Arnaque en temps de crise

16 février 2009 | Chroniques de la vie quotidienne, Internet | 1 Réponse

Les sites d’enchères inversées à l’aveugle, vous connaissez ? C’est le nouveau concept à la mode, né sur les décombres de la crise. Objectif affiché : vous faire gagner des objets très onéreux pour quelques centimes d’euros. Objectif caché : vous pomper un max de blé !

Ils sont plus d’une dizaine de sites à pulluler depuis l’automne dernier. Ils vous proposent de gagner aux enchères des objets de haute technologie : iPhone à moins de 3 euros, téléviseurs HD pour 50 centimes d’euros, cafetières à 1 euros, etc. Le principe ? Déposer l’enchère unique la plus basse. Chaque acheteur potentiel définit un prix pour l’objet convoité. Si au terme du processus d’enchères il est celui qui a proposé le prix le plus bas et est le seul à l’avoir proposé, il remporte l’objet.

Alléchants, les objets à prix ultracassé. Alléchants aussi, l’aspect graphique des sites. La plupart sont conçus de manière très 2.0, avec les meilleures technologies, un design sobre… et professionnel. Suffisamment pour donner l’impression de sérieux. Certains même se gargarisent d’avoir des paiements sécurisés, de donner toutes les garanties de transparence quant aux processus d’enchères ou d’avoir un siègle social en France. Car effectivement, ce sont des points qui suscitent la méfiance.

L’arnaque est quasiment invisible pour l’internaute. Mais avec un peu de jugeotte, elle est perceptible. Sachez déjà que pour avoir le droit de déposer une enchère, il vous faudra payer. Ce coût est exprimé en crédits, qui peuvent être achetés pour un somme modique. En moyenne, chaque enchère vous coûte entre 50 centimes et 2 euros, selon la valeur de l’objet. Certains sites vous offrent de quoi déposer une enchère en guise de cadeau de bienvenue. Après, il faudra passer à la caisse. Le consommateur intelligent qui croyait jusque là à une grande tombola tiquera : il faut donc payer. Chaque enchère est exprimé au centime d’euros près, ce qui donne un nombre extraordinaire de combinaisons possibles. Par exemple, les enchères montant rarement au-dessus de 10 euros, cela fait 1 000 possibilités d’enchères possibles. Soit, si vous faites le calcul, en moyenne 1 000 euros pour l’entrepreneur, voire plus si l’objet est de grande valeur. Ici réside la première arnaque : pour un objet vendu à 3 euros, le site en récupère deux ou trois fois la valeur !

Seconde arnaque : la possibilité de déposer plusieurs offres. C’est comme au Loto Foot : vous pouvez cocher plusieurs possibilités (victoire, nul, défaite), pour un même match. Plus vous cochez de possibilités pour un match, plus vous avez de chances de gagner ; mais plus vous payez aussi… Et c’est la même chose sur ces sites : possibilité est laissée de déposer jusqu’à une petite cinquantaine d’enchères pour un même objet, soit en moyenne 50 euros… Pour des espérences de gain encore très minimes (5%). Obnubilé par l’envie de gagner son iPhone à 3 euros, le gogo de base peut vite saler son ardoise !

Troisième arnaque : la résolution pas toujours très claire des processus d’enchères. Disons-le plus clairement : il y aurait des magouilles dans les secondes précédant la clôture d’un tour d’enchères. Les sites ne sont aucunement contrôlés par un huissier de justice, ce qui impose de s’en remettre à la confiance… de l’entrepreneur ! Plusieurs utilisateurs ont remarqué des mouvements suspects à l’approche de la clôture, voire carrément des enchères uniques devenir obsolètes parce qu’une autre enchère unique supérieure a été déposée ! Certains sites élimineraient donc des enchères uniques trop peu élevées pour leur privilégier d’autres utilisateurs prêts à payer plus cher.

Quatrième arnaque : y a-t-il vraiment des consommateurs heureux ? Comme pour les pilules minceur, les stimulateurs électriques, ou toutes les conneries vendues dans les téléachats, ces sites font en sorte de faire parler des utilisateurs satisfaits, comme gage de sérieux. C’est exactement ce qui fait douter de l’honnêteté du principe. Si ces sites se croient obligés de recourir à la communication par recommandation et bouche-à-oreille, c’est bien parce qu’ils sont incapables de produire un argumentaire de communication par des canaux normaux ! Hormis l’attraction par des prix alléchants, ils n’ont aucun argument pour avancer de la confiance et séduire. Parlons justement de ces fameux utilisateurs satisfaits : sur certains sites, ils se prennent en photo, et la prise de vue laisse parfois douter. On note par exemple des ressemblances extrêmement troublantes quant à la posture que prennent certains utilisateurs, comme si c’était à chaque fois un professionnel qui mettait en scène l’image. Les utilisateurs font souvent des têtes trop prononcées pour être authentiques. Quant aux commentaires… on se demande s’ils ne sont pas parfois rédigés par une seule et même personne !

Cinquième arnaque : un service après-vente défectueux. Une fois gagné, encore faut-il recevoir votre présent. C’est là que les choses se gâtent : de nombreux sites sont basés à l’étranger, où les législations sont plus douces. Un de ces sites a même acquis une boîte postale… en Californie, afin de pouvoir travailler selon sa législation. Ce même site a son service clients basé en Italie. Economie globalisée et cosmopolite ! Les délais de livraison sont très longs, et il arrive que les colis se perdent, ne soient pas livrés aux sociétés qui éditent les sites, ou qu’ils ne soient jamais envoyés.

Sixième arnaque : un vrai professionnalisme ? De nombreux éléments font parfois douter du caractère professionnel de ces sites. La communication y est déplorable : on peut lire sur un forum d’intérêt général le soit-disant « administrateur » d’une de ces sites répondre à des internautes mécontents avec acharnement et avec un ton tout sauf commercial. Le dogme du client qui a toujours raison et du profil bas semble inconnus de certains de ces sites. Passons sur les fautes de langage et d’orthographe, qui accroissent encore les soupçons. On ne peut que se méfier de sites qui n’ont pas de service de communication, surtout sur un secteur aussi borderline que celui-là, où il faut sans cesse déjouer les réticences. Parfois même, les sites proposent de venir échanger leurs expériences sur un forum… qu’ils éditent eux-mêmes ! Comme juge et partie, on ne peut mieux faire !

L’industrie du luxe croit fort au maintien de ses profits en temps de crise. Quand tout va mal, il faut offrir des paillettes, cela marche toujours ! C’est exactement ce qu’ont compris ces sites. Ils fonctionnent sur le paradoxe de l’individu moderne : même fauché, il continuera à consommer du superficiel. Il préfèrera sauter un repas tous les jours pour se payer un écran plasma ou le dernier téléphone à la mode. Alors, tant qu’ils trouveront des cons pour jouer à ces jeux débiles et plus qu’hasardeux, on ne leur tiendra pas grief de plumer ces pauvres gogos !

[Aucun de ces sites n'a été cité ni linké, à dessein. Je refuse de faire de la publicité gratuite pour ces arnaqueurs.]

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Novlangue au CPNT

16 février 2009 | Brèves, europe | 1 Réponse

Interrogé sur son ralliement à Philippe de Villiers pour les européennes, Frédéric Nihous répond qu’il ne fait pas d’alliance. Il préfère le mot d’ :

« accord programmatique conjoncturel »

Ainsi donc, en 1917 et 1944, la France et les États-Unis n’ont pas été alliés, mais ont conclu un « accord militaire conjoncturel ». Limpide périphrase.

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La téléréalité est en train de toucher le sommet de l’odieux

16 février 2009 | Médias | Aucune réponse

C’est l’escalade. Depuis Loft Story 1, premier coup de pioche inoffensif dans le roc de la téléréalité, les boîtes de prod’ françaises ont continûment gravi un à un les échelons vers toujours plus de vulgaire.

Premiers de cordée, tous les shows censés récompenser l’exercice de compétences, notamment les nouveaux télécrochets modernes : car qui dit vainqueur par talent, dit aussi éliminés par manque de talent. Et c’est ainsi que de voyeurs de seize rats de laboratoires enfermés dans un grand appartement on est devenus voyeurs au rire gras des casseroles vocales de malheureux candidats en quête éperdue de célébrité rapide.

Pire : on a voulu aussi tester la capacité de candidats à surmonter leurs peurs ou à jouer les Rambos modernes. Alors, devant Fear Factor, nous sommes devenus des violeurs de l’intimité, nous repaissant goulûment des phobies d’autrui. Devant Koh-Lanta, nous avons regardé des pauvres malheureux obligés d’ingurgiter des gros vers, des testicules de mouton, ou, dernière facétie en date, des tarentules vivantes, poils et pattes compris.

Nous avons aussi vu des couples se déchirer, se tromper, exposer à la lueur des flammes les détails intimes de leur couple, leurs espoirs déçus, leur tristesse et leurs larmes. Et ça nous a plu. Dans la même veine, on nous a servi en guise de dessert d’autres candidats chargés de lutter pour préserver un secret, par nature fermé à la divulgation, dernier joyau de l’indissolubilité de l’homme dans le collectif. Et pourtant, on a proposé à certains de se dévoiler pour les plaisirs d’un jeu et pour le son argentin de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Certains de ces ex ont fait leur rédemption. La plupart sont retournés à un anonymat qu’ils n’auraient jamais dû quitter, qui avec regrets, qui sans. D’autres continuent éperdument à écumer les soirées people, pensant être devenus un des leurs, avides de monnayer leur vie sans chercher à vraiment la remplir. D’autres enfin s’en sont extraits, ont gagné avec un brin de talent d’autres reconnaissances, musicale, artistique ou médiatique. Pour autant, ils resteront toujours marqués par la macule de la téléréalité.

Voici quelques jours, Loana, plus grande « star » de la téléréalité à la française, a été hospitalisée, sans doute pour cause d’agression physique à son domicile. Titres des journaux tabloïds, couverture filée (et cousue de fil blanc ?). Voilà un scoop. Comme si désormais, tout dans sa vie devenait événement : sa manducation des cerises, ses entorses de la cheville, ses sourires disgracieux, etc. Traquée à tout jamais : comment celle qui a accepté qu’on la filme en train de vivre enfermée, qu’on pénètre au plus profond de son intimité (sans mauvais jeu de mots), pourrait-elle avoir autorité pour réclamer un droit à la vie privée et un droit à l’oubli ?

Hors de France, le déchaînement du vulgaire, du salace et de l’odieux, est encore bien pire. Aujourd’hui, une ancienne star de la téléréalité britannique, Jade Goody, vit les derniers mois de sa vie. Sa bataille contre le cancer semble perdue. Oh, ne nous attendrissons point trop : jusqu’au bout, elle aura joué à fond la carte de la téléréalité. Celle qui a toujours assumé le fait de monnayer sa vie, monnaie aussi sa mort : son cancer lui aura permis d’assurer à ses deux fils un solide héritage qui leur permettra de grandir plus confortablement qu’elle-même. En Espagne, le sommet du vulgaire a été atteint. Un couple de candidats à la version ibérique de Pékin Express, a été sommé d’abandonner. Motif ? Le candidat masculin, âgé aujourd’hui de trente ans, a assassiné ses parents quand il avait 15 ans.

Qu’y a-t-il de plus paradigmatique de cette forme de télévision qui conduit à la déshumanisation par le cloisonnement, la destruction de l’instinct grégaire par le concept des éliminations endogènes au groupe, et l’abandon de toute dignité, que d’avouer en direct avoir commis l’acte qui par essence vous exclue le plus de la communauté humaine : le meurtre ?

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Nouveau feed RSS

16 février 2009 | Coulisses | 1 Réponse

Hier, Jacques Rosselin m’a mis la puce à l’oreille. Depuis mon passage sur Feedburner, je n’avais pas effectué la modification nécessaire dans mes fichiers pour que mon flux RSS puisse fonctionner correctement. Certains ont donc dû rater tous mes billets pendant un mois.

La chose est désormais réparée. Pour me suivre, il suffit de cliquer , ou bien de cliquer sur l’icône RSS qui apparaît sur votre barre de navigation.

Votre serviteur vous donne rendez-vous dans votre agrégateur, chers lecteurs, ainsi que dans Vendredi !

[Saut de ligne pour corriger un problème graphique.]

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La dure réalité des sondages ?

16 février 2009 | MoDem, Médias | 2 Réponses

Si l’on en croit Le Figaro, Bayrou se préparerait en douceur à une jolie branlée : selon un sondage, 82% des Français ne connaîtraient pas Marielle de Sarnez, 80% Jean-Luc Bennhamias, 45% Jean-François Kahn et 30% Corinne Lepage. Quant aux autres têtes de liste pour les européennes, le char Dassault n’a même pas cru bon de les placer dans le sondage tant il craignait des scores abyssaux. Merci de la déférence.

A dire vrai, peu importent les chiffres. Livrés brut, ils traduisent effectivement l’information : le déficit d’image et de positionnement. Maintenant, si on les commente, on leur donnera une autre traduction : le déficit d’image des députés européens. Eh oui ! De Gaulle disait des Français qu’ils étaient des veaux, ce n’est pas loin d’être vrai : au-delà de la mairie, dont tous les habitants connaissent le porteur de l’écharpe, qui connaît son conseiller général, son député, son sénateur ? Peu de monde. Qui se souvient aujourd’hui que les vieux cadavres de la Chiraquie et de la Mitterrandie sont à Strasbourg : Toubon, Rocard, et consorts ? Qui peut citer ne serait-ce que 10 des 78 députés européens français ? Encore moins de monde.

Curieux d’ailleurs comme les deux plus grosses « stars » sont celles qui ont effectué leur carrière en France. Corinne Lepage, toujours connue non pas pour son rôle de ministre éphémère, mais pour ses prises de position lors du naufrage de l’Erika, qui commence d’ailleurs à dater d’une décennie et lui coûte des points. Et Jean-François Kahn, star modeste jusqu’à voici deux ans, et squatteur de plateaux télé depuis pour taper contre Sarkozy et soutenir Bayrou. Et hop, voilà des points en plus.

Alors franchement, Bruxelles, ce n’est pas Broadway, messieurs du Figaro. C’est plutôt le château de la Star Ac : un truc que seuls les fans regardent assidûment.

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Nous ne devons pas avoir peur de notre jeunesse

15 février 2009 | Société | Aucune réponse

Vous aurez remarqué comment la comparaison en politique fonctionne unilatéralement : on compare notre droit du travail et notre économie à celle outre-manche ou à celle scandinave pour montrer à quel point nous avons du retard. Mais jamais l’on ne se compare à d’autres nations pour relativiser des situations que certains sont bien prompts à appeler crise. Est-ce là un exercice diplomatique que de ne jamais critiquer un pays ami ? Est-ce plutôt pour effacer toute contradiction, comme une sorte de TINA du mouvement et de la réforme plus que de TINA du statu quo ? Exemple avec la famille.

Depuis environ un an, le gouvernement a circonscrit notre jeunesse à l’intérieur de grandes apocalypses. Nos jeunes seraient donc très portés sur la boisson, à tel point qu’il faut légiférer en urgence à ce sujet. Nos jeunes seraient aussi très vulnérables face à l’ogre Internet, repaire des violeurs, des kidnappeurs, des égorgeurs et autres Jack l’Éventreur cybernétiques, comme l’affirme la vidéo publiée par le Secrétariat d’État à la famille, dans laquelle Arthur va prendre cher face à une bande de néo-nazis et où la petite Anna va pouvoir faire joujou avec un vrai lapin libidineux (ou -nœud, on ne sait pas si le script s’est livré à des facéties langagières). Et puis, à chaque cas de pédophilie, comme on vient encore d’en engloutir un à Lille (double combo, il s’agit d’un prêtre, en plus !) il y a une semaine, on nous rappelle à quel point nos enfants sont en danger, même à l’école.

Tel serait ainsi le portrait d’une jeunesse dépravée, irresponsable, inconsciente du danger. Tremblez, parents ! Traversons pourtant la Manche. Avons-nous des raisons de nous inquiéter ?

Quelques statistiques : en France en 2005, l’âge moyen au premier rapport sexuel était de 17,5 ans pour les filles, 17,2 ans pour les garçons, sensiblement le même en Grande-Bretagne. Pourtant, depuis quelques jours, la Grande-Bretagne se passionne pour Alfie, un adolescent de 13 ans dont la voix n’a pas mué et qui ressemble à un enfant de 8 ans, devenu papa (la mère en a tout juste 15), symbolisant pour les Conservateurs le déclin des valeurs morales de l’Angleterre. Les scientifiques s’inquiètent d’une montée des rapports sexuels avant l’âge de 16 ans en Angleterre, pourtant le pays de la vieille morale rigoriste de l’ère victorienne.

En ce qui concerne la consommation d’alcool, les jeunes Français seraient en 2003 3% à consommer de l’alcool régulièrement (10 fois/mois) à 14 ans, 13% à 17 ans (20% des garçons et 7% des filles). Ils sont 32% des garçons de 15 à 19 ans à déclarer avoir été ivres au cours des douze derniers mois, contre 20% des filles. On remarquera d’ailleurs que ces chiffres sont à manipuler avec précaution, tant la notion d’ivresse est premièrement subjective, et ensuite est généralement beaucoup plus rapidement ressentie quand on est jeune : on peut être ivre avec une très petite quantité d’alcool. En Angleterre, si l’on s’en tient à des chiffres du Daily Telegraph de septembre 2007, il y aurait eu 26 000 hospitalisations entre 2002 et 2006 pour cause d’empoisonnement à l’alcool, soit 18 par jour, à tel point que la lutte contre la consommation excessive d’alcool devient en Angleterre un vrai sujet de société. C’est d’ailleurs en Grande-Bretagne qu’est apparue la pratique de binge drinking, qui consiste à boire le maximum d’alcool en un minimum de temps. Cette pratique est encouragée par deux phénomènes : le prix modique des boissons et surtout la fermeture très hâtive des pubs (23h). Autrement dit, quand on sort, autant rentabiliser un maximum.

Nos jeunes sont donc sages vis-à-vis de l’alcool. Il semble que les parents jouent le jeu. Mais surtout, il n’y a pas en France d’icônes jeunes faisant montre d’une image désastreuse. Lorie et M. Pokora ne sont pas des ivrognes ni des toxicomanes, bien au contraire. En Angleterre, les deux nouvelles icônes de la jeunesse, Amy Winehouse et Lily Allen, font à elles seules tourner les tabloïds anglais par leurs frasques : ivresse répétée, addiction aux drogues, etc. Leur succès médiatique est tout autant basé sur leurs talents musicaux que sur leur image iconique. D’ailleurs, la seconde tend à supplanter la première, puisque Amy Winehouse n’a plus rien produit musicalement depuis deux ans et enchaîne les annulations de concerts, tandis que la seconde mêle maladroitement les deux dans un parcours à la Britney Spears. Lily Allen, d’ailleurs, vient de soulever un tollé outre-Manche en invitant les parents à laisser leurs enfants essayer les drogues, affirmant que « certaines personnes réagissent bien [aux drogues], d’autres non. Essayez et voyez ce que vous en pensez. » On imagine mal en France des bad boys assimilant les pilules d’ecstasy à des Smarties ! Ils sont déjà bien occupés à convaincre les jeunes de casser du flic.

Mais c’est tellement mieux de ne pas regarder ailleurs pour maintenir la désinformation. C’est aussi ça, TINA : ne pas présenter d’alternative pour mieux dire qu’il n’y en a pas.

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Politique du détricotage

15 février 2009 | La vie de la cité, Société | Aucune réponse

Le président aime bien dire qu’il réfléchit avec bon sens. Celui-ci (le bon sens, Dieu merci ! pas le Président) étant la chose du monde la mieux partagée (Descartes reloaded), c’est le seul dogme auquel il faut s’inféoder. Alors faisons comme le Président a dit : jugeons avec bon sens. Et affirmons-lui ceci : Monsieur le Président, la politique consiste à améliorer les choses, pas à les empirer.

Cette lapalissade assumée, précisons. Vendredi 13, Nicolas Sarkozy, qui en a sans doute soupé de gérer la crise, la Guadeloupe, le pouvoir d’achat, et autres petites contrariétés, est allé prononcer un discours sur la famille. Où l’on apprend la grande mesure du quinquennat, qui tombe fort à propos : la création d’un statut de beau-parent. Magnifique, en ces temps de crise, une telle mesure s’imposait. Comme le note judicieusement mon confrère Juan de Sarkofrance, cette mesure est une vaseline : un morceau de viande jeté en pâture à des appétits féroces d’acquisitions de droits. Mais dans le morceau de viande, il y a la grosse pilule à avaler.

Nicolas Sarkozy souhaite ainsi raccourcir la durée du congé parental. Celui-ci est accusé d’empêcher les mères de retourner au travail et de bloquer leur carrière : version officielle. Version officieuse : Working Rachida a fait des émules, et ses relevailles expresses après la ponte de début d’année ont fait comprendre au Président que le « travailler plus pour gagner plus » pouvait s’appliquer à l’obstétrique.

Voilà un bel exemple de politique de détricotage. La France, rappelons-le, à la deuxième plus forte natalité européenne, et est le seul pays avec l’Irlande à avoir dépassé la barre des deux enfants par femme en âge de procréer. Est-ce à dire que les Françaises sont plus portées sur le pouponnage que leurs congénères européennes, allemandes notamment ? Nenni. Comme toujours depuis vingt ans, on fait des enfants parce qu’on en a les moyens. Et la France a su mettre les moyens pour doper le taux de natalité : politique de la garde d’enfants et congé maternité/paternité avantageux. Auxquels il faut certes ajouter dans le calcul l’apport des familles immigrées, dont la natalité est souvent plus élevée que la nôtre. Or, en Allemagne, la politique de natalité était désastreuse avant l’arrivée d’Angela Merkel à la Chancellerie : les mères allemandes devaient choisir entre travail et enfants. En effet, le dogme des 3 K (Kinder, Küche, Kirche : Enfants, Cuisine, Famille) fonctionne encore : les Allemandes sont censées s’occuper à plein temps de leurs enfants et les élever, et il est très mal vu socialement de confier ses enfants en bas-âge à des structures d’accueil. Face au dilemme de la maternité et du choix de carrière, les Allemandes ont fait le choix : les enfants sont bruyants, contraignants, ils rompent l’insouciance de la vie de non-parents, et chargent de responsabilités à un âge où l’on doit encore construire sa carrière. Voilà comment une tendance structurelle de la société est accentuée par une politique de natalité défectueuse : en ne proposant aucune mesure pour aider les femmes à s’arrêter de travailler et à se réinsérer dans le marché de l’emploi après la grossesse, le gouvernement allemand a rendu l’Allemagne « Kinderfeindlich » (hostile à l’enfance).

Or, si l’on en croit Le Monde, 30% des femmes avouent s’être arrêtées de travailler par défaut, parce qu’elle n’avaient pas d’autres modes de garde. C’est pour ces 30% de working mothers que le Président veut agir. En raccourcissant le congé parental. Et en ouvrant plus de places en crèche. Là réside l’hypocrisie.

On sait à quel point les crèches et les garderies sont une épine dans le pied des municipalités et du gouvernement : certains se font même agresser parce qu’ils ne satisfont pas aux exigences de placement des familles. Pour une bonne natalité, il faut à la fois des congés relativement bien payés et qui permettent une réinsertion rapide dans l’entreprise, ou des politiques d’ouverture de places de crèche pour celles qui veulent continuer à travailler.

Mais que propose concrètement Nicolas Sarkozy ? Qu’on arrête de se focaliser sur des points de détail au sujet des crèches. Jugez plutôt :

« L’adaptation des normes d’encadrement à l’âge de l’enfant est tout aussi nécessaire. [...] Ainsi, dès cette année, les assistantes maternelles qui le souhaitent pourront garder non plus 3 mais 4 enfants. Je vous supplie de considérer qu’il faut que l’on sorte du sacro-saint statut, de ces sacro-saintes règles dont je comprends bien l’esprit mais, franchement, dans un pays où l’on n’a pas assez d’assistantes maternelles et de places de garde, n’était-il pas nécessaire de permettre à une assistante maternelle de garder 4 enfants ? [...] On se focalise sur des points extraordinaires : le nombre de mètres carrés de la pièce, le nombre de fenêtres, le nombre d’enfants, l’aération, le sol. Et le dévouement ? Et la bonne volonté ? Et la gentillesse, le charisme, l’expérience ? Tout ceci n’est pas valorisé. [...] »

Voilà donc le Président prêt à faire primer les rigueurs budgétaires et à effacer toutes les contraintes que l’on s’impose pour élever les enfants dans de bonnes conditions. Le nombre de mètres carrés de la pièce ? Peu lui chaut : tant qu’on peut entasser les enfants, entassons-les. Les poulets vivent bien en batterie, et alors ? Le nombre d’enfants ? De même : l’hôpital arrive bien (mais si !) à soigner toujours plus de malades avec moins de personnel, et les magistrats à statuer sur un nombre croissants d’affaires avec le même personnel que depuis le XIXe siècle, et alors ? Qu’est-ce que d’élever un enfant dans un bon environnement en face de l’importance suprême de tous les placer en crèche ?

Car la bonne volonté, la gentillesse, le charisme et l’expérience (sic) sont les quatre glaives capables de supporter cette politique. Quand vous êtes gentil, charismatique, compétent et expérimenté, on peut à l’envi vous coller 6, 7 ou 8 gamins dans les pattes, dans une crèche de 50m², avec des horaires étendus (autre exigence présidentielle), ça ne fera pas craquer la barque ! Et puis, TINA : il faut que les mères puissent retourner travailler au plus vite, c’est Rachida qui rend la chose évidente.

On savait que la croissance osseuse était inégalement partagée, si l’on en juge par la taille. Si maintenant on a la preuve que le bon sens l’est aussi, quelle certitude va-t-il nous rester dans ce monde qui tombe en lambeaux ? O tempora, o mores

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Les plaques d’immatriculation peuvent-elles remettre en cause la Constitution française ?

14 février 2009 | La vie de la cité | 1 Réponse

[EDIT du 14/02 à 23h13 : D'après la carte des logos publiée par le JDD, la Corse et la Bretagne auraient pour le logo le Gwenn-ha-du et la Corse la tête de Maure. Il semblerait donc que pour ces deux régions, on ait pris un logo différent du logo officiel du conseil régional. Affaire à suivre.]

Un arrêté ministériel vient d’être publié : le gouvernement n’autorisera pas la présence du drapeau breton, comme toute marque d’identité non reconnue par l’organisation territoriale de l’État, sur les plaques d’immatriculation. On se souvient à quel point la survivance de la mention du département avait cristallisé les tensions parmi les élus locaux. Pour certains, voir disparaître ces 95 numéros différents qu’on s’amuse à regarder sur l’autoroute des vacances était l’abandon d’un morceau du patrimoine culturel français. A raison, il apparaît très clair que ces plaques contribuent à la formation de la représentation du territoire français, à l’expression de ses particularités, et sont un support pédagogique pour l’apprentissage de la géographie française.

L’article 9 dispose que

« les plaques d’immatriculation des véhicules portant le numéro définitif prévu à l’article R. 322-2 du code de la route doivent comporter un identifiant territorial constitué par le logo officiel d’une région et le numéro de l’un des départements de cette région »,

Et l’article 10 qu’il est

« interdit de modifier les plaques d’immatriculation ou d’y rajouter un élément »,

et qu’il est

« interdit d’apposer sur les véhicules automobiles ou remorqués des plaques ou inscriptions susceptibles de créer une quelconque confusion avec les indications de la plaque d’immatriculation. »

En clair, la République ne reconnaît pas d’identités régionales qui pourraient s’agréger autour de symboles que la République ne reconnaît pas, et auxquels elle préfère des symboles (logos) officiels, expression d’une composante nationale effacée de toute passion. Pour prendre deux exemples : la Bretagne devra abandonner son emblème national, le Gwenn-ha-du, pour l’hermine stylisée, emblème choisi par le Conseil régional de Bretagne ; la Corse, elle, devra abandonner la tête de Maure pour l’immonde logo choisi par la Collectivité territoriale de Corse, sans doute inspiré par le lobby des plombiers-chauffagistes tant il ressemble à un radiateur. Lez deux symboles officiels de la République sont nettement moins chargés de symboles et mobilisateurs que le drapeau breton et la tête de Maure, et ce d’autant plus qu’ils sont systématiquement accompagnés d’une légende en langue régionale : Breizh (ou BZH) et Corsica.

Il semble tout de même y avoir quelques couacs : en dépit d’un article qui ne laisse aucun doute, le ministère de l’Intérieur a édité un dépliant à l’attention des fabricants de plaques sur lesquels il donne quelques exemples graphiques des futures plaques : les plaques corse et bretonne ont, qui sa tête de Maure, qui son Gwenn-ha-du. Allez comprendre…

Tout cela disparaîtra de la plaque officielle. Mais, si l’on lit attentivement l’article 10, on s’aperçoit qu’il est interdit de modifier la plaque ou de disposer des éléments de nature à créer la confusion sur les éléments officiels. En clair, il sera illégal de faire sauter le logo et de le remplacer par un de son cru. Mais il apparaît clair aussi que l’apposition d’autocollants régionaux sur l’arrière des voitures pourra être considéré comme une tentative de confusion. Admettons que l’horrible logo corse vous rebute, et que vous tenez à ce qu’il y ait votre tête de Maure et le mot Corsica. Apposé sur l’arrière de votre voiture, le gendarme peu au fait de sa géographie et ne sachant pas que 2A et 2B sont les identifiants des deux départements corses, pourra vous gronder sévèrement. Limpide.

Au-delà de ces simples tracasseries réglementaires, on perçoit mal la logique constitutionnelle là-dessous. Oui, on le sait, la Nation est une et indivisible. Oui, la langue officielle est le français. Oui, Saint-Jacob est le grand architecte de l’État français. Mais interrogeons-nous justement sur ce point. Les plaques sont désormais totalement uniformisées par le fait que l’immatriculation d’un véhicule lui sera attribuée à vie : si j’achète à Bayonne un véhicule en provenance de Strasbourg, son immatriculation ne change pas. J’ai certes le droit de me refaire faire une nouvelle plaque pour ne pas avoir à porter mention d’un numéro de département qui n’est pas le mien, mais la plaque en elle-même reste identique. De la sorte, il y a bien une uniformisation du parc automobile. En outre, toutes les plaques, sans exception, et sans refus possible, porteront mention d’un « F » symbolique de la France : toute voiture immatriculée en France sera déclarée française, et par extension symbolique, son ou ses conducteur(s) seront aussi déclarés français. La déclaration d’immatriculation apparaît donc comme un acte d’état civil, mais pour véhicules.

De là, on en déduit qu’un même véhicule pourra être indistinctement marqué régionalement (plus la voiture changera de propriétaire, plus elle changera de logo, si les transactions sont toutefois interrégionales), mais restera toujours français. La suprématie de la Nation sur toute expression régionale est donc établie. A partir du moment où la législation prévient des pratiques susceptibles de remettre en cause l’unicité de la Nation, faut-il seulement aller jusqu’à étouffer toute marque de régionalisme ?

A ce stade-là, on met l’État en face de ses propres incohérences. La Corse dispose d’une Assemblée globalement autonome (un comble constitutionnel !) mais n’a pas le droit d’exprimer son régionalisme sur les plaques (l’immonde logo radiateur de Corse n’est pas suffisamment mobilisateur pour qu’il soit une expression d’appartenance ou d’attachement). Un jugement du tribunal administratif de Rennes du 6 mars 2008 déclare légale la signalisation bilingue sur les panneaux d’indications en Bretagne, mais le Gwenn-ha-du est illégal, et les langues régionales ont fait débat lors de la discussion sur la révision de la Constitution. Pire : la bordure à droite de la plaque d’immatriculation est précisément dévolue à l’expression d’un attachement territorial qui peut être exclusif du lien domiciliaire actuel du conducteur, mais cet attachement doit se faire dans des formes dépassionnées.

On tourne vraiment en rond.

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Mugabe résoud la crise mondiale

13 février 2009 | La vie de la cité | 1 Réponse

On peut gloser à loisir sur la tyrannie au Zimbabwe, il faut reconnaître une grande qualité à Mugabe : il fait parler de son pays.

Buzz au Zimbabwe. Voilà environ 5 ans que le Zimbabwe nous préoccupe et fait les choux gras de la presse. C’est malheureusement au détriment de la population. Mais toutes nos rédactions guettent avec envie, la bave aux lèvres, les annonces de la banque centrale zimbabwéenne : combien y aura-t-il de zéros sur le prochain billet émis ? Début décembre, la banque émettait un billet de 100 000 000 de dollars zimbabwéens. Il y a un mois, on passait à 100 000 000 000 000 de dollars. D’ordinaire, les chiffres simplifient la lecture ; ici, il faut passer par la transcription littérale tant on n’arrive pas à se le représenter : cent mille milliards de dollars. Fussent les devises zimbabwéennes au cours du dollar américain qu’un seul billet émis à Harare équivaudrait à plus de cent quarante milliards plans de relance américains. Oui mais voilà : un seul billet vaut à peine… 30 dollars.

On rit sous cape avec un regard colonialiste des déboires financiers des pays d’Afrique, afin de se rassurer sur les capacités financières de nos États. J’imagine assez bien Joffrin entamer une danse subsaharienne avec un pagne en roseau et des incantations gutturales : « La krizé laba ! La krizé laba ! ». C’est tellement symptomatique de notre regard totalement ahuri sur l’Afrique et ses grandes difficultés. Allez, jusqu’au prochain bifton !

Tsvangirai vs. Mugabe. On aime bien aussi rire des déboires démocratiques des pays africains afin de se rassurer sur le niveau éminemment supérieur de nos démocraties. Avec Mugabe, on est servi. A 85 ans, au pouvoir depuis 28 ans, il espère encore un nouveau mandat. Son challenger, Morgan Tsvangirai, triomphant des urnes, a bien du mal à faire accepter sa légitimité démocratique face à celui qui considère que son pays lui appartient. Curieux d’ailleurs comme le Zimbabwe s’invite dans le département Afrique de la rubrique International des rédactions : d’ordinaire, on a de quoi faire avec les dictateurs-présidents et les juntes militaires de la Françafrique ! Mais c’est tellement savoureux de voir des pays instrumentaliser leurs constitutions, se décorer comme des sapins de Noël à la Bokassa, organiser douze coups d’États par an : ça permet de parler de l’Afrique autrement que pour le football. De toute façon, c’est bien connu, en Afrique, à part des coups d’États et des footballeurs, on ne sait rien produire, n’est-ce pas Mâm’ Chabot ?

Birthday party. Le 21 février, Mugabe aura 85 ans. Et pour ses 85 ans, Mugabe a décidé de faire un sacré sacrifice. Au diable l’inflation galopante ! Au diable la rigueur budgétaire ! On fait péter le champagne ! L’industrie du luxe, qui pleurniche sur la légère érosion de ses profits à cause de la crise, va ouvrir le tiroir-caisse : Moët va fourguer 2 000 bouteilles de champagne, Ferrero Rocher enverra 8 000 boîtes d’ambassadeur (il en faut, pour 15 millions d’habitants !), on achètera 500 bouteilles de whisky, 8 000 homards, 3 000 canards, 1 tonne de gambas, 4 000 portions de caviar… Le tout pour une facture qui devrait exploser le record de l’année dernière : 1,2 millions de dollars.

Il n’y a pas à dire : le monde sauvé par le Zimbabwe, ça a de la classe. Allez, et si en retour on donnait un petit quelque chose, je sais pas, moi, histoire d’éradiquer la fin dans le monde par exemple ? Ou mieux : donner à l’Afrique les moyens économiques nécessaires au tissage d’une société démocratique exemplaire. Ah, mais il faudra faire un choix : ou se marrer in saecula saeculorum de l’Afrique, ou bien la soigner.

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Le métier des enseignants-chercheurs est-il la recherche ?

13 février 2009 | EHESS, La vie de la cité | 3 Réponses

Le Figaro publie un article-scandale : un quart des enseignants-chercheurs ne publierait pas ! Pire, ces feignasses osent même détourner le bien public en allant pantoufler ! En effet, la Pravda sarkozyste avance que certains, commes les chercheurs en économie et les profs de droit, vont jusqu’à vendre leurs services de consultants dans des boîtes privées. Double salaire, pour un seul métier : travailler pareil pour gagner plus, voilà un bel exemple d’escroquerie qu’il faut dénoncer !

Encore une fois, on casse du sucre sur le dos des fonctionnaires en totale méconnaissance du sujet. Le journaliste truffe son article de cautions scientifiques en interrogeant des présidents d’université afin de donner l’illusion qu’on lève le coin du voile sur des pratiques corporatistes. Revenons sur quelques points.

Le métier des enseignants-chercheurs est la recherche. Le temps que les enseignants passerait à se vendre au grand Kapital serait donc autant de temps de perdu sur la publication. Car un chercheur, ça doit chercher, sinon ce n’est pas chercher. Ça doit réfléchir, problématiser, trouver, et publier. Voilà l’automatisme de la pensée actuelle du gouvernement : un chercheur prolifique est celui qui publie.

Or, ce n’est qu’une partie immergée de l’iceberg. Les maîtres de conférence ont quelques heures de cours à donner par semaine, qui certes ne leur plombe pas trop l’emploi du temps. Mais aucun chercheur en France n’est freelance : aucun ne cherche seul. La profession l’exige parce qu’elle fonctionne comme de nombreux métiers en réseaux, en proximité de recherches et d’objets d’étude. Et puis, les subventions vont aux centres de recherche, pas aux chercheurs individuellement.

Dès lors, une partie très importante du métier de chercheur consiste à animer la communauté scientifique. Gérer un centre de recherche, ce n’est pas du gâteau ! Certes il n’y a d’ordinaire qu’un directeur et un ou deux co-directeurs pour se répartir la masse de travail. Mais tous les membres participent de la vie du centre : organiser un colloque, gérer l’administration d’une revue scientifique, gérer les éditions d’une université, voire d’une collection particulière pour les plus développées d’entre elles, etc. Tous ces aspects sont fondamentaux pour la vie scientifique aujourd’hui, et ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui les thésards qui sont hébergés dans des centres de recherche doivent savoir maîtriser des bases de données et l’informatique : ils sont tout à la fois scientifiques et laborantins.

En outre, publier ne veut rien dire. Le régime de publication est d’une diversité très grande. Vous pouvez publier soit un essai, grand rendez-vous de votre carrière, qui vous prend en général plusieurs années et constitue un peu un bilan de compétences et un bilan de recherche. Soit un article, en général soit des morceaux d’essai en cours, soit des exercices de synthèse ou de monographie sur un aspect précis d’un objet de recherche : c’est le cas des articles au sein d’ouvrages collaboratifs. En général, ils ne sont pas véritablement fouillés, ce qui ne veut pas dire cependant qu’ils ne vous prennent pas du temps. On peut publier encore un manuel, en général une grosse escroquerie : un gros livre de synthèse, écrit d’une traite sans se casser la cervelle, qui sera vendu plus de 20 euros à des étudiants de premier cycle. La valeur scientifique est généralement nulle, mais ce n’est pas son but : il s’agit de faire le tour d’une question, de rassembler et de synthétiser un savoir, et d’empocher le magot. Il y a enfin, pour certains champs des sciences humaines, les éditions : vous prenez une source, vous faite une préface, une postface, et hop, vous publiez. Votre apport personnel n’est pas très lourd, mais cela compte quand même comme une publication.

En face de tant de publications différentes, il est idiot de prendre en compte le volume de publication pour mesurer l’activité d’un chercheur. Si demain on venait m’obliger à atteindre un seuil donné de publications annuelles, je sais ce que je ferai : de la soupe synthétique, du chiffre, pour qu’on me laisse tranquille. Le gouvernement serait très content, mais son objectif de réintégrer le classement de Shanghaï s’éloignerait d’autant.

Enfin, interrogeons-nous : si les enseignants-chercheurs vont chercher l’argent ailleurs, c’est qu’ils ne le trouvent pas où il devrait être. Un maître de conférences démarre à 2 000 euros brut et termine sa carrière à 4 200 euros. Un professeur des universités démarre à 2 900 euros et termine à 5 800 euros brut. 2 000 euros brut pour des maîtres de conférence qui sont, à cause du faible nombre de places disponibles, agrégés, docteurs et normaliens pour la majorité. Je n’ai rien contre la concurrence des élites ni contre le fait qu’effectivement les chercheurs doivent accepter la place du savoir dans la société néolibérale, mais quand on a bac +8, qu’on a passé un concours parmi les plus difficiles (l’agrégation) et qu’en plus on en a bavé pour intégrer Normale, il y a comme un problème de voir que tant d’efforts sont rémunérés au lance-pierres. Par ailleurs, inutile d’espérer être maître de conférences avant 30 ans, c’est de l’illusion. Et à 30 ans, en général, vous êtes marié, avec peut-être un enfant à charge…

Beaucoup de professeurs ont trouvé la combine : ils se font embaucher en classe prépa. Etre agrégé, docteur et normalien en classe prépa, ça rapporte beaucoup, surtout dans les plus exposées. Mais prof en classe prépa, oubliez vos rêves de publier régulièrement : la charge de travail pour le coup est trop importante. On peut difficilement tout avoir, la prolixité scientifique et l’argent qui coule à flots.

Qu’on s’étonne ensuite pourquoi beaucoup plébiscitent les expatriations, notamment vers le Canada, mais aussi les États-Unis ! Ironie du sort : si les États-Unis trustent tous les classements de recherche, c’est, comme le note judicieusement Marcel Gauchet, parce qu’il est « incapable de se reproduire par lui même mais ne survit que par le débauchage d’élites étrangères ». La quadrature du cercle !

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