Sur Twitter, il se passe aussi des débats. Mais comme il est compliqué d’argumenter en 140 caractères sous peine d’inonder le Twitter des autres, il faut parfois aller ailleurs pour discuter plus aisément. Au sujet de la burqa, donc, il se trouve que Marc Vasseur et moi sommes en désaccord. Pour résumer brièvement le point de vue de Marc Vasseur, il pense qu’il faut légiférer sur la burqa car c’est un signe de fermeture à l’autre. Je ne suis naturellement pas de cet avis, et ce pour deux raisons.
On ne légifère pas sur l’asocialité. Quand bien même la burqa serait utilisée pour marquer une défiance vis-à-vis du monde extérieur (ce que je ne crois pas, c’est un argument discréditant cousu de fil blanc pour qu’il ait une quelconque épaisseur), le législateur n’a pas à s’en préoccuper. Il appartient à chacun de décider si oui ou non il souhaite s’ouvrir aux autres, et de quelle manière il souhaite ou non signifier son affabilité ou son côté farouche, tant que cela reste dans le cadre de la loi. Or, la burqa, hormis causer à celui qui aime l’ouverture aux autres un désagrément avec sa conscience, ne porte aucun tort à la société civile. Par extension, si le problème de la burqa est la fermeture aux autres, alors il faudra mettre dans la même charrette d’autres accessoires vestimentaires. Philippe Manœuvre et Karl Lagerfeld ont du souci à se faire… Et par extension encore, faudra-t-il au surplus interdire les actes de défiance ? Refuser de dire bonjour, refuser de sourire, seront-ils passibles de poursuite ? On critiquera mon raisonnement par l’absurde, mais la préhension de l’argument de la fermeture par l’absurde prouve que ce n’est pas une bonne raison pour légiférer.
L’argument de l’ouverture/fermeture est sous-tendu par l’immigration. Si l’on réfute l’argument des lunettes de soleil ou de l’humeur chafouine érigée en style de vie et en carte de visite de ses connexions avec le monde social alentour, c’est que ce n’est pas la fermeture à l’autre qui pose problème : c’est la conjonction burqa + fermeture à l’autre. Or, cela est évidemment sous-tendu par la question de l’immigration. Un immigré doit nécessairement s’ouvrir au pays qui l’accueille (i) ; la burqa ferme l’immigrée aux autres (ii) ; donc il faut interdire la burqa (iii). Le syllogisme peut se révéler efficace et logique, il n’en reste pas moins qu’il masque ses intentions derrière le voile de l’évidence de la pensée. On y trouve derrière une récrimination en bloc d’autres refus de conformité : la langue, le mode de vie. La burqa ne se résume donc pas à une question purement vestimentaire et religieuse, mais bien à une appréhension globale de l’assimilation culturelle. Conserver la burqa, ce serait faire montre de sa ferme volonté de ne pas accepter les coutumes du pays dans lequel on vit, et c’est donc un des versants du combat contre les communautarismes. C’est le point de vue d’Elisabeth Lévy, qui clôt son propos par un définitif « Personne n’est obligé de vivre en Occident. Mais en Occident, on accepte le regard des autres. » Or, les témoignages des femmes qui choisissent de porter la burqa montrent qu’elles ne sont pas dans un rejet total d’un pays qui les accueille et de ses modes de vie. Elles consomment occidental, puisqu’elles portent en dessous jean et baskets ; elles parlent français ; elles ne vivent pas nécessairement recluses dans un arriérisme religieux. En un mot elles ne portent pas la burqa pour défier l’Occident, à l’inverse peut-être de ceux qui choisissent de ne pas parler la langue de leur pays d’accueil (encore que je n’ai jamais lu aucune étude ethnosociologique quantifiant ce phénomène et cherchant à le percer ; ça m’a tout l’air d’un mythe social).
On en revient toujours au débat assimilation/coexistence. On peut donner du crédit à la thèse qui veut que l’immigration doive s’accompagner d’efforts de la part de celui qui est accueilli. Ce n’est pas simplement une question de morale dix-neuviémiste, mais simplement d’ordre social. Une société et une Nation pour se maintenir ont besoin de cohésion, et il est dès lors logique que les pouvoirs cherchent à maintenir cette cohésion en veillant à ce que l’immigration ne vire pas au phénomène d’invasion débrutalisée et librement consentie. En revanche, et je renvoie à mon billet précédent, une telle thèse souffre à mon avis de son impossibilité à envisager l’inverse : que l’Occident à son tour se plie aux coutumes locales quand il n’est pas chez lui. Et c’est finalement l’horizon indépassable de ce débat : l’incapacité de l’Occident à se penser parmi le monde, mais toujours au-dessus de lui, voire étant lui.
[EDIT du 14/02 à 23h13 : D'après la carte des logos publiée par le JDD, la Corse et la Bretagne auraient pour le logo le Gwenn-ha-du et la Corse la tête de Maure. Il semblerait donc que pour ces deux régions, on ait pris un logo différent du logo officiel du conseil régional. Affaire à suivre.]
Un arrêté ministériel vient d’être publié : le gouvernement n’autorisera pas la présence du drapeau breton, comme toute marque d’identité non reconnue par l’organisation territoriale de l’État, sur les plaques d’immatriculation. On se souvient à quel point la survivance de la mention du département avait cristallisé les tensions parmi les élus locaux. Pour certains, voir disparaître ces 95 numéros différents qu’on s’amuse à regarder sur l’autoroute des vacances était l’abandon d’un morceau du patrimoine culturel français. A raison, il apparaît très clair que ces plaques contribuent à la formation de la représentation du territoire français, à l’expression de ses particularités, et sont un support pédagogique pour l’apprentissage de la géographie française.
L’article 9 dispose que
« les plaques d’immatriculation des véhicules portant le numéro définitif prévu à l’article R. 322-2 du code de la route doivent comporter un identifiant territorial constitué par le logo officiel d’une région et le numéro de l’un des départements de cette région »,
Et l’article 10 qu’il est
« interdit de modifier les plaques d’immatriculation ou d’y rajouter un élément »,
et qu’il est
« interdit d’apposer sur les véhicules automobiles ou remorqués des plaques ou inscriptions susceptibles de créer une quelconque confusion avec les indications de la plaque d’immatriculation. »
En clair, la République ne reconnaît pas d’identités régionales qui pourraient s’agréger autour de symboles que la République ne reconnaît pas, et auxquels elle préfère des symboles (logos) officiels, expression d’une composante nationale effacée de toute passion. Pour prendre deux exemples : la Bretagne devra abandonner son emblème national, le Gwenn-ha-du, pour l’hermine stylisée, emblème choisi par le Conseil régional de Bretagne ; la Corse, elle, devra abandonner la tête de Maure pour l’immonde logo choisi par la Collectivité territoriale de Corse, sans doute inspiré par le lobby des plombiers-chauffagistes tant il ressemble à un radiateur. Lez deux symboles officiels de la République sont nettement moins chargés de symboles et mobilisateurs que le drapeau breton et la tête de Maure, et ce d’autant plus qu’ils sont systématiquement accompagnés d’une légende en langue régionale : Breizh (ou BZH) et Corsica.
Il semble tout de même y avoir quelques couacs : en dépit d’un article qui ne laisse aucun doute, le ministère de l’Intérieur a édité un dépliant à l’attention des fabricants de plaques sur lesquels il donne quelques exemples graphiques des futures plaques : les plaques corse et bretonne ont, qui sa tête de Maure, qui son Gwenn-ha-du. Allez comprendre…
Tout cela disparaîtra de la plaque officielle. Mais, si l’on lit attentivement l’article 10, on s’aperçoit qu’il est interdit de modifier la plaque ou de disposer des éléments de nature à créer la confusion sur les éléments officiels. En clair, il sera illégal de faire sauter le logo et de le remplacer par un de son cru. Mais il apparaît clair aussi que l’apposition d’autocollants régionaux sur l’arrière des voitures pourra être considéré comme une tentative de confusion. Admettons que l’horrible logo corse vous rebute, et que vous tenez à ce qu’il y ait votre tête de Maure et le mot Corsica. Apposé sur l’arrière de votre voiture, le gendarme peu au fait de sa géographie et ne sachant pas que 2A et 2B sont les identifiants des deux départements corses, pourra vous gronder sévèrement. Limpide.
Au-delà de ces simples tracasseries réglementaires, on perçoit mal la logique constitutionnelle là-dessous. Oui, on le sait, la Nation est une et indivisible. Oui, la langue officielle est le français. Oui, Saint-Jacob est le grand architecte de l’État français. Mais interrogeons-nous justement sur ce point. Les plaques sont désormais totalement uniformisées par le fait que l’immatriculation d’un véhicule lui sera attribuée à vie : si j’achète à Bayonne un véhicule en provenance de Strasbourg, son immatriculation ne change pas. J’ai certes le droit de me refaire faire une nouvelle plaque pour ne pas avoir à porter mention d’un numéro de département qui n’est pas le mien, mais la plaque en elle-même reste identique. De la sorte, il y a bien une uniformisation du parc automobile. En outre, toutes les plaques, sans exception, et sans refus possible, porteront mention d’un « F » symbolique de la France : toute voiture immatriculée en France sera déclarée française, et par extension symbolique, son ou ses conducteur(s) seront aussi déclarés français. La déclaration d’immatriculation apparaît donc comme un acte d’état civil, mais pour véhicules.
De là, on en déduit qu’un même véhicule pourra être indistinctement marqué régionalement (plus la voiture changera de propriétaire, plus elle changera de logo, si les transactions sont toutefois interrégionales), mais restera toujours français. La suprématie de la Nation sur toute expression régionale est donc établie. A partir du moment où la législation prévient des pratiques susceptibles de remettre en cause l’unicité de la Nation, faut-il seulement aller jusqu’à étouffer toute marque de régionalisme ?
A ce stade-là, on met l’État en face de ses propres incohérences. La Corse dispose d’une Assemblée globalement autonome (un comble constitutionnel !) mais n’a pas le droit d’exprimer son régionalisme sur les plaques (l’immonde logo radiateur de Corse n’est pas suffisamment mobilisateur pour qu’il soit une expression d’appartenance ou d’attachement). Un jugement du tribunal administratif de Rennes du 6 mars 2008 déclare légale la signalisation bilingue sur les panneaux d’indications en Bretagne, mais le Gwenn-ha-du est illégal, et les langues régionales ont fait débat lors de la discussion sur la révision de la Constitution. Pire : la bordure à droite de la plaque d’immatriculation est précisément dévolue à l’expression d’un attachement territorial qui peut être exclusif du lien domiciliaire actuel du conducteur, mais cet attachement doit se faire dans des formes dépassionnées.
On tourne vraiment en rond.