Aujourd’hui a paru dans Le Monde une interview épistolaire de Julien Coupat, en détention provisoire dans l’affaire de Tarnac. Le coup, car il s’agit bien d’un coup médiatique, fonctionne par l’humeur qui se dégage entre les lignes : le détenu, à qui l’on interdit l’exposition médiatique, reclus dans une cellule, obligé de réaliser une interview en différé. Dans ce chat épistolaire, il y a quelque chose d’antan, quand les prisonniers recevaient par dizaines des lettres de soutien auxquels ils répondaient avec la rage de l’incarcéré.
Bref parcours de l’univers intellectuel de Julien Coupat
On peut être sensible à l’ignominie de la détention, percevoir avec émotion la force des mots de la part de celui qui est maintenu en détention au-delà du raisonnable parce qu’un gouvernement aux abois sur la question sécuritaire a trouvé de quoi entamer un procès stalinien pour restaurer son autorité et un simulacre d’ordre policier. Cela, on ne l’enlèvera pas à Julien Coupat : il est comme il le dit lui-même, un de ceux qui donnent « un peu de chair et [un] visage » au « profil de la menace », celui du « casseur », vieille figure tutélaire de l’ordre sociétal, fils du loubard des années 50, du punk outre-manche des années Giscard, celui qui toujours, malgré les efforts bienveillants d’un gouvernement intègre, continuera obstinément à refuser la socialisation et la normalité cordiale d’un ordre parfait. Une figure du « casseur », représentation sociale de l’ennemi de l’ordre, jugulée difficilement par un État qui l’a lui-même fabriquée, où se croisent dans les années Sarko « pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets ».
On pourra suivre Julien Coupat dans ses retournements notionnels directement inspirés de la philosophie de Foucault, et notamment sa définition de l’antiterrorisme, non pas comme l’activisme justicier de l’endiguement d’une menace réelle, mais comme la résolution hypocrite de « la méthode par quoi l’on produit, positivement, l’ennemi politique en tant que terroriste ». Comme on pourra lire avec le délice de la subversion intellectuelle la reprise inversée de Foucault, pour qui le seul reclus dans une prison, c’est le monde extérieur qui n’y est pas enfermé, dans un subtil jeu de miroir où l’on lit la société qui se définit négativement par le rejet des marginaux qu’elle enferme (prisons), interne (fous), ou veut éduquer (école).
On a bien compris dans la tribune de Julien Coupat ce qu’il avait d’anarchiste : son refus en conscience, argumenté et plaisant, de l’institution comme tutelle de la société moderne. C’est d’abord un anarchisme blasé de devoir rejeter des institutions qui n’en sont pas. Coupat est identique à ces généraux qui fulminent de devoir engager des duels à fleuret moucheté parce que le camp d’en face — et ici l’on peut parler d’ennemi — ne tient pas son rôle. « La plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement à prétendre qu’il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes », affirme-t-il plaisamment. L’État prétend maintenir un ordre social rigoriste, traquer sans relâche les déviances — souvenez-vous de la tolérance zéro —, et pourtant la société et l’État semblent s’accommoder de l’illégalisme, légal jusqu’à un seuil d’intolérabilité, et dont le curseur entre le permis et le proscrit fluctue selon des critères inadmissibles. Par conséquent, face à une justice qui n’en est pas, puisqu’elle ne sépare pas la culpabilité de l’innocence, mais le socialement intolérable et le socialement passable, il refuse de clamer son innocence, hors de propos, selon lui, dans l’affaire dont il doit répondre.
Par ailleurs, clamer son innocence équivaudrait à reconnaître que c’est lui qui se trouve en face de la justice. Or, il affirme le contraire : l’affaire Tarnac — si tant est qu’il y en ait une — oppose « une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout », dont la radicalité de l’apartheid social conduit inévitablement à la « guerre », une guerre qui menace aujourd’hui parce que, des rafles de sans-papiers aux licenciements massifs, cette conscience du soulèvement comme la fin d’une servitude qu’il définit comme « l’intolérable infiniment toléré » se serait réveillée.
Alors oui, Julien Coupat le reconnaît : on l’accuse de vivre aux marges de l’ordre social et de s’en désolidariser, et l’on a raison. Mais il se désolidarise d’un monde qui tombe en ruines, et dont le gouvernement qui écope en plastronnant conduit un peu plus à sa ruine.
Toujours le grand soir, alors ?
A lire Julien Coupat, nous voici encore dans une antienne bien connue : « cette fois-ci, c’est la bonne, en route pour la Révolution », qui fait penser au « risque révolutionnaire » de Villepin. Julien Coupat est un lettré, nous avons fréquenté la même école, les mêmes professeurs, sans doute lu des livres en communs et partageons au final un univers culturel et intellectuel à peu près semblable. Prédire une révolution est un jeu de Cassandre auquel j’estime qu’il est illusoire de vouloir jouer. Car tous ceux qui la prédisent regardent dans le passé comment une société allume une révolution et purge un monde pourri jusqu’à l’os. A ceux-là pour qui l’Histoire est un guide suprême, je montre une moue dubitative. Oui certes, il y eut 1789, il y eut 1917, il y eut sans doute ici et là de nombreuses microrévolutions qui ont révolutionné le monde dans lequel elles se déployaient.
Mais j’objecterai que jamais alors le monde n’était à ce point résilient et vivait hors d’une violence régulatrice comme aujourd’hui. La violence aujourd’hui est à l’action sociale ce que le terrorisme est à l’action policière : un marqueur de sa présence. Les violences aujourd’hui sont localisées dans le temps et dans l’espace et, même en 2005, même à Athènes, même en 68, servent plus à attester qu’à subvertir. La violence que Julien Coupat tient pour sincère dans le mouvement radical de la gauche est un leurre désabusé, celui de voir que le soutien et le ras-le-bol d’un nombre croissant de Français précède de peu le refus poli de participer, ou même de subir, cette violence qu’ils promettent comme le moyen nécessaire au basculement du monde. « Fouler aux pieds les lois et les recommandations d’un État pourri ? Oui, mais de loin, et pas dans mon jardin, je vous prie ». Est-ce simplement que la masse n’est pas éclairée du message révolutionnaire et qu’elle cherche un porte-voix ? Non. C’est simplement qu’elle y voit un écho intérieur à ses propres malheurs, à ses propres coups de gueule, et que si elle partage une connivence avec les délices de la radicalité, elle se détourne cependant en conscience, elle aussi, de la subversion du monde.
Le phantasme révolutionnaire
Une chose me chiffonne cependant. Ce que j’ai lu ce matin, ce n’est pas un livre ni un exposé, mais bien le manifeste épistolaire d’un détenu. Et pourtant, je n’ai pas appris une ligne sur une question qui mérite d’être posée et que Koztoujours a éloquemment soulevée : « Que faisaient Yldune Lévy et Julien Coupat le 7 novembre dans la campagne seine-et-marnaise à l’aplomb de la voie du TGV-EST sabotée cette nuit-là ? » La détention provisoire de Julien Coupat s’étend, disons-le franchement, au-delà du raisonnable, et il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir que sa libération constituerait un aveu de faiblesse pour le Gouvernement qui, après avoir gonflé artificiellement la baudruche, sombrerait dans le ridicule. Toutefois, je confesse ne pas comprendre la logique de ceux qui excusent ces « salauds magnifiques », sortes de Robins des Bois des causses du Larzac, dont la cause excuse les moyens et blanchit de toute accusation, et parce qu’ils se battent contre des institutions critiquables, devraient être absous pour leur rejet de la légalité. Tout révolutionnaire, tout brillant intellectuel, et tout romanesque qu’il apparaît, Julien Coupat est aujourd’hui soupçonné d’avoir projeté de faire dérailler un train. Et cette question, cette simple question, il l’élude soigneusement pour faire le procès d’un État policier versé dans l’hystérie antiterroriste. Pourquoi ?
Si je lis Marc Vasseur, j’apprends que Julien Coupat est un intellectuel incarcéré pour « délit d’opinion ». A l’heure du procès d’Aung Sang Suu Kyi, je tiens, en suivant les enseignements de Sainte-Ségolène, à demander pardon à l’opposante birmane pour ceux de mes compatriotes qui ne savent pas le prix de la liberté.
Car voilà le point central sur lequel achoppe la théorie de Julien Coupat. Malgré tout le ras-le-bol généralisé, les récriminations, la violence qui sourd sur les cinq continents, le capitalisme a produit de la stratification sociale en offrant un progrès différemment rapide aux quatre coins du monde. En France, ceux qui vitupèrent sont les mêmes que ceux qui refusent le relativisme. Or, pourquoi rejeter la question ? Sans vouloir faire de la concurrence des indigents, il faut bien reconnaître que le malheur en Occident a une conception fort éloignée de celle sous d’autres cieux. Menacées les libertés, en France ? Mais qu’est-ce qu’Hadopi si l’on regarde la Chine ou la Corée ? Déliquescente, la structure économique de l’Occident boursier ? Et l’Afrique ?
Voilà à quoi regimbent les anarchistes d’aujourd’hui : à se défaire des représentations bourgeoises qui les ont enfantées et qu’ils ont toujours fréquentées. Quand Julien Coupat est interrogé sur son enfance aisée, il répond laconiquement avec Hegel : « Il y a de la plèbe dans toutes les classes ».
Et là réside, au fond, le plafond de verre contre lequel se heurte l’illusion révolutionnaire : celui d’un caprice d’enfant gâté. Il semble qu’il y ait de la gêne à passer par pertes et profits un monde que nombreux sont ceux, qui n’y goûtent pas, regardent avec des yeux de Chimène. Et c’est le jour — et ce jour-là seulement — où ces yeux se cloront sur Ceuta, Melilla, Lampedusa, et le désert d’Arizona, que le monde sera vraiment au bord de l’agonie et menacera de basculer dans une grande révolution.