une déférence publicitaire dans des positions et des messages consensuels, ne peuvent être que de nature à les rendre sympathiques. L’humour qui caractérise ces affiches n’est jamais grinçant, même s’il peut être un poil impertinent. Ainsi cette affiche de 1935 pour le Cirque Karmah où l’on voit deux groupes d’hommes politiques2 s’assembler pour scier une femme en deux. La femme, même sans bonnet phrygien ni drapé, est aisément reconnaissable comme étant la France. A l’heure où les divisions parlementaires éreintent la vie politique, l’ambivalent message est près d’être sulfureux…

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, cette publicité a reflué. Ne restent plus que quelques dessinateurs, tels Sennep, pour croquer les Vincent Auriol ou les Robert Schuman, mais ce sont déjà des dessinateurs de l’entre-deux-guerres, nourris aux vieilles techniques. A l’orée des années 50, l’homme politique n’a plus besoin de vendre des produits. Le produit, c’est lui, et c’est lui qu’il faut vendre3.

S’il apparaît somme toute logique que tout publicitaire utilisant l’image d’un homme public, même eu égard à sa fonction, à des fins commerciales sans que ladite utilisation fasse l’objet d’un contrat rémunéré, soit rappelé à l’ordre par la justice, il apparaît bien hardi de conclure comme Thierry Herzog que le président de la République est le maître absolu de son image.

Il faut ici distinguer, certes un peu artificiellement, l’homme de sa fonction. Personne ne peut se prévaloir de posséder les droits de la fonction présidentielle, et il ne serait pas incohérent que la justice rétablisse dans ses droits un publicitaire qui aurait eu pour idée de faire figurer dans un spot télévisé une écharpe présidentielle se mouvant comme le tapis d’Aladin. En revanche, Nicolas Sarkozy, en tant qu’individu et citoyen français, est maître de sa propre image d’individu. Mais on voit à quel point les frontières entre l’individu et la fonction qu’il occupe sont poreuses. Car en effet, si Nicolas Sarkozy est objet de publicité, n’est-ce pas en raison de sa fonction ? Cette fonction est présidentielle dans le cadre de la publicité Ryanair, ou politique dans le cadre des poupées vaudou. Ce n’est pas faire offense au cher président que de lui signifier que sa personne intime n’est pas plus intéressante que cela.

De la sorte, on comprend mal comment Thierry Herzog peut nager avec une telle aisance dans cet entrelacs poisseux qui poursuit les chefs d’État depuis le Moyen-Age, et qu’avait tenté de démêler Ernst Kantorowicz voici cinquante ans dans Les Deux Corps du Roi. D’autant plus qu’en voulant accaparer son droit à l’image, Nicolas Sarkozy donne la curieuse impression de ne pas maîtriser la sienne. Refuser la caricature, c’est envoyer un bien piètre message à l’opinion publique, celui d’un individu qui a choisi de s’exposer aux regards publics — et ce d’autant plus qu’il doit son ascension à l’attachement qui a été le sien place Beauvau à mettre en scène sa vie privée pour façonner son image, et plus généralement à mettre les médias en coupe réglée — mais qui refuse de s’accommoder des inconvénients. On peut trouver des raisons au fait qu’il refuse d’être le réceptacle en mousse des aiguilles vaudou et des rancœurs recuites. Mais à pousser la logique plus loin, où cela finira-t-il ? Quand Plantu le représente en Iznogoud, nain enturbanné, n’y a-t-il pas là une atteinte à la sacralité de l’image présidentielle que nulle bouffonnerie ne doit écorner ?

Beaucoup de psychanalistes ont adopté Sarko comme un objet d’étude. Refuser d’être croqué par la caricature, n’est-ce pas là la marque d’une difficulté à accepter sa propre image ?

  1. La photographie ne s’intègre pas esthétiquement dans la composition graphique des réclames. []
  2. De gauche à droite :  Henry Chéron (qui touche les pieds de la femme), Édouard Herriot (avec la pipe), ce qui a l’air d’être Joseph Paul-Boncour (avec la tignasse), Georges Mandel (qui se penche sur elle), André Tardieu (avec le fume-cigarette), Pierre Laval (qui lui tient la tête),  Léon Blum (avec les yeux révulsés), pour les autres, je n’arrive pas à trouver []
  3. On consultera : DELPORTE (Christian), « Quand la publicité s’approprie la République », in Images et Politique en France au XXe siècle, Paris, Nouveau Monde, 2006, pp. 43-56, et BACHOLLET (Raymond), LELIEUR (Anne-Claude), Célébrités à l’affiche, Paris, Edita, 1989, 153 p. []
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Vendredi ou l’avis sauvage

15 octobre 2008 | Internet, Médias | 13 Réponses

Un nouvel hebdo sort dans les kiosques ce vendredi ! Cet hebdo, Vendredi de son petit nom, promet de ne pas être comme les autres. J’ai d’autant plus de plaisir à vous parler de ce nouvel hebdo que j’en suis, parmi plusieurs centaines d’autres, un des collaborateurs.

Commençons par le projet. Vendredi est chaperonné par deux vieux routiers du journalisme, Jacques Rosselin, cofondateur à succès du Courrier International, de Bakchich.info, et Philippe Cohen, cofondateur de Marianne, et par un investisseurs bien connu, Pierre Bergé. Vendredi se veut tout sauf une « synthèse objective » ou une revue de presse du web, pas plus que le Courrier international n’était une revue de presse de la presse internationale. Vendredi compte bien produire une vraie valeur ajoutée par le travail de rédaction.

Vendredi sera plutôt une sélection de points de vue, d’analyses, d’éclairages, de mises en visibilité, de sujets d’actualité, dont le dénominateur commun est qu’ils auront été publiés sur Internet. Le média choisi par les fondateurs du journal n’est ni innocent, ni trendy. Les fondateurs de l’hebdo placent une vraie confiance et un vrai enthousiasme dans l’outil Internet et les blogs, qu’ils connaissent bien. Il en ressort un regard neuf sur les blogs et les blogueurs qu’ils savent mobiliser pour réaliser l’alchimie de l’hebdo et attirer les blogueurs dans cette entreprise de presse. Cela change grandement de certains journalistes-blogueurs qui se sont indignés ces derniers mois que les blogueurs osent marcher sur leurs plates-bandes. On a parfois l’impression que ces messieurs1 ont peur que des blogueurs leur retirent le pain de la bouche, voire concurrencent leur façon de faire du journalisme. Pour sûr ! Qui sommes-nous, blogueurs à la petite semaine qui sommes lus, débattons, et sommes parfois repris par la presse, pour oser défier la pratique journalistique et la contraindre à se prendre par la main pour se modifier ?

Vendredi s’adresse donc à tous ceux qui sentent depuis quelques années qu’il se passe quelque chose sur Internet. A ce titre, il se propose d’être un super-agrégateur qui disposerait d’un filtre qualitatif pour agencer les sources de la meilleure manière, en fonction de l’actualité, et surtout de la pertinence des sources ! Une recette que ne parviennent pas à confectionner les outils de classement des blogs, malgré la réforme en profondeur de l’algorithme de Wikio.

Avec Courrier International et Bakchich, Vendredi se place sous la filiation de deux types de journalisme : d’une part l’homogénéisation de sources diverses pour produire un discours cohérent sur des faits d’actualité, et d’autre part un journalisme irrévérencieux et désinvolte, que je décrivais ici. Nul doute que Jacques Rosselin tiendra à ce que le blog cultive le côté sulfureux et irrévérencieux de certains auteurs qui sont libérés de toute pression éditoriale, de toute déontologie, et écrivent les choses comme ils les pensent et les conçoivent, pourvu qu’elles satisfassent aux règles de la rhétorique et de la logique. Ces « avis sauvages » sont la vraie valeur ajoutée du projet.

Passons à la maquette. J’ai pu me procurer les numéros 0. La première chose qui m’a frappé, c’est le format. Je n’ai jamais vu ce format de ma vie. Le journal est un peu plus étroit, et surtout plus étiré en longueur, que d’autres hebdo au format 8 pages comme le Canard Enchaîné. L’impression m’a fait très bizarre, il faudra s’y habituer, d’autant plus qu’une fois replié en deux, le journal fait un carré. Mes petites habitudes en ont été tout bousculées.

La maquette emprunte beaucoup à la presse gratuite, Direct Soir en tête. La couleur est omniprésente. Il y a beaucoup de rubriques insérées dans des sidebars, sur fond coloré. Beaucoup de petites informations plus légères qui permettent de faire un contrepoids aux articles de fond au cœur du journal. Mais, à l’inverse de la presse gratuite, l’information y a une vraie place, puisque les articles de blogs sont repris dans leur totalité ou peu coupés. L’image et la pub n’ont pas une place prépondérante.

Il y a beaucoup de petites rubriques, qui sont sommairisées sur la une à l’image d’un site d’informations en ligne. Pour l’instant, dans les numéros 0, j’ai un peu l’impression que les rubriques se cherchent encore, car il y en a toute de même pas mal, et surtout beaucoup qui servent à faire la pub de sources, notamment des vidéos. L’équilibre entre publication de sources et création d’un journal mérite peut-être qu’on s’y penche un peu plus.

Il manque, dans les numéros 0, pour l’instant, la dimension dynamique et participative du web. Si Jacques Rosselin passe par ici, je lui suggère d’ouvrir le journal aux commentaires des blogs, en publiant par exemple chaque semaine un débat intéressant qui aurait pu se passer à la suite d’un billet. Chez Eolas, eu égard à la qualité des intervenants, souvent juristes, ils sont fréquents. De la même manière, il manque l’aspect communautaire de la blogosphère via la pratique du linking. Je lui suggère aussi de choisir chaque semaine un sujet d’actualité et de confronter les propos de deux ou trois blogueurs qui sont entrés en débats sur leurs blogs respectifs.

Questions d’avenir. Pour les premiers numéros, Vendredi vise un fort tirage, et a misé sur la pub. La grande inconnue va être sur l’accroche du public. La notion de journal, du moins sous cette forme, est liée à la notion de professionnalisme dans l’esprit commun. On peut donc légitimement se demander si les lecteurs ne vont pas bouder, par peur de ne pas voir de qualité ou de ne pas être informés correctement, un journal qui agrège des sources de qualité, certes, mais amatrices. On peut toutefois faire confiance aux rédac’ chefs pour axer la communication du journal non pas sur l’information (ce n’est pas le rôle de l’hebdo), mais sur la découverte de points de vue circonstanciés et argumentés. L’art de l’éditorial s’est un peu perdu aujourd’hui, et ceux-ci sont réduits à la portion congrue.

La rédaction, réduite et chaleureuse, s’active en coulisses, et le projet en bottera plus d’un parmi les blogueurs. Rendez-vous dans vos kiosques, vendredi, munis d’1,50 € pour vous nourrir de la « substantifique moelle »2 de la blogosphère française.

  1. Citons-les : Gui Birenbaum, Jean-Michel Aphatie, Jean-Marc Morandini. []
  2. Mon tag spécial Luc Mandret []
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Peopolisation : la consécration ?

6 août 2008 | La vie de la cité, Médias | 3 Réponses

Une jolie arlésienne qui rôde depuis le début de ce jeune XXIe siècle semble sur le point de s’épanouir rapidement et franchement : la « peopolisation » de la vie politique. Sinon le principe, du moins la pertinence et l’attraction de celui-ci.

Balbutiante sous Giscard, tabou sous Mitterrand, inintéressante sous le premier mandat de Jacques Chirac, la peopolisation de la vie politique a fait son cours depuis le début des années 2000, portée par le nouveau souffle de la presse tabloïd française et sans doute également par Internet. Voraces, les hommes politiques s’y sont jetés, afin de parfaire et d’accentuer leur politique communicationnelle. Femmes, enfants, vacances, loisirs, veaux, vaches, cochons, tout y est passé.

Mais cette peopolisation fonctionnait-elle ? La presse tabloïd s’intéressait-elle aux hommes politiques parce qu’elle voyait là une manne financière ou était-ce par mesquinerie ? On rappellera par exemple que l’activité favorite de la presse tabloïd consiste à guetter la déchéance des successful livings : la curée autour de Britney Spears ou d’Amy Winehouse, les clichés de paparazzi montrant les petits boutons de telle actrice ou le fessier mafflu et constellé par endroits de capitons de Beyoncé, en sont des exemples frappants. Dans cette optique, la presse tabloïd n’est pas exempte d’une influence très appuyée de la fameuse « rhétorique de la désinvolture ».

Une interview du chef d’édition de Voici, Hugues Royer, lève une partie du voile. Effectivement, la peopolisation, ça fonctionne, et ça fait vendre ! Rachida Dati supplante Sophie Marceau, Emmanuelle Béart, et autres actrices françaises lorsqu’elle est couverturée. Pour dépasser la famille princière de Monaco, il faudra encore un peu de temps, mais les prospectives semblent tracées. Ce succès tient sans aucun doute à trois facteurs : d’une part, à l’effort que font les nouveaux visages politiques pour se rapprocher des Français — les mises en scène du jogging sarkozyen, les vrais-faux clichés instantanés pris dans sa cuisine, etc —, d’autre part à l’effort, naturel ou non, qu’ils ont fait pour se fondre dans le moule de la vie des people — la robe Dior, le yacht, les vacances au soleil, le tryptique magique pour être une vraie star — et enfin la perception par le lectorat que les hommes politiques de cette nouvelle génération étaient comme eux — Rachida, la célibattante de 40 ans, Sarkozy le divorcé, Madame la Première Dame de France la croqueuse d’hommes, et autres joyeusetés.

Sur le plan comptable, la peopolisation fonctionne. La France a crevé l’abcès et l’omerta qui a sans doute beaucoup souffert de l’affaire Mazarine Pingeot. La persistance avec laquelle les médias comparent le couple Sarkozy au couple Kennedy, précurseurs mondiaux de la peopolisation, montre bien que le plafond de verre s’est brisé et que l’affichage médiatique devient décomplexé. Il faudra du temps sans doute pour que la peopolisation soit identique à celle outre-atlantique, mais le chemin est lancé.

En revanche, la peopolisation de la vie politique est-elle une consécration de cette rhétorique de la désinvolture passée au filtre de la presse tabloïd, et qui, en mutant, se transforme plutôt en quête de la déchéance ? Hugues Royer définit bien cette tendance :

« Mais pour rentrer dans la logique «people», les hommes politiques comme les acteurs ou les musiciens doivent s’inscrire dans un feuilleton dont on attend le prochain épisode. Chacun se passionne pour les histoires de grandeur et de décadence : maintenant qu’on la sait lâchée par le Président, tout le monde attend sa chute. »

A ce titre, on perçoit çà et là des atermoiements. Les peines de cœur de Sarkozy ont fait grand bruit à l’été 2005 : c’est politiquement correct. La déchéance politique des hommes politiques qui auront voulu se servir des médias et de la presse tabloïd pour bâtir leur carrière et tutoyer les cimes sera relayée à bon train, et d’autant plus forte qu’aura été la recherche de la collusion médiatique : les médias ont léché, ils lâchent, ils lyncheront. En revanche, il ne semble pas que cette peopolisation conduise à une quête de la déchéance qui soit étrangère à la vie politique. On ne cherche pas à salir quotidiennement en montrant les petits défauts physiques de chacun : la dentition inférieur aléatoire de Sarkozy, le front luisant de François Hollande, les oreilles paraboles de François Bayrou. C’est politiquement incorrect. Même l’été, synonyme de torses dénudés et de bedaines fièrement exposées au vent, impose une certaine pudeur dans l’exposition photographique des corps. Quand les hommes politiques sont vieux ou qu’ils ne prêtent guère d’attention à leur image, la gêne tombe : je me souviens d’une photo de Raffarin, bide proéminent en tête, sur les plages aquitaines. A l’inverse, on se souvient du fameux gommage de bourrelet et du bronzage artificiel sur corps présidentiel joliment ouvragé de la part de Paris-Match il y a exactement un an. On nuancera le propos par la prudence qui est de mise : on ne connaît pas les raisons — censure en amont des rédac’ chef dû à la présence inquisitoriale et planante d’Arnaud Lagardère, censure en aval de l’Elysée avec le coup de fil qui va bien, ou simple respect de la personne et petit retouchage pour le montrer à son avantage — de ce joli retouchage Photoshop.

Le Canard enchaîné, jadis, surnommait Michel Poniatowski « Gros-cul ». Le dire est facile, le montrer, beaucoup moins. Et c’est tant mieux.

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Off the record et rhétorique de la désinvolture

1 juillet 2008 | Médias | 4 Réponses

Nouveau buzz. Ça commence à circuler partout, on se refile l’info, vidéo virale, effet tâche d’huile. Un Président de la République au naturel, « off the record », comme on dit dans le jargon journalistique, qui discute avec des journalistes et des techniciens de France 3. Échanges pas toujours très amicaux, notamment avec un technicien, qui refuse de lui dire bonjour (ça rappelle quelque chose). Comme avec l’esthéticienne, le président, échaudé par sa houleuse prise de bec au salon de l’Agriculture, se contrôle. Un petit coup de morale pour dire que c’est pas bien de ne pas saluer les invités d’un plateau, a fortiori quand on est sur le service public, etc. Échanges formels et assez froids avec Paul Nahon et Audrey Pulvar : pas vraiment la rigolade.

Ah, ça croustille. On nous avait fait le coup deux fois, avec Rachida Dati. On aime ça, farfouiller. Nos hommes politiques dans l’intimité, la petite phrase malencontreuse, vite montée en épingle, et le bataillon de journalistes prompts à se constituer en tribunal de l’éthique politique.

Chez Embruns, on partage mon avis. Cette information est une non-information, un pot de miel sur lequel se jettent de « noirs bataillons de larves » affamés de scoop. Rien à ronger sur l’os, pourtant. Pas de vitupération de Nicolas Sarkozy, une ambiance tendue mais non houleuse. Oh, de-ci, de-là, quelques sous-entendus qu’on éclaire à la lumière de la commission Copé, notamment un cinglant « ça va changer », mais, dans le fond, rien.

Chez les journalistes autoproclamés, on ne partage pas l’analyse des « blogueurs autoproclamés » (on ne reviendra pas sur le débat oiseux au sujet de l’arlésienne des blogueurs influents). Guy Birenbaum, dont la distance critique est aussi courte que le prénom, livre sur l’excellent Post.fr (ironie inside) une réponse en forme de pamphlet à Embruns. Extraits :

Parce que, justement, rien n’est plus révélateur qu’une séquence comme celle-là et ce, quel que soit l’intéressé. [...]

Parce que, justement, la différence entre la communication et l’information suinte uniquement dans ces interstices où la vraie personnalité affleure et se révèle.

Parce que, justement, tout politique et tout journaliste installé(s) sur un plateau sait/savent évidemment que, dix minutes avant l’antenne (et après encore), des caméras tournent, que les micros sont ouverts et qu’on les enregistre en régie… Et que, donc, tout peut sortir. Président ou pas. [...]

Parce que Gloaguen, enfin, ne sait absolument rien des devoirs d’un journaliste. Le premier est simplement le devoir d’irrespect… [...]

On y vient. Le rôle du journaliste n’est pas d’informer, mais d’emmerder. Chercher la petite bête, mener l’enquête indépendante, investiguer, chercher la vérité derrière la vérité officielle, démonter le complot. Tout cela, par irrespect. Par mission bienfaitrice et charitable. Alors, l’homme politique devient non pas un être respectable, mais un être potentiellement dangereux, manipulateur. Les mots qu’ils prononcent ne sont que des paravents, des écrans de fumée intolérables pour celer la vérité.

Et puis la politique, c’est quoi ? Un miroir aux alouettes ? Un jeu de l’être et du paraître. Procès de l’impuissance de l’action publique, dilution du politique et du diplomatique, asservissement de ceux-ci aux intérêts économiques (Kadhafi et le Tibet). Alors, en bon journaliste citoyen irrespectueux, on a le devoir de mépriser l’action publique, de bousculer les hommes politiques.

C’est cela, la « rhétorique de la désinvolture » qu’a analysée Michel Truffet. Une rhétorique qui naît directement avec la pratique underground du journalisme pendant mai 68 et s’institutionnalise dans les années 70 via la presse satirique de gauche ou d’extrême gauche, dont Hara-Kiri ou Charlie Hebdo. J’en ai parlé ici. Une rhétorique qui avilit l’action publique au moyen d’un ton irrévérencieux, mobilise le doute méthodique de Descartes au rang de principe réflexif, et utilise le mauvais esprit comme une marque de fabrique.

Tout n’est pas à jeter dans ce journalisme. Bakchich, iPol, Dimanche+ sont les fils de cette presse irrévérencieuse et désinvolte, cette soif de déguinder le politique. Tant qu’on se rend compte que c’est une posture, nul souci. Quand, comme Birenbaum, on est prêt à l’enseigner dans les écoles de journalisme en considérant que c’est l’article premier, sinon le préambule, du code déontologique du métier de journaliste, on peut douter de l’avenir des médias.

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Petite leçon de maljournalisme

30 juin 2008 | Médias | 1 Réponse

Lundi 30 juin, début de semaine. L’Espagne vient de gagner l’Euro 2008 hier, par une courte mais franche victoire sur la Deutsche Mannschaft. Et donc, ça turbine dans les rédactions. Il faut non seulement traiter l’information d’hier, la décortiquer, mais se coltiner en plus toute la synthèse de ces trois semaines de compétition ?

Que dire ? Comment analyser ? Quels enseignements en tirer ?

Mercredi soir, au Pavillon Baltard lors de l’anniversaire de la République des Blogs, Thomas Clerc, de l’équipe de Minuit/Dix, prononçait sa chronique sur le commentaire sportif, où il déplorait que les sportifs retraités se fissent journalistes alors qu’ils n’en avaient pas les qualités rhétoriques.

D’autres n’ont pas froid aux yeux. Christophe Barbier, grand sportif devant l’éternel, et non moins excellent journaliste (quand il veut), s’essaie à l’analyse politico-sportive. Politico-sportive car il essaie de lier l’Euro 2008 à la présidence française de l’Union européenne.

Alors, comment fait-on du maljournalisme en quelques étapes ?

  1. Se laisser prendre au piège de l’actualité. La chronique vidéo de Christophe Barbier surfe sur l’actualité. Chaque jour, un sujet à traiter, souvent le matin, d’ailleurs. Deux minutes chrono, pour effectuer un rappel des faits, décrypter, conjecturer. C’est court. Mais l’esprit de Christophe Barbier est court, il prend des raccourcis. Peu importe, il s’agit de débiter, d’attester et de convaincre plutôt que de constater. Alors, dans la frénésie de la production forcée d’informations, on râtisse large, et on prend tout et n’importe quoi. Ce qui fait la une des titres. Ce qui est en tête de gondole dans les kiosques. Ça permet de rester in.
  2. Faire de la téléologie. Le discours de Christophe Barbier est orienté vers un but : montrer que l’Europe, c’est important. Qu’il faut de l’énergie, de l’impulsion, ne pas manquer le rendez-vous. Discours non pas journalistique mais convictionnel. Tout est bon pour arriver à ce but : raccourcis, écrans de fumée, distorsions, parallèles grossiers, et j’en passe. Ou comment parvenir à comparer deux faits avec leur plus petit commun dénominateur. Et ça commence par le titre : sport et société sont liés (il est au moins cultivé), donc allons-y, j’ai la bénédiction du champ universitaire.
  3. Tartiner de truismes. Ça ne coûte pas cher et ça fait toujours de l’effet. On donne le change. Premier truisme, celui qui saute aux yeux et qui est tout sauf porteur d’enseignement : le joli parcours de la Turquie et de la Russie. Signe des temps ? Indice que l’Europe des géo-technocrates n’a aucun sens ? Ah. Fallait-il que la Russie et la Turquie arrivassent en demi-finales pour qu’on s’en rende compte ? La Turquie est membre de l’UEFA depuis 1962, la Russie depuis sa création, en 1954 ! L’Euro n’invente en rien le concept d’Europe des idées et des valeurs : l’Eurovision aussi accueille la Russie, il l’a même sacrée cette année.

    Les grands d’Europe, ah le beau concept ! Joliment embrayé d’ailleurs par tous les pseudos-analystes du dimanche qui ébauchent des corrélations idiotes entre résultats sportifs et moral national. Les grands gagnent ? Ils se renforcent. Ils perdent ? Ils se fragilisent. Même raisonnement pour Christophe Barbier. On a cru un temps que la Russie ou la Turquie supplanteraient les grandes nations du football, mais non, ouf ! les grandes nations reprennent leur droit, l’Europe ne s’en portera que mieux ! Et l’Angleterre, absente du tournoi ? Encore une marque d’euroscepticisme forcené.

    Le clou de l’édito : la leçon sur l’offensive. Pour gagner, il faut attaquer. Oui, mais encore faut-il bien le faire. Les eurodéputés et Nicolas Sarkozy feraient donc bien de s’inspirer de la grinta de Cristiano Ronaldo ou de l’inspiration d’un Xavi. Fernando Torres comme père de l’Europe : Jean Monnet relégué au placard, trop vieille école, trop lent, pas assez technique. L’Euro contre la CECA, le cuir contre le charbon. Nouvelle époque, nouveau modèle.

Vous aussi, faites dire à un événement ce qu’il ne dit pas en devenant journaliste. Vous aussi, privilégiez à la rigueur analytique la fumée du verbe bien maîtrisé et du style fleuri. Vous aussi, dressez des parallèles. Ce matin, j’ai pu tirer des conclusions de mon petit-déjeuner pour la présidence française. Il faudra des vitamines, d’abord, pour impulser l’énergie nécessaire. Des glucides lents, ensuite, pour tenir la distance, car 6 mois, c’est long, et gare au coup de fringale. Du calcium, à la fois pour bien faire fonctionner la machine à idées et pour consolider le fragile édifice déjà branlant du traité de Lisbonne. Il faudra bien s’armer dès le début de la présidence pour éviter le coup de barre de l’automne, si ravageur pour l’action politique !

Je n’ai pas le droit ? Pourtant, la politique, c’est d’abord, et depuis des temps immémoriaux, affaire de commensalité.

J’ai un conseil pour Nicolas Sarkozy : chausser des crampons.

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Futiles pensées #6

13 avril 2008 | Brèves | 4 Réponses

Journalisme… enfin, je crois. Libé retranscrit l’entretien de Goasguen au JDD (voir billet précédent). C’est un catalogue de citations entrecoupées de structures verbales répétitives : « ajoute-t-il », « dit-il », « accuse M. Goasguen ». Je me demande à quoi sert cet article ; autant faire un lien ! La rengaine du moment, c’est de dire que le web 2.0, et donc les blogs, est en train de révolutionner le journalisme et la façon de concevoir et de traiter l’info. Quand on voit ces articles torchés, sans un apport quelconque, soit en terme d’analyse, soit en terme d’information, on se dit qu’effectivement, les pratiques des blogueurs peuvent en apprendre beaucoup. Et comme disait Coluche ici, « quand un journaliste, il en sait pas plus que ça, il devrait être autorisé à fermer sa gueule« .

Gratuit. C’est l’ère du gratuit en ce moment ! Vendredi, Libé sortait en kiosque pour la modique somme de zéro euros TTC. Une opération destinée à poursuivre l’essor d’audience du journal. « C’est pour faire comprendre l’originalité et la richesse de la presse payante que nous avons décidé de nous lancer dans cette aventure« , confiait Laurent Joffrin.

Aujourd’hui, c’est Canal+ qui s’y met. Le match de Premier League Manchester United-Arsenal est retransmis en direct et en clair sur Canal+, et en simultané sur la plateforme web. Une opération destinée à « recruter de nouveaux abonnés pour la chaîne tout en assurant un pic d’audience à son nouveau site web« . Il est vrai que Canal+ peut tabler sur un argument choc : son savoir-faire. Qu’il s’agisse de l’agencement des caméras et du choix de réalisation, ou de l’innovation constante en outils technologiques et graphiques pour décrypter les actions de jeu (les fameuses « palettes » de Philippe Doucet), Canal+ a fortement contribué à renouveler la manière de traiter et de regarder un match de football. Et dans un contexte de faible intérêt pour la Ligue1 (l’attribution des droits n’a pas déchaîné les passions cette année et la vente par lots a bien montré que les appétits étaient ciblés en fonction des recettes qu’ils pouvaient générer), c’est tout l’intérêt de Canal+ de démontrer son savoir-faire et de rendre agréable un match de football, dût-il ne pas être prolifique en buts.

Aujourd’hui encore, le JDD est lui aussi en ligne, et gratuitement ! Il ne s’agit par contre là pas d’une opération de promotion : pour des raisons d’acheminement « indépendantes de [la] volonté » du journal, il n’a pu être acheminé dans les kiosques. Joli geste commercial pour ne pas mécontenter les fidèles lecteurs, et possible opération promotion pour la plateforme web. L’afflux peut donner des idées futures…

Café des Blogs. Je fais ici mon rapide compte-rendu. Étaient présents à cette rencontre de blogueurs de gauche Julien Tolédano, Ronald d’Intox2007, Éric Mainville. Et parmi ceux qui n’étaient pas de gauche, MIP et Jérôme Charré. Au milieu de conversation intéressantes, qu’on retrouvera ici, j’ai assisté à une passe d’armes ahurissante entre deux socialistes, un ségoléniste, et un moscovite (ou moscovicieux, c’est selon). Deux heures de débat acharné, l’un (le moscovite) dénigrant l’autre, l’autre tentant de démontrer calmement certaines erreurs d’appréciation. La querelle de chapelles au PS est loin d’être un mythe. On aurait difficilement cru qu’ils étaient dans le même parti. D’accord sur rien : ni sur les têtes, ni sur les idées, dont ils s’accusent mutuellement de plagiat ou autre. Même sur l’immigration et la régularisation des sans-papiers, ils trouvent le moyen de ne pas être d’accord. Un comble ! Je sais maintenant pourquoi je n’y suis pas.

Troll. Jean-Luc Mélenchon, sujet de conversation au Café des Blogs, a réussi une jolie opération en parlant de la Chine et du Tibet. Il commençait à s’endormir doucement dans le cimetière des éléphants, le voilà sorti de sa léthargie. 1 552 commentaires pour sa note sur le Tibet. Joli score.

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Les Français ne sont pas des veaux, Dieu soit loué

29 février 2008 | La vie de la cité, Médias | Aucune réponse

On l’attendait, le sondage ! Il est arrivé. Seuls 51% des Français sont choqués par les propos du Président au Salon de l’agriculture. L’intégralité du sondage est là. Parmi les raisons invoquées par ceux qui ne sont pas choqués : polémique stérile, si ça, ça fait la une, c’est qu’on est vraiment au fond du trou…

Ils sont 59% à penser que la presse a accordé trop d’importance à cet événement. Plus drôle, ils sont 3% à penser le contraire. Un comble ! On se demande comment on aurait pu en parler plus que ça : une des JT, une des journaux, sujet du jour à « C dans l’air »… Ah si, je vois ! RTL et France 2 auraient dû interrompre leurs programmes samedi pour faire une journée spéciale consacrée à l’incident. Avec Valérie Bègue et Geneviève de Fontenay s’écharpant contradictoirement sur la place de la morale en France…

Ouf ! Ils sont 78% à penser qu’on ne parle de Sarkozy que pour de l’accessoire ! Non seulement pour ne rien dire, mais de manière agressive (57%), sans indépendance (55%, qu’ils soient à la talonnette du Président ou qu’ils tirent dessus à boulets rouges), et sans objectivité ni équilibrage (66%).

Les médias viennent de se faire tailler un costard en règle. Propre et net. Cela prouve que personne n’est dupe de ce ballet à deux entre le Président et les médias, les seconds essayant de convaincre les Français que tout fiche le camp à l’Elysée. Apparemment, les Français veulent juger sur pièces, et justement, ils attendent les pièces.

Closer a failli devenir la Pravda de l’Elysée. Hallelujah ! le camouflet est venu à temps.

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Nick Carraway

I was still with Jordan Baker. We were sitting at a table with a man of about my age and a rowdy little girl, who gave way upon the slightest provocation to uncontrollable laughter. I was enjoying myself now. I had taken two finger-bowls of champagne, and the scene had changed before my eyes into something significant, elemental, and profound.

At a lull in the entertainment the man looked at me and smiled.

“Your face is familiar,” he said, politely. “Weren’t you in the Third Division during the war?”

“Why, yes. I was in the Ninth Machine-gun Battalion.”

“I was in the Seventh Infantry until June nineteen-eighteen. I knew I’d seen you somewhere before.”

We talked for a moment about some wet, gray little villages in France. Evidently he lived in this vicinity, for he told me that he had just bought a hydroplane, and was going to try it out in the morning.

“Want to go with me, old sport? Just near the shore along the Sound.”

“What time?”

“Any time that suits you best.”

It was on the tip of my tongue to ask his name when Jordan looked around and smiled.

“Having a gay time now?” she inquired.

“Much better.” I turned again to my new acquaintance. “This is an unusual party for me. I haven’t even seen the host. I live over there——” I waved my hand at the invisible hedge in the distance, “and this man Gatsby sent over his chauffeur with an invitation.” For a moment he looked at me as if he failed to understand.

“I’m Gatsby,” he said suddenly.

“What!” I exclaimed. “Oh, I beg your pardon.”

“I thought you knew, old sport. I’m afraid I’m not a very good host.”