Affaire Coupat : penser n’exempt pas de méfaire

25 mai 2009 | La vie de la cité | 9 Réponses

Aujourd’hui a paru dans Le Monde une interview épistolaire de Julien Coupat, en détention provisoire dans l’affaire de Tarnac. Le coup, car il s’agit bien d’un coup médiatique, fonctionne par l’humeur qui se dégage entre les lignes : le détenu, à qui l’on interdit l’exposition médiatique, reclus dans une cellule, obligé de réaliser une interview en différé. Dans ce chat épistolaire, il y a quelque chose d’antan, quand les prisonniers recevaient par dizaines des lettres de soutien auxquels ils répondaient avec la rage de l’incarcéré.

Bref parcours de l’univers intellectuel de Julien Coupat

On peut être sensible à l’ignominie de la détention, percevoir avec émotion la force des mots de la part de celui qui est maintenu en détention au-delà du raisonnable parce qu’un gouvernement aux abois sur la question sécuritaire a trouvé de quoi entamer un procès stalinien pour restaurer son autorité et un simulacre d’ordre policier. Cela, on ne l’enlèvera pas à Julien Coupat : il est comme il le dit lui-même, un de ceux qui donnent « un peu de chair et [un] visage » au « profil de la menace », celui du « casseur », vieille figure tutélaire de l’ordre sociétal, fils du loubard des années 50, du punk outre-manche des années Giscard, celui qui toujours, malgré les efforts bienveillants d’un gouvernement intègre, continuera obstinément à refuser la socialisation et la normalité cordiale d’un ordre parfait. Une figure du « casseur », représentation sociale de l’ennemi de l’ordre, jugulée difficilement par un État qui l’a lui-même fabriquée, où se croisent dans les années Sarko « pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets ».

On pourra suivre Julien Coupat dans ses retournements notionnels directement inspirés de la philosophie de Foucault, et notamment sa définition de l’antiterrorisme, non pas comme l’activisme justicier de l’endiguement d’une menace réelle, mais comme la résolution hypocrite de « la méthode par quoi l’on produit, positivement, l’ennemi politique en tant que terroriste ». Comme on pourra lire avec le délice de la subversion intellectuelle la reprise inversée de Foucault, pour qui le seul reclus dans une prison, c’est le monde extérieur qui n’y est pas enfermé, dans un subtil jeu de miroir où l’on lit la société qui se définit négativement par le rejet des marginaux qu’elle enferme (prisons), interne (fous), ou veut éduquer (école).

On a bien compris dans la tribune de Julien Coupat ce qu’il avait d’anarchiste : son refus en conscience, argumenté et plaisant, de l’institution comme tutelle de la société moderne. C’est d’abord un anarchisme blasé de devoir rejeter des institutions qui n’en sont pas. Coupat est identique à ces généraux qui fulminent de devoir engager des duels à fleuret moucheté parce que le camp d’en face — et ici l’on peut parler d’ennemi — ne tient pas son rôle. « La plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement à prétendre qu’il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes », affirme-t-il plaisamment. L’État prétend maintenir un ordre social rigoriste, traquer sans relâche les déviances — souvenez-vous de la tolérance zéro —, et pourtant la société et l’État semblent s’accommoder de l’illégalisme, légal jusqu’à un seuil d’intolérabilité, et dont le curseur entre le permis et le proscrit fluctue selon des critères inadmissibles. Par conséquent, face à une justice qui n’en est pas, puisqu’elle ne sépare pas la culpabilité de l’innocence, mais le socialement intolérable et le socialement passable, il refuse de clamer son innocence, hors de propos, selon lui, dans l’affaire dont il doit répondre.

Par ailleurs, clamer son innocence équivaudrait à reconnaître que c’est lui qui se trouve en face de la justice. Or, il affirme le contraire : l’affaire Tarnac — si tant est qu’il y en ait une — oppose « une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout », dont la radicalité de l’apartheid social conduit inévitablement à la « guerre », une guerre qui menace aujourd’hui parce que, des rafles de sans-papiers aux licenciements massifs, cette conscience du soulèvement comme la fin d’une servitude qu’il définit comme « l’intolérable infiniment toléré » se serait réveillée.

Alors oui, Julien Coupat le reconnaît : on l’accuse de vivre aux marges de l’ordre social et de s’en désolidariser, et l’on a raison. Mais il se désolidarise d’un monde qui tombe en ruines, et dont le gouvernement qui écope en plastronnant conduit un peu plus à sa ruine.

Toujours le grand soir, alors ?

A lire Julien Coupat, nous voici encore dans une antienne bien connue : « cette fois-ci, c’est la bonne, en route pour la Révolution », qui fait penser au « risque révolutionnaire » de Villepin. Julien Coupat est un lettré, nous avons fréquenté la même école, les mêmes professeurs, sans doute lu des livres en communs et partageons au final un univers culturel et intellectuel à peu près semblable. Prédire une révolution est un jeu de Cassandre auquel j’estime qu’il est illusoire de vouloir jouer. Car tous ceux qui la prédisent regardent dans le passé comment une société allume une révolution et purge un monde pourri jusqu’à l’os. A ceux-là pour qui l’Histoire est un guide suprême, je montre une moue dubitative. Oui certes, il y eut 1789, il y eut 1917, il y eut sans doute ici et là de nombreuses microrévolutions qui ont révolutionné le monde dans lequel elles se déployaient.

Mais j’objecterai que jamais alors le monde n’était à ce point résilient et vivait hors d’une violence régulatrice comme aujourd’hui. La violence aujourd’hui est à l’action sociale ce que le terrorisme est à l’action policière : un marqueur de sa présence. Les violences aujourd’hui sont localisées dans le temps et dans l’espace et, même en 2005, même à Athènes, même en 68, servent plus à attester qu’à subvertir. La violence que Julien Coupat tient pour sincère dans le mouvement radical de la gauche est un leurre désabusé, celui de voir que le soutien et le ras-le-bol d’un nombre croissant de Français précède de peu le refus poli de participer, ou même de subir, cette violence qu’ils promettent comme le moyen nécessaire au basculement du monde. « Fouler aux pieds les lois et les recommandations d’un État pourri ? Oui, mais de loin, et pas dans mon jardin, je vous prie ». Est-ce simplement que la masse n’est pas éclairée du message révolutionnaire et qu’elle cherche un porte-voix ? Non. C’est simplement qu’elle y voit un écho intérieur à ses propres malheurs, à ses propres coups de gueule, et que si elle partage une connivence avec les délices de la radicalité, elle se détourne cependant en conscience, elle aussi, de la subversion du monde.

Le phantasme révolutionnaire

Une chose me chiffonne cependant. Ce que j’ai lu ce matin, ce n’est pas un livre ni un exposé, mais bien le manifeste épistolaire d’un détenu. Et pourtant, je n’ai pas appris une ligne sur une question qui mérite d’être posée et que Koztoujours a éloquemment soulevée : « Que faisaient Yldune Lévy et Julien Coupat le 7 novembre dans la campagne seine-et-marnaise à l’aplomb de la voie du TGV-EST sabotée cette nuit-là ? » La détention provisoire de Julien Coupat s’étend, disons-le franchement, au-delà du raisonnable, et il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir que sa libération constituerait un aveu de faiblesse pour le Gouvernement qui, après avoir gonflé artificiellement la baudruche, sombrerait dans le ridicule. Toutefois, je confesse ne pas comprendre la logique de ceux qui excusent ces « salauds magnifiques », sortes de Robins des Bois des causses du Larzac, dont la cause excuse les moyens et blanchit de toute accusation, et parce qu’ils se battent contre des institutions critiquables, devraient être absous pour leur rejet de la légalité. Tout révolutionnaire, tout brillant intellectuel, et tout romanesque qu’il apparaît, Julien Coupat est aujourd’hui soupçonné d’avoir projeté de faire dérailler un train. Et cette question, cette simple question, il l’élude soigneusement pour faire le procès d’un État policier versé dans l’hystérie antiterroriste. Pourquoi ?

Si je lis Marc Vasseur, j’apprends que Julien Coupat est un intellectuel incarcéré pour « délit d’opinion ». A l’heure du procès d’Aung Sang Suu Kyi, je tiens, en suivant les enseignements de Sainte-Ségolène, à demander pardon à l’opposante birmane pour ceux de mes compatriotes qui ne savent pas le prix de la liberté.

Car voilà le point central sur lequel achoppe la théorie de Julien Coupat. Malgré tout le ras-le-bol généralisé, les récriminations, la violence qui sourd sur les cinq continents, le capitalisme a produit de la stratification sociale en offrant un progrès différemment rapide aux quatre coins du monde. En France, ceux qui vitupèrent sont les mêmes que ceux qui refusent le relativisme. Or, pourquoi rejeter la question ? Sans vouloir faire de la concurrence des indigents, il faut bien reconnaître que le malheur en Occident a une conception fort éloignée de celle sous d’autres cieux. Menacées les libertés, en France ? Mais qu’est-ce qu’Hadopi si l’on regarde la Chine ou la Corée ? Déliquescente, la structure économique de l’Occident boursier ? Et l’Afrique ?

Voilà à quoi regimbent les anarchistes d’aujourd’hui : à se défaire des représentations bourgeoises qui les ont enfantées et qu’ils ont toujours fréquentées. Quand Julien Coupat est interrogé sur son enfance aisée, il répond laconiquement avec Hegel : « Il y a de la plèbe dans toutes les classes ».

Et là réside, au fond, le plafond de verre contre lequel se heurte l’illusion révolutionnaire : celui d’un caprice d’enfant gâté. Il semble qu’il y ait de la gêne à passer par pertes et profits un monde que nombreux sont ceux, qui n’y goûtent pas, regardent avec des yeux de Chimène. Et c’est le jour — et ce jour-là seulement — où ces yeux se cloront sur Ceuta, Melilla, Lampedusa, et le désert d’Arizona, que le monde sera vraiment au bord de l’agonie et menacera de basculer dans une grande révolution.

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Si vous voulez être terroriste, faites l’EHESS

13 novembre 2008 | EHESS, La vie de la cité | 2 Réponses

Non, ce n’est pas une provocation.

J’ai déjà dit à de nombreuses reprises que les sciences humaines ne débouchaient pas uniquement sur l’enseignement. Que ce n’était nullement une voie de garage dès lors qu’on savait valoriser son expérience. En outre, l’EHESS, par sa petite notoriété, augmente encore ces mêmes chances.

Aujourd’hui, l’EHESS vous propose de devenir terroriste. Si comme Julien C., 34 ans, inculpé dans l’affaire des saboteurs du rail, vous vous sentez l’âme d’un activiste d’extrême-gauche, que bricoler des sabotages en pleine nuit en soudant des sabots sur les caténaires pour endommager les trains, voire les faire dérailler, ne vous fait pas peur, alors venez chez nous !

Pour le moment, la mention « Sociologie et terrorisme ferroviaire » n’a pas encore de plaquette bien fixée. Il se dit dans les couloirs que Guillaume Pépy animerait un séminaire de recherche « Le train au Maghreb : une histoire du rail » ; Dominique Bussereau, secrétaire d’État aux Transports, l’enseignement de tronc commun « Terrorisme et mauvais entretien : stratégies de détérioration du patrimoine ferroviaire et d’exaspération du public » ; enfin Dominique Perben, ancien Poinçonneur d’État, le parcours « Avoir un train de retard dans les politiques publiques de Transports : ma vie, mon œuvre que j’aurais pu faire ».

Venez, chers Caserio aux cheveux sales. Venez comme vous êtes, que vous ayez sur vous le petit livre rouge de Mao ou votre béret guévariste. Rejoignez le repaire des rebelles. Oui, à l’EHESS, nous conchions cette société bourgeoise et les gouvernements qui en sont issus. Nous sommes de tous les combats pour que la vie elle soit plus belle et plus juste, parce que nous on est des gentils, mais attention, on peut être des terroristes de la gentillesse si vous nous embêtez.

Oui, nos sciences humaines font de nous les terroristes-chercheurs de demain. On casse, on détruit, on sinistre. Oui, mais on produit un discours à ce sujet. Le chaos que nous allons jeter sur ce monde dépravé n’est que la marque de notre démarche empirique. On va tout casser, et ensuite on fera le travail d’analyse que nous irons vendre dans des colloques clandestins.

Nous sommes tous des terroristes qui avons lu Marcel Gauchet.

Ensemble, pour la révolution gauchiste. Dans le chaos et l’anarchie.

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Le Master recherche – Billet n°1

11 octobre 2008 | EHESS | 3 Réponses

J’inaugure une série de billets sur le master recherche après avoir vu, notamment, plusieurs étudiants internautes s’enquérir de ce qu’ils devaient faire pour trouver un master et le présenter à un directeur. Cela me permettra de mieux (et de moins) leur répondre.

Cette série n’a pas forcément vocation à intéresser tous les étudiants qui veulent faire un master recherche. Le mode de fonctionnement, les objectifs, et la réalité du travail à fournir diffèrent selon les disciplines dans lesquelles on souhaite se diriger. Ce billet s’adresse donc principalement aux humanistes, même si les autres pourront y trouver de l’agrément.

Le premier billet s’attachera à la première question que tout étudiant doit se poser lorsqu’il réfléchit à la possibilité de faire un master : « Pourquoi un master ? » J’articulerai mon propos autour de deux points fondamentaux : la réalité du master et le postulant à la maîtrise.

I. Le master est au cœur du cycle universitaire

Cela ne vous aura pas échappé. Le master — qu’on appelle aussi « second cycle » — est au cœur d’une formation universitaire dans la recherche. C’est le fameux « 5 » du « 3-5-8 », ou, mieux encore, le « M » du « LMD »1. Sa position centrale dans l’organisation de l’enseignement supérieur orienté vers la recherche ne doit cependant pas lui donner plus d’importance que cela. L’enseignement supérieur est en effet un processus cumulatif : ce qui compte, c’est la thèse.

Toutefois, il ne faut pas négliger son rôle de charnière. Les deux années de master s’apparentent en effet à l’année de seconde pour le lycée. En effet, le master vise à transformer vos acquis en compétences. Durant le cycle de licence, tout étudiant a appris à accumuler du savoir et à le restituer sous une forme raisonnée, laquelle forme a souvent pris l’apparence de petits mémoires ou d’exposés donnant lieu à une soutenance. Le premier cycle, d’abord et avant tout tourné vers l’acquisition de connaissances, s’il a été brillamment réussi, fait de vous un étudiant sérieux et méthodique, capable de rédiger un devoir argumenté et riche de vocabulaire. Ces acquis, souvent utilisés et testés lors des devoirs, vont devoir être transformés et amplifiés par le master. Là où le cycle de licence vous apprenait, en marchant sur un parcours très balisé, à faire preuve d’organisation et de rigueur intellectuelles, le master vous apprend à faire de même, mais sur un parcours qui, lui, n’est pas balisé, et qui, obligatoirement, vous pousse à l’excellence pour convaincre. Cela, en vue d’une thèse, où vous devrez, plus que convaincre, compléter, voire, pour les plus brillantissimes des docteurs, révolutionner la littérature relative à votre discipline.

S’engager en master, donc, c’est penser aussi à la thèse. Les réorientations sont possibles et plus nombreuses qu’on ne le croit en sciences humaines et sociales. Mais la valorisation de ces compétences acquises pendant ces deux années n’est pas toujours aisée à mettre en œuvre.

II. La question des débouchés

Se lancer dans un master recherche doit être tout sauf anodin. Vous ne devez pas ignorer que vous vous engagez dans un tunnel. Les mauvaises langues disent une voie de garage.

S’engager dans un master, avec la perspective d’un doctorat (si vous avez bien tout suivi jusque là), vous met sur des rails, et il est difficile de sortir des rails. Les passerelles entre recherche en sciences humaines et secteur privé sont assez peu nombreuses en France, en tout cas pas évidentes ni clairement balisées. C’est là où l’étudiant qui veut s’y lancer doit bien réfléchir.

Si l’on a une idée précise de ce que l’on veut faire, il faut se poser la question suivante : « Comment puis-je me doter des meilleurs éléments pour tendre vers cet objectif ? » Si vous voulez faire de la recherche pure, il n’y a pas de secret, il faudra, dans certaines disciplines, passer par les concours de recrutement de l’Éducation Nationale. Aujourd’hui, n’importe quel directeur de recherche, parce qu’il a un semblant de compassion, vous mettra en garde : plus personne n’envoie en thèse des non agrégés qui veulent percer dans la recherche, car dure sera la chute. Dotés du précieux sésame qui tend à devenir de plus en plus rare, un peu comme les tickets de Willy Wonka dans Charlie et la Chocolaterie2, vous devrez encore vous tailler une autoroute au ciseau à ongles. Oui, dans la recherche, on vous demande d’avoir été avant d’être. Je m’explique. La recherche fonctionnant énormément sur la cooptation, vous devrez apprendre à vivre avec ce statut bâtard de chercheur et en même temps d’apprenti-chercheur-qui-est-en-phase-terminale-de-recherche. Alors que vous n’êtes pas encore reconnu comme chercheur (puisqu’on ne vous appellera pas Docteur), vous devrez en avoir tous les attributs intellectuels. Il vous faudra publier. Et pour publier, ce sera somme toute assez difficile, les revues étant fermées. Fermées parce que les chercheurs eux-mêmes sont aux commandes des comités éditoriaux…

Si vous voulez bifurquer vers le secteur privé, il faudra ne pas transformer le master en fardeau, mais bien en atout. Si vous avez une idée précise, il faudra définir son projet de recherche en rapport avec le secteur d’activité, la profession, que vous envisagez. Restera à être offensif et convainquant sur la stratégie de valorisation de votre expérience de recherche. Les recruteurs sont engoncés dans des compétences techniques plus que cognitives et il ne leur apparaît pas évident qu’un chercheur en sciences humaines peut lui apporter de précieux savoirs-faire.

Conclusion

En recherche, vous apprendrez à ramer. Vous êtes seul dans votre barque, seul avec vos envies, seul avec vos espoirs, seul avec votre avenir. La vie n’étant pas un long fleuve tranquille, et les pouvoirs publics aimant particulièrement faire du monde de la recherche un bassin en eaux troubles, ça vous fera les bras de ramer à contre-courant, de devoir, dans l’urgence, esquimauter après avoir chaviré, de traverser un courant déchaîné pour rejoindre un méandre adjacent. Mais avec de la clairvoyance, de la confiance, du talent et un brin de culot, on peut arriver à s’en sortir.

  1. « LMD » signifie « licence-master-doctorat », selon la nouvelle organisation de l’enseignement supérieur à l’échelle européenne initiée par le processus de Bologne ; « 3-5-8 » est la traduction du processus en années d’études : 3 ans après le bac pour la licence, 5 pour le master, 8 pour le doctorat. []
  2. Je précise naturellement qu’il est inutile d’espérer qu’un jour l’agrégation puisse se gagner dans des paquets de Chocapic. []
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L’EHESS et le classement de Shangaï

7 août 2008 | EHESS | 12 Réponses

On l’attend depuis 5 ans tous les étés, un peu comme le classement Forbes à une autre période ou la saison des prix Nobel, à l’automne. Le classement de Shangaï range les 100 meilleures universités mondiales selon deux critères majeurs : la notabilité (via les prix Nobel et les médailles) et le volume de la recherche (nombre d’articles publiés).

Dans ce classement, trusté par les universités anglo-saxonnes, la France traîne très largement les pieds, n’incluant que 3 ou 4 universités depuis cinq ans, et toujours dans la seconde moitié du tableau. Ramené à l’échelle européenne, la France n’occupe même que le 7e rang ! A l’heure où, de jour en jour, on diagnostique encore et toujours la crise des universités françaises, de tels classements ont de quoi miner le moral. A tel point que des chercheurs de l’École des Mines ont récemment bricolé un classement anti-Shangaï, avec un paradigme totalement différent, puisqu’il s’agit également d’évaluer le cadre de vie, mais aussi l’évolution de carrière des élèves qui en sortent. Un classement un poil plus favorable à la France.

Placebo ou pas, à tout le moins critiquable, ce classement est zyeuté avec attention par la rue de Grenelle. D’ailleurs, Valérie Pécresse n’a pas tardé à se fendre d’un communiqué mi-figue, mi-raisin : « Ces palmarès ne sont peut-être pas optimaux, mais ils existent. (…) Cela montre l’urgence des réformes de l’université ». Et d’ailleurs le ministère de l’Éducation d’annoncer qu’il mettra bientôt sur place son propre indicateur, jetant dans une grande marmite toute une foultitude de paramètres afin de sortir un classement plus équitable.

Sauf que. Avant de vouloir classer les universités, il faut s’interroger sur ce qu’elle est. On ne peut pas, au sein d’un même classement, vouloir appréhender les aspects purement matériels (présence d’un campus avec mesure des m² disponibles par étudiants, volume d’espace vert par étudiant, coûts des études, nombre d’installations techniques et de confort par étudiant, etc), carriéraux (pourcentage d’obtention de diplôme, valeur du diplôme, salaire de base de sortie, période de chômage post-sortie, etc), et universitaires (recherche, corps professoral…). Sauf à vouloir un classement fouillis, écrasant toutes les universités vers une médiane.

Toutefois, mais je suis peut-être trop naïf, je m’étonne très franchement des critères retenus dans ce classement de Shangaï. Il fait selon moi la part trop belle aux universités scientifiques (j’inclue les départements d’economics) par l’inclusion même de la notion de prix Nobel. De même, j’aimerais bien également connaître le nom des revues retenues à l’intérieur desquelles on scrute les publications relatives à chaque université. Car, soyons chauvins : si l’ENS1 est dans le classement, l’EHESS devrait y être. Il y a plus de 200 professeurs invités chaque année, dont une majorité d’étrangers, beaucoup d’Europe certes, mais aussi des États-Unis. Des professeurs y partent. Les étudiants y viennent. La qualité de la recherche n’est plus à démentir. Seulement, comme pour la grande majorité des sciences humaines, les revues nationales prédominent, et peu nombreuses sont les grandes revues scientifiques mondiales dans lesquelles il faut faire de l’entrisme, réduisant la portée d’impact.

Alors je pose la question à mon collègue André Gunthert : pourquoi l’EHESS n’est-elle pas dans ce classement ?

  1. D’ailleurs, et je m’en excuse auprès de mes lecteurs normaliens, s’il y en a, mais je pense que la présence de l’ENS dans ce classement est dûe à ses très nombreux départements : si le classement avait fait une disctinction entre Orsay, Cachan, Ulm et LSH, aucune des quatre ENS n’y eût probablement figuré []
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L’EHESS et le Plan Campus

12 juillet 2008 | EHESS | 1 Réponse

Il y a des fois où l’on s’interroge sur ses convictions et sur ses intérêts. Peut-on opposer les deux ? Doit-on refuser ses intérêts pour ses convictions ?

C’est la question que me pose le Plan Campus. Valérie Pécresse a dévoilé les universités qui bénéficieraient des 5 milliard d’euros du Plan Campus. Parmi celles-ci, l’université d’Aix-Marseille, et deux grands campus, l’un à Saclay (Yvelines), l’autre à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Beaucoup d’argent pour peu d’universités : la concurrence commence.

Que penser de cette concurrence ? Mes convictions me disent que s’il y a concurrence, cela veut dire qu’il y aura des universités (très) fortes, et d’autres (très) faibles ; et donc, grâce à mon infaillible outil de prévision, le PIF, je me dis que les plus grandes universités seront proches des centres urbains, donc les petites universités courront à leur perte. Mes intérêts me disent que, puisque le campus d’Aubervilliers, il n’y a pas de secret, est dévolu à l’EHESS, peut-être en fusion là-bas avec le CNRS, la Sorbonne, ou Normale en fusion là-bas avec l’EPHE et l’École des Chartes, c’est que celle-ci fait partie des petits papiers du ministère, donc que son niveau est reconnu et qu’on souhaite la pousser vers le haut. Il y a donc là une chance de concurrencer les grandes écoles qui s’arrogent un monopole sur les carrières en dispensant un savoir d’un niveau intellectuel comparable au CM2 (je crois que ça s’appelle SciencesPo), monopole qui fonctionne sur le système des vases communicants : plus les universités sont faibles, plus les grandes écoles sont fortes.

En tout cas, je me rends compte que l’EHESS, qui fait partie du groupe Paris Universitas, s’est désolidarisée du projet de Campus Quartier Latin. Je m’en étonne sincèrement…

D’où un sentiment partagé. Cynisme ou démocratie.

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Mai 68 : regards sur les sciences sociales (2/2)

19 mai 2008 | EHESS, La vie de la cité | 3 Réponses

Hop, deuxième partie du compte-rendu de cette journée d’études.

Sitôt la première table ronde close, le micro est tendu aux questions de l’audience. Quinze minutes, pas plus. Immédiatement, un auditeur, d’un certain âge âge certain s’avance au milieu de deux rangées. D’une voix de stentor, il refuse le micro, trop loin. Sur ma feuille, je note « #1″. #1 est donc membre du PSU (ah ? ça existe encore ?, me dis-je dans ma tête). Il pose une question simple, bien qu’iconoclaste : pourquoi mai 68 ? Selon lui, mai 68 serait l’expression d’un nouveau mode de production, beaucoup plus centré sur l’hédonisme et la surconsommation. Or, la pensée n’a pas suivi les modes de vie (vous savez, les vieilles fripes paternalistes). Il en aurait résulté un état de surfusion dans la société française, qui aurait alors conduit à mai 68 et à la fin du mode de production capitaliste (!), et donc à l’apparition du socialisme autogestionnaire.

A 11h36, Claude Lefort quitte l’amphi sur la pointe des pieds.

Cyril Lemieux prend ensuite la parole pour revenir sur certains points évoqués dans la table ronde. Pour lui, « la démocratie est un lieu vide à réinventer en continu ». Il convoque pour cela la sociologie de Michel Callon et Bruno Latour, centrée autour de la notion de « cadrage-débordement ». Pour les non initiés, en rugby, un cad-deb, c’est ceci. Transposé vers la sociologie, j’en déduis qu’il s’agit d’une dialectique de la fixation/construction et de son dépassement/destruction. Apparemment, la réponse est dans cet ouvrage : si certains de mes lecteurs ont pu le consulter…

Une jeune doctorante en anthropologie prend ensuite le micro. Elle se demande si mai 68 ne nous invite pas à une « reformulation de la grammaire de l’organisation politique moderne ». Peut-on simultanément penser un déterminisme dans mai 68 et une créativité spontanée ? Jean-Louis Fabiani, tout désigné pour répondre à cette question, prend timidement le micro sur pied. Il y a effectivement un paradoxe dans cet événement. La sociologie post-68 (et bam ! dans les dents de Bourdieu) n’a pas mis en avant la notion d’événement au cœur de sa réflexion. Elle n’a pas pris en compte la dynamique spécifique de l’événement, préférant le lénifier au sein de structures déterministes castratrices.

Michelle Perrot clôt la première table ronde avec trois minutes de retard, et envoie tout le monde griller une cigarette, avaler un café, et passer dans les toilettes perclus de graffitis politiques (ah, le fameux « EHESS » avec les deux « s » identiques à l’emblème de la Schutzstaffel…) pendant un petit quart d’heure.
Retour dans l’amphi. Alain Touraine, cacochyme aux cheveux d’albâtre, a pris la présidence. Il animera la seconde table ronde, intitulée : « Acteurs, pratiques, identités ».

  1. Stéphane Audoin-Rouzeau (EHESS) est le premier convoqué. Il propose une discussion autour de mai 68 et de la violence. Il souhaite ainsi lire mai 68 à travers le prisme de la bataille. Il justifie cette lecture par une remarque liminaire : la question de la mort au combat hante les manifestants, la presse, et les mémoires de Maurice Grimaud, préfet de Police de Paris. Pour chacun, il faut à tout prix que les événements de mai 68 soient houleux sans être macabres. Le surjeu est pour lui évident.Stéphane Audoin-Rouzeau note également la présence de la « rumeur de guerre » (Marc Bloch). Il relève que lors des événements, les rumeurs les plus folles circulent dans les groupes d’acteurs : chez les étudiants, la rumeur d’utilisation de gaz lacrymogène par la police ; dans la police, les rumeurs d’armement lourd au sein des groupes étudiants. Même la presse n’en est pas exempte. Elle invente une forme de rumeur : la « mort par métonymie ». Nul mort dans les émeutes parisiennes, mais pourtant, la presse relève des « blessés à mort ». Ce qui porte Stéphane Audoin-Rouzeau à croire que ces rumeurs servent à la mimesis de la guerre. Références guerrières, rhétorique guerrière chez les étudiants, qui doivent tenir des positions, résister à l’ennemi, opérer des relèves, vaincre, etc. (écouter à ce sujet le morceau « Indi groove » de Chinese Man placé en tête de cet article et qui contient des discours radiophoniques sur mai 68 qui feraient penser, surtout le début, à une atmosphère de guerre).Symptomatique aussi de cette mimesis de la guerre est le modèle de la bataille rangée. Mai 68 est une guerre de position, de barricades. Le champ de bataille y est enjeu symbolique, à tel point qu’il convient plus de parler de guerre de siège que de barricades. Les leaders étudiants sont à tous points focalisés sur la nécessité de « tenir » surtout la nuit. Comme en 1870. Comme en 1916. Les dispositifs de maintien de l’ordre empruntent également beaucoup aux stratégies militaires et policières. Les manifestants s’organisent en colonnes pour résister à la charge des policiers, disposés en cordons.Cependant, Stéphane Audoin-Rouzeau note que ces rémanences de la bataille rangée sont parasitées par des formes modernes. En effet, l’armement mécanique moderne est utilisé par la police tandis que les émeutiers recourent à des pratiques semblables à la guerilla.

    L’intervenant conclut sa contribution en revenant sur la mimesis. La bataille de mai 68 est une bataille non létale. Les morts de mai 68 sont des morts en périphérie des émeutes (à l’usine Renault de Flins). La violence policière aura été minorée par les policiers eux-mêmes, qui auront préféré aux coups violents la perturbation des corps (arrestations, menottages). J’applaudis.

  2. Alain Touraine passe ensuite la parole à Liora Israël (EHESS). Elle se propose d’étudier le droit et les juristes pendant mai 68. Je le confesse, le coup de barre de 11h s’abat sur moi même après midi passé. J’ai faim, mes yeux ont tendance à se clore, ce d’autant plus que le sujet de la contribution n’a pas l’heur de me stimuler outre mesure. J’en retiens cependant deux remarques.Pour Liora Israël, mai 68 a été un événement catalyseur social qui a déconstruit la relation entre les groupes sociaux et les valeurs (si quelqu’un comprend, qu’il m’explique). D’autre part, elle remarque que mai 68 a forcé les groupes étudiants à se doter de réelles compétences judiciaires (juridiques, plutôt). La justice est critiquée au nom de la dépréciation du milieu bourgeois mais précieuse pour poursuivre son évolution militante. Ainsi, au sein de certains groupes étudiants, s’opère une « maïeutique judiciaire » pour démocratiser le droit.
  3. Georges Vigarello (EHESS) prend ensuite le micro. Je me redresse sur mon siège, l’oreille aux aguets. J’avais lu l’année dernière Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Age, et j’étais resté admiratif devant cette histoire subtilement mariée avec la philosophie et l’anthropologie. L’intervenant propose donc une contribution intitulée « mai 68 et le corps », qui promet d’être alléchante. Libération des corps, émeutes, les champs d’analyse sont nombreux.Et Georges Vigarello de jeter un pavé dans la mare : mai 68 n’est pas un événement politique, mais culturel. Je repense là à l’admirable formule de mon vénérable professeur d’histoire-géographique de Terminale. Mai 68 est un événement cul-tu-(r)-el : cul (libération des mœurs), tu (destruction des vieilles structures familiales, on tutoie le père), elle (émancipation de la femme). Il part donc de la notion de libération des mœurs, qui procède selon lui d’une « dynamique de désaliénation de la morale ». Il y a ainsi tout un jeu savoureux et subtil entre le corps et ses contraintes.Le corps dans mai 68 est au cœur des pratiques de l’événement. Mais le corps dont parle Vigarello n’est pas le corps de l’athlète, assemblage de muscles et de chair. Il note d’ailleurs que les sportifs, qui donnent à voir ce corps que Barthes aurait qualifié de « taurin », sont peu présents lors des événements. Il s’agit plutôt d’un corps culturel, engeance individuelle du corps social, d’un corps comme enjeu politique et culturel. Un corps extrait de toute réalité physiologique. Un corps abstrait.

    La notion de libération des mœurs lui semble à cet égard peu pertinente. Il préfère parler « d’appropriation ». « Mon corps est à moi ! », répète-t-on à l’envi. Le corps devient ainsi une entité absolue, un corps total. Cette redéfinition du corps a, selon Vigarello, innervé la recherche historiographique par une reconnaissance de la notion d’identité. Les cultural studies, gender studies, et autre post-colonial studies, seraient ainsi des engeances des années 68.

    L’intervention est courte, puissante de densité, mais par trop rapide et abstraite. Je ne peux réprimer un petit sentiment de frustration, tant ce sujet aurait mérité de se déployer dans une conférence plus longue et plus détaillée. Peut-être pour une prochaine fois.

La table ronde se clôt avec une intervention de Denis Pelletier (EPHE) autour de la religion dans mai 68, mais j’avoue la trouver fort incongrue. Dès que le vénérable président clôt la table ronde, je ramasse mes affaires et je file déjeuner. Je me convaincs de ne pas assister à l’après-midi, dont l’une des tables rondes est pourtant présidée par mon directeur d’études. Le programme ne me met pas l’eau à la bouche, et je n’ai de plus pas le droit d’assister à cette après-midi. Foutu système LMD qui interdit à des étudiants de master de sécher des séminaires inutiles plus de trois fois par semestre. Même pour parfaire sa formation intellectuelle dans des colloques ou en archives. Infantilisation.

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Futiles pensées #9

14 mai 2008 | La vie de la cité | Aucune réponse

Hier. Cours tardif sur la sociologie des guérillas. En fait de cours, c’est un récit que nous livre Gilles Bataillon. Le récit de son séjour en tant qu’observateur en 1983 auprès des contras nicaraguayens. Deux heures de récit à la Indiana Jones. Où l’on apprend qu’il donne des cours d’histoire du XXe siècle aux guerilleros. Où l’on apprend qu’il tient tête à un général parce qu’il a le soutien du chef de la guerilla. Où l’on apprend qu’il partage les hamacs avec eux. Où l’on apprend qu’il nage sans le savoir dans une rivière infestée de crocodiles, sous les cris et les gestes apeurés des guerilleros. Ne manquait plus que le récit d’une embuscade armée. Dommage.

Aujourd’hui. Je croise Catherine Frot devant le 105, boulevard Raspail.

Demain. Une VIe République ? Ce cher Maxime Pisano en cause ici. Je réponds . Et .

Journalisme et langue française. Il paraîtrait que les journalistes foulent aux pieds la langue française et la déforment. Je suis d’ordinaire tolérant et ferme les yeux facilement sur la fameuse « côte de popularité » qui me fait penser que, soit les sommets de la popularité sont tellement durs à gravir que le rapprochement se fait intuitivement, soit que les sondages sont tellement risibles qu’il faut en rire (et donc se tenir les côtes). En revanche, je ne pardonne pas deux erreurs : l’emploi de l’« après que » suivi du subjonctif (après qu’il ait, après qu’il fût…), et la mauvaise conjugaison du verbe s’ensuivre. Très bel exemple dans le JDD de la fôte typique du décrochage de la particule du corps du verbe, automatiquement en allemand, impossible en français. Ah, c’est un article sur le règlement intérieur du MoDem et je ne relève que ça ? Tiens, c’est bizarre…

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Mai 68 : regards sur les sciences sociales (1/2)

7 mai 2008 | EHESS | 9 Réponses

Claude Lefort (g.) et Marc Abélès (d.)Tel était le thème de l’alléchante journée d’études organisée ce mercredi à l’EHESS. Alors que l’on s’apprête dans les tous prochains jours à commémorer, ou du moins se remémorer, la nuit chaude des événements de mai 68, l’EHESS, jadis impliquée, au sein de la VIe section de l’EPHE, dans les chauds événements du Quartier Latin (voir plus bas dans ce billet), convoquait la fine fleur de ses chercheurs pour une journée complète consacrée, non pas à mai 68 stricto sensu, mais aux rapports qu’entretient mai 68 avec les sciences sociales. Un exercice collectif de reflet du miroir.

J’arrive à 9h45. Cela a commencé depuis 9h. J’ai raté l’introduction de la Présidente, Danièle Hervieu-Léger. J’arrive en pleine introduction de la première table ronde, prononcée dans un silence religieux par le vénérable philosophe Claude Lefort. Au moment où je m’installe, Claude Lefort (à g. sur la photo) revient sur ses rapports avec Raymond Aron, son directeur de thèse. Lefort était communiste, engagé dans mai 68 ; Aron était pour l’ordre établi, et avait engagé son centre de recherche dans l’inactivité militante. Il termine son allocution par une petite analyse sur la démocratie et l’héritage de mai 68 : la démocratie, ce n’est pas qu’un agencement d’institutions, c’est également un « surgissement de revendications« . « Une démocratie figée est une démocratie malade« . C’est dans cet activisme démocratique que, selon Lefort, on reconnaît encore aujourd’hui l’empreinte de mai 68.

Les applaudissements sont déférents sans être fanatiques. Marc Abélès (à d. sur la photo), co-organisateur de la journée d’études, transmet l’animation des débats à Michelle Perrot (Paris 7), présidente et animatrice de la première table ronde, intitulée « Approches de l’événement« , qui appelle à venir la rejoindre les premiers intervenants qui auront la difficile tâche d’élaguer la broussaille épistémologique. Il est 10h. Quelles approches de mai 68 pour les sciences sociales ? Comment appréhender l’événement ? A côté de moi, le philosophe et historien Philippe Artières, sapé comme Boney M, se lève et va rejoindre l’estrade de l’amphithéâtre.

De g. à d. : B. Gobille, J.-L. Fabiani, Ph. Artières, M. Perrot, P. Simon-Nahum, C. Lemieux

Michelle Perrot prend le micro sur pied et pose les règles : quinze minutes maximum par intervention, les question après. Personne ne dépasse, sinon elle coupe le sifflet. Puis elle propose une introduction. Qu’est-ce que mai 68 ? Une « brèche » ? Etait-ce « inévitable » ? « Imprévisible » ? Quelles « conséquences » ? Autant de questions qui, selon Michelle Perrot, éloignent de l’événement lui-même, en l’insérant dans une trop longue chaîne causale.

  1. Philippe Artières (CNRS) prend le premier la parole. A pas de rôdeurs, il veut gravir la colline de mai par l’Histoire. Après des marques de lyrisme et de déférence envers Claude Lefort et Michelle Perrot (sa directrice de thèse), que je dois avouer assez inhabituelles chez lui, Artières commence sa magistrale démonstration. S’appuyant sur le récent ouvrage collectif qu’il a co-dirigé avec Michelle Zancarini-Fournel, l’une des meilleures sommes produites sur mai 68 depuis le début de l’année, il évoque sa conception de l’événement et les nouvelles pratiques de traitement que cela lui inspire. Suivant Foucault, il pose mai 68 comme une « hétérotopie« . Mai 68 ne se situe pas là où il doit être. Il est à la fois dans l’Histoire, inséré dans une chaîne causale, mais il est à la fois Histoire propre et chaîne causale. Après réflexion, j’engrange cette précieuse notion d’hétérotopie pour mes recherches sur les scandales politico-financiers, et me dit, qu’en fait, mai 68 comme bien d’autres sujets, est un sujet-nœud, un épicentre duquel partent des thèmes de recherche radicalement différents entre eux. Un objet d’histoire, en quelque sorte. Ce faisant, il veut s’intéresser non pas à l’exceptionnel de mai 68, mais à l’ordinaire. Il prend pour cela l’image de la manifestation. Dans une manifestation, celui qui manifeste ne voit rien : ni la tête cortège, ni celui qui est à côté de lui, ni les slogans qui flottent au-dessus des têtes, parfois au-dessus de la sienne propre. Le seul que l’on voit, c’est celui qui est devant soi, et on le voit de dos. Artières « refuse de regarder les acteurs de dos » comme de gloser sur Cohn-Bendit. Ils préfèrent ceux qui « marchent » à ceux qui « portent les slogans« . Marc Bloch et Lucien Febvre sont ressuscités.
  2. Jean-Louis Fabiani (EHESS), sociologue et philosophe, prend ensuite le micro. Il veut parler de la sociologie. Il pose immédiatement une question provocatrice : « La sociologie française a-t-elle survécu à mai 68 ?« . Il reprend pour cela un récent article de Pierre Grémion. S’il le suit, il doit conclure avec lui que les « sciences sociales en majesté » ont été congédiées en 1968. Effectivement, a posteriori on se rend compte que la coupure se situe à peu près dans ces eaux-là, puisque le dernier grand moment des humanités française qui rayonnent à l’étranger, c’est le moment structuraliste, qui décline au début des années 80. Entre 1958, date de la création de la licence de sociologie, et 1968, la sociologie française vit un moment actif et constructeur (création notamment de la Revue française de sociologie). La sociologie est insérée dans les réseaux administratifs car elle doit s’installer dans le champs universitaire légal français. Pour Grémion, 1968 est alors une « carbonisation » des institutions sociologiques françaises. En effet, poursuit Fabiani, le moment planificateur de la sociologie française disparaît brusquement avec mai 68. Le dialogue entre institutions sociologiques et haute administration est brusquement rompu.
  3. Cyril Lemieux (EHESS), sociologue spécialiste de la question des médias et des pouvoirs, revient quant à lui non pas sur l’institution sociologique, mais sur une approche sociologique des médias. Quel a été le rôle des médias pendant mai 68 et quelles conséquences l’événement a-t-il eu sur la pratique journalistique ? Il remarque qu’en fait, les journalistes au moment de mai n’ont pas été particulièrement sensibles à la « critique idéologique d’extrême-gauche » mais ont été pris dans une course professionnelle. Le mai 68 des journalistes est en fait empreint de revendications syndicales comme le mai des ouvriers plutôt que d’un acharnement à changer de paradigme comme le mai des étudiants (c’est moi qui poursuis l’analyse).Il développe pour se faire deux points. D’abord, il revient sur l’analyse des médias sous mai 68. Mai 68 marque la suprématie de l’audiovisuel sur la presse écrite. L’audiovisuel devient le « centre de gravité du système médiatico-politique« . J’irais même jusqu’à dire qu’il l’a durablement créé, car je ne vois pas dans quelle mesure il est possible de dire qu’il y ait eu un système médiatico-politique jusque alors, surtout avant-guerre, même si de nombreux hommes politiques ont été hommes de presse (Georges Clemenceau et André Tardieu, par exemple). Les médias ont réussi, avec mai 68, à installer l’idée que l’événement concernait tout le monde, même ceux qui n’y participaient pas. Le recours au reportage en direct, aux flashes spéciaux et aux émissions spéciales pour avoir une couverture totale, y a à mon sens fortement contribué. Le traitement de la Coupe du Monde de Football m’en semble d’ailleurs directement inspiré : la grille de programmes y est alors entièrement dévolue au football, sur la trame des divers formats audiovisuels (match de foot, analyses professionnelles, magazines d’informations, programmes légers et rapides de visionnage des moments cocasses ou spectaculaires, etc). « Les médias ne nous disent pas quoi penser, mais ce à quoi il faut penser« . La citation n’est pas de lui, mais j’applaudis dans ma tête. En effet, l’effort de synchronisation nationale permet à l’audiovisuel de tout raconter en direct, et donc de faire vivre mai 68 même sur l’île de Bréhat ou dans les causses du Gévaudan.Il revient ensuite sur la crise de l’ORTF. Il remarque que les grèves des journalistes sont plus dues à des revendications qu’à des idées d’extrême-gauche. D’ailleurs, la percée de l’idéologie d’extrême-gauche n’est pas au cœur de mai 68, mais en est la conséquence. Mai 68 a fait pénétrer l’extrême-gauche dans le milieu journalistique. De nombreuses publications, Charlie Hebdo en tête, sont nées de l’esprit de mai. Cette nouvelle presse des années 70 tente d’imposer un nouveau modèle de gestion, centré sur l’autogestion, comme dans les sociétés de rédacteurs. La plupart périclitent à l’orée des années 1980. Mais elles laissent en fait un héritage : des pratiques journalistiques. Il en exhume cinq :
      • le journalisme d’investigation : avec mai, les journalistes veulent chercher la vérité cachée et le secret de la République
      • la déformalisation des rapports sociaux : les médias adoptent une « rhétorique de la désinvolture« , en adoptant un ton lâché, parfois racoleur et people, pour traiter de sujets sérieux.
      • la publicisation de l’intime et de l’ordinaire : la part belle faite aux témoignages de manifestants lambda comme sources d’informations et de formats a poursuivi son cours. Pour Cyril Lemieux, Bas les Masques et Ça se discute proviennent de cet héritage là.
      • l’inventivité formelle : des publications comme Bazooka, Actuel, ont été réinvesties par le marketing
      • les usages des sciences sociales : l’approche sociologique a renouvelé l’approche du sport et des faits divers dans la mesure où l’on s’intéresse au statut, au milieu social des acteurs dont on raconte les aventures ou les malheurs
  4. De l’intervention de Boris Gobille (ENS Lyon), je retiens la notion de « défatalisation du monde » comme moteur de mai 68. Dès lors qu’on est persuadé de la non-immuabilité de la marche du monde, toute révolution, si elle est organisée, a de grandes chances de réussir.
  5. Perrine Simon-Nahum (CNRS-EHESS) clôt la première table ronde. Elle devait initialement proposer sa communication sur le mai 68 de l’EHESS (alors encore VIe section de l’EPHE) à 18h45, en clôture de journée, mais la défection de Serge Audier l’a forcé à investir cette première table ronde. C’est dommage, car la communication, brillante et drôle, faisait un peu tâche. Elle se demande si l’on peut « juger des effets de mai 68 sur l’École« . Elle remarque qu’en fait, mai 68 n’a pas été le grand ébranlement qu’on aurait pu imaginer, mais qu’il a fondé tout le projet pédagogique et le fonctionnement de ce qui allait devenir l’EHESS. Au niveau des contenus intellectuels, la césure surgit en fait entre 1974 et 1985. Mais mai 68 change en fait, à ce niveau là, la perception qu’ont les chercheurs de leur rôle social. Après mai 68, les directeurs d’études (ceux qui dirigent les petits étudiants gentils) animent le « moment philosophique » : ethnologues, anthropologues, sociologues, linguistes. C’est la période où Barthes et Lévi-Strauss rayonnent.Y a-t-il eu un ébranlement intellectuel pendant les événements ? Perrine Simon-Nahum remarque que les séminaires s’arrêtent fin avril. Sans doute par mesure de sécurité ou peut-être pour laisser aux étudiants le loisir d’aller manifester. Seul un séminaire, courageux, poursuit jusque fin juin : éclat de rire général dans l’amphithéâtre. L’année suivante, dans le programme des enseignements, on note quelques changements : le séminaire de Claude Lévi-Strauss a été amélioré par un comité dans lequel figuraient des étudiants. Un professeur assure même prendre des notes pendant les exposés de ses étudiants, pour les intégrer dans ses publications ! Nouvel éclat de rire généralisé dans l’amphithéâtre qui, pour information, comporte trois à quatre fois plus de professeurs et de collègues que d’étudiants. Tiens, j’ai comme l’impression que derrière l’humour, y’avait de la gêne… (cynisme provocateur).

    Elle poursuit ainsi en développant trois questions qui se posent après mai 68 pour l’enseignant et non moins chercheur :

      • Qu’est-ce que chercher ? Elle remarque qu’à partir de mai 68, le chercheur devient héros de sa recherche. Il veut absolument mettre fin à son anonymat (cf. le rôle social). C’est le début de l’égohistoire (concept forgé par Gérard Noiriel), l’histoire teintée d’engagements personnels comme Michelle Perrot et la cause des femmes.
      • Qu’est-ce qu’enseigner ? Perrine Simon-Nahum remarque qu’on cherche plus à considérer la recherche comme un long processus, un work in progress, qu’à en tirer des connaissances trop rapides. L’accumulation des faits est réfutée au profit d’une compréhension de ceux-ci. Je divague alors et me demande où est-ce que je me situe actuellement. Suis-je trop la tête dans le guidon à dépouiller mes sources pour comprendre le scandale ?
      • Qu’est-ce qu’écrire ? L’interdisciplinarité devient principe moteur. Elle conduit alors quasi naturellement à une clarification des concepts, car les termes employés dans telle discipline n’ont pas forcément de sens, ou la même signification, dans une autre. Un grand lexique des sciences humaines est envisagé avant d’être abandonné sous la masse de travail et l’intérêt de celui-ci. L’écriture des années 70 et 80 devient porteur d’individualisation, même au sein d’un collectif. Ainsi prend-elle l’exemple de la trilogie épistémologique collective dirigée par Jacques Le Goff et Pierre Nora, Faire de l’histoire. A l’intérieur d’un ouvrage collectif mû par une dynamique interne, les articles sont individuellement signés. Ce ne sont plus des collaborations à X mains.Je dirais à ce sujet qu’en fait, tout le cheminement de l’écriture historienne est celui de la mise en avant du moi de l’écrivain. Avec Michelet, on assiste au règne du moi hyperbolique, de l’historien se confondant avec sa publication ( »J’ai fait mon livre autant que mon livre m’a fait », dit Michelet), s’engageant physiquement dans son entreprise d’écriture. Cette histoire, proche de l’exaltation du patriotisme, est fortement récusée par l’histoire méthodique de Seignobos et Langlois. Fortement empreinte de positivisme, cette histoire cherche à se rapprocher le plus possible de la science historique, en établissant des faits vrais au moyen de la critique méthodique. Comme le scientifique, elle exige donc de l’historien un retrait total. Il ne doit être qu’un révélateur, transmettant l’histoire par sa plume. La fonction de l’histoire est alors cumulative, comme résumée dans l’équation :

        H = P + p

        H : Histoire
        P : Passé de l’histoire
        p : présent de l’historien (avec p = 0, dans l’idéal)

        Avec les Annales, cette méthode vole en éclats. L’histoire n’est pas une science et l’histoire ne peut pas se borner à établir des chronologies politiques. Le terrain de l’historien est labouré en profondeur par Bloch, Febvre, Labrousse, Braudel, et consorts, et l’égohistoire des années 70 n’est que le troisième avatar de l’École des Annales. Le moi est assumé. L’historien construit ses sources et son sujet. Il ne perd pas sa distance critique, mais ne porte pas la suspicion policière en bandoulière. L’histoire est donc un quotient plus qu’une somme, un rapport entre l’historien et son objet d’étude. La fonction de l’histoire devient différentielle :

        H = P/p

        avec p ≠ 0 sinon la division est impossible

La table ronde se termine alors, et Michelle Perrot offre à l’audience quinze minutes de questions… A suivre…

[PS : Si Marion a tout lu jusqu'au bout, je m'engage à... elle le saura. Les photos sont d'André Gunthert.]

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Nous sommes tous des intellectuels de gauche… ah bon.

9 avril 2008 | EHESS | 7 Réponses

300. C’est le nombre d’un film éponyme, mais c’est aussi le nombre de sans-papiers qui ont occupé l’EHESS, mon université, ce vendredi. Pour les faits de la semaine passée, je renvoie à André Gunthert et à Rue89. Au passage, je remarque que Cyril Lemieux, dont je suivais le séminaire de sociologie sur l’approche grammaticale de la domination, est toujours près d’un micro dès qu’on parle de l’EHESS : jadis (il y a peu) lors du projet de relogement, aujourd’hui pour les sans-papiers. C’est bien.

Aujourd’hui. 19 h. Je me rends à mon séminaire de sociologie des guérillas. Devant le 105, un attroupement. J’y reconnais mon professeur, Gilles Bataillon. Je questionne. Je comprends vite qu’il s’agit d’une occupation. Et je me rappelle avoir lu vendredi dans le blog sus-cité qu’il y avait eu occupation. A cette heure, il n’y a plus personne dans les locaux, mais par mesure de précaution, la présidence de l’EHESS a décidé de fermer les locaux à 19 h, pour prévenir toute occupation.

Gilles Bataillon devise avec des étudiants particulièrement stupides et naïfs. Analysons.

Ce qu’il faut d’abord comprendre, c’est que l’occupation de l’EHESS par les sans-papiers est stratégique. Le lieu en lui-même n’est symbolique de rien, ne compte pas parmi les universités les plus politisées (on a autre chose à foutre quand on est doctorant, pardonnez-moi le cynisme). Pourtant, dans le cadre du combat pour les sans-papiers, il l’est. En effet, outre qu’il y a un Centre d’Etudes Africaines, dont les thèmes de recherche sont étroitement corrélés à ce phénomène social qu’est l’immigration clandestine, de nombreux chercheurs soutiennent ce genre de combats. Et donc les sans-papiers, soutenus par d’autres personnes, d’y trouver une tribune intéressante.

Quelle était leur revendication ? Je la trouve ahurissante : un rendez-vous avec Brice Hortefeux.

C’est le premier point qui m’a marqué dans ce conciliabule sur le trottoir. Certains étudiants de l’EHESS vivent dans un doux rêve qui leur fera très mal s’il ne prennent pas la peine d’éclater leur douce bulle. La présidence de l’EHESS l’a dit clairement : elle n’est pas en mesure d’obtenir un rendez-vous avec Brice Hortefeux. Elle ne pèse pas suffisamment. Du temps de Jospin, elle avait un peu plus de poids, puisque la chère et tendre de l’ancien Premier Ministre, Sylviane Agacinski, était ATER (ou maître de conférences, je ne sais plus) en philosophie. Aujourd’hui, peanuts. J’ai entendu deux étudiants disserter sur le prétendu rôle de l’étudiant en sciences humaines, qui plus est à l’EHESS, de se faire le héraut de ces mobilisations sociales, en estimant juste et évident qu’ils sont une caisse de résonance. Mais dans quel monde vivent-ils ? On ne connaît pas (assez) l’EHESS. Donc on ne la considère pas comme la crème de l’intelligentsia française. On aura ainsi beau pérorer sur une barricade, personne ne vous entendra. Comme le résumait ainsi Gilles Bataillon (toujours sur le trottoir) : « Aujourd’hui, les écoles de commerce sont considérées comme le département d’archéologie d’Harvard. Vous aurez beau vous faire le porte-parole, ce sera comme avec Chirac : ça leur en touchera une sans faire bouger l’autre ! ».

Second point où j’ai senti ma tignasse se hérisser. Je précise que je parle là sous l’empire de mes lectures de presse et des bribes d’informations que j’ai. Un étudiant a joué la ritournelle de la violence policière, du refus de dialoguer, etc. Rappelons qu’effectivement la police est intervenue, qu’elle a extrait les sans-papiers de l’enceinte de l’université. Rappelons également que des femmes et des enfants occupaient aussi les lieux. Mais rappelons aussi, surtout aux amnésiques, que la présidence a négocié avec les forces de l’ordre pour qu’aucune arrestation n’ait lieu. Dans le cas de sans-papiers, c’est un geste particulièrement sage, et j’oserai même le qualificatif de « compréhensif ». Rappelons ensuite (avec guillemets), que les occupants se seraient servis des enfants pour stopper la progression des policiers. A chaque rencontre pour jauger le terrain, les enfants auraient été mis en première ligne. Comment alors oser se dire choqué qu’on ait exposé des enfants à la houle des policiers en manœuvre ?

Rien à faire, il n’y aura pas cours. Nous redescendons dans les bâtiments administratifs pour tenter de trouver une salle. Peine perdue. Et là, je tombe des nues. Une exposition, je dis bien une exposition, de photographies sur l’occupation des sans papiers est organisée, avec petit buffet. Petit buffet et agora dans le hall sur le sujet. Démentiel.

Le summum est atteint ce soir. Je tombe sur ce communiqué de la fédération SUD étudiant.

Nous étudiants de l’EHESS affirmons notre soutien à l’occupation, qui a lieu depuis la fin de matinée jusqu’à 15H, du bâtiment de l’EHESS situé au 105 boulevard Raspail, par la coordination du collectif de sans-papier du 75. Environ 350 personnes occupaient les locaux parmi lesquels des femmes avec des enfants en bas âge. Tous ont un emploi, ils demandaient à l’administration de l’EHESS de leur obtenir un rendez-vous avec le ministère de l’immigration afin de régulariser leur situation.

L’occupation se déroulait sereinement et dans le calme. Les étudiants présents et ayant décidé de soutenir cette mobilisation condamnent l’attitude l’administration de l’EHESS qui a pris la décision d’empêcher le déroulement des séminaires, d’évacuer les personnels et les étudiants, de faire obstacle à toute discussion avec les occupants et les étudiants et de recourir aux forces de l’ordre pour procéder à l’évacuation qui a lieu vers 15H.

Nous ? Qui nous ? Je suis suffisamment grand, intelligent, et politisé, pour me faire un avis moi-même. Je me représente moi-même, je n’ai pas besoin de SUD. Si je soutiens globalement la cause des sans-papiers, en revanche je ne cautionne pas les occupations, surtout celle-ci. L’EHESS n’a rien à voir là-dedans. Surtout, l’argumentaire est d’une profonde stupidité. Outre qu’on demande à une université de faire des miracles, on s’insurge que les séminaires aient été suspendus. Mais, là encore, dans quel monde vivent-ils ? Savent-ils, ces étudiants autoproclamés nouveaux intellectuels, ce que c’est que la gestion d’une université ? Qu’une occupation pose des problèmes de sécurité ? Elémentaire problème, mais l’université est responsable ! Savent-ils qu’en 2006, l’EHESS a été occupée, et même saccagée, par des étudiants débiles qui ont confondu militantisme et vandalisme ? Parfois non, ils l’ignorent, tout enfermés qu’ils sont dans leur bulle de savoir et leurs grandes utopies anthropologiques, ethnologiques, et sociologiques. Parfois oui, ils le savent, mais feignent de l’ignorer.

Naturellement, dans ce genre de débat entre des étudiants naïfs et rêveurs, appelant à sortir des rapports de force (on croit rêver), à renouer les vertus du dialogue (rappelons que les sans-papiers ne voulaient pas négocier autre chose qu’un rendez-vous avec Brice Hortefeux), à presque remettre en cause la légitimité de la police (savent-ils que la première définition d’un Etat, c’est le monopole de la violence légitime ?), on en vient à des reductio ad Hitlerum. J’ai entendu parler de déportation, de convois, même si mes oreilles étaient lointaines.

On voit bien tout ce qui sépare un étudiant d’un prof. Rappelons-le, les chercheurs de l’EHESS ne cachent pas leur préférence à gauche. Gilles Bataillon s’amuse même souvent à jouer le guerillero (il connaît très bien ce milieu). Mais on voit tout ce qui sépare les deux mondes : la sagesse et l’intelligence.

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Futiles pensées #2

1 avril 2008 | Brèves | 2 Réponses

  1. Requête tapée ce jour dans Google et qui a mené à mon blog :

    ehess mieux que la sorbonne

    Bam.

  2. En lisant les Propos sur la politique d’Alain (prévoir billet plus long dans quelques jours), je me suis gondolé. Extrait :

    (#39) «Je connais trois formules qui peuvent tirer d’embarras n’importe qui au sujet de n’importe quoi. Il faut d’abord dire de toute opinion et à toute contradiction : « C’est très intéressant. » Il faut dire ensuite au principal antagoniste : « Nous sommes parfaitement d’accord. » Après quoi il suffit d’ajouter que le problème, pour les détails, est soumis présentement aux spécialistes les plus réputés, pour être sûr qu’il n’arrivera rien.»

    Ça me rappelle étrangement ceci.

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Nick Carraway

I was still with Jordan Baker. We were sitting at a table with a man of about my age and a rowdy little girl, who gave way upon the slightest provocation to uncontrollable laughter. I was enjoying myself now. I had taken two finger-bowls of champagne, and the scene had changed before my eyes into something significant, elemental, and profound.

At a lull in the entertainment the man looked at me and smiled.

“Your face is familiar,” he said, politely. “Weren’t you in the Third Division during the war?”

“Why, yes. I was in the Ninth Machine-gun Battalion.”

“I was in the Seventh Infantry until June nineteen-eighteen. I knew I’d seen you somewhere before.”

We talked for a moment about some wet, gray little villages in France. Evidently he lived in this vicinity, for he told me that he had just bought a hydroplane, and was going to try it out in the morning.

“Want to go with me, old sport? Just near the shore along the Sound.”

“What time?”

“Any time that suits you best.”

It was on the tip of my tongue to ask his name when Jordan looked around and smiled.

“Having a gay time now?” she inquired.

“Much better.” I turned again to my new acquaintance. “This is an unusual party for me. I haven’t even seen the host. I live over there——” I waved my hand at the invisible hedge in the distance, “and this man Gatsby sent over his chauffeur with an invitation.” For a moment he looked at me as if he failed to understand.

“I’m Gatsby,” he said suddenly.

“What!” I exclaimed. “Oh, I beg your pardon.”

“I thought you knew, old sport. I’m afraid I’m not a very good host.”