Ah ! Ça ne se passera pas comme ça, je vous le dis, moi !
Les socialistes sont vent debout : Alain Marleix, figure de proue du charcutage électoral, veut s’attaquer à leurs circonscriptions. La menace se précise : sur les 33 circonscriptions qui seront sacrifiées, 9 sont détenues par la droite et 23 par la gauche ; la trente-troisième concernée est celle de Creuse, qui dispose actuellement de deux circonscriptions, avec deux députés, l’un PS, l’autre UMP. Leur prochaine fusion laissera place en 2012 à un combat à mort entre Michel Vergnier, moustache blanche et casaque rose, et Jean Auclair, raie sinistrogyre et casaque bleue.
On taxe ainsi vite le redécoupage Marleix de magouille électorale. On dénonce que l’expert en carte électorale chargé de redécouper démocratiquement les circonscriptions soit le même que le « monsieur élections de l’UMP » ; sans doute à gauche aurait-on préféré Bruno Le Roux, histoire d’être mieux servi. Pourtant, le redécoupage à volume de députés constant n’est pas nécessairement une fragilisation de l’opposition. Toute circonscription supprimée ou fusionnée sera recréée ailleurs, de sorte qu’il y ait après le redécoupage le même nombre de députés, soit 577. Si donc les socialistes récupèrent dans un autre département un député perdu ici ou là, le scandale ne sera pas démocratique ; il sera baronnial et féodal.
Avantage à la droite ?
Selon les informations publiées par le ministère de l’Intérieur, 11 départements devraient gagner une circonscription (l’Ain, le Gard, la Gironde, l’Ille-et-Vilaine, l’Isère, le Loiret, la Savoie, la Haute-Savoie, le Var, le Vaucluse, et le Val-d’Oise), et 4 départements bénéficieront de deux circonscriptions supplémentaires (la Haute-Garonne, l’Hérault, la Seine-et-Marne et la Réunion). Parmi les 11 départements qui gagneront une circonscription, 8 sont pour le moment favorables à l’UMP (l’Ain, le Gard, le Loiret, la Savoie, la Haute-Savoie, le Var, le Vaucluse, le Val-d’Oise), et 3 à la gauche (la Gironde, l’Ille-et-Vilaine, l’Isère). Parmi les 4 départements qui gagneront deux députés, la Seine-et-Marne et l’Hérault sont quasiment acquis pour l’UMP (la Seine-et-Marne est acquise, puisque les 9 députés sont UMP), la Haute-Garonne est acquise au PS même si la 1ère circonscription, celle emblématique de la droite, n’est que fraîchement tombée en 2007, et la Réunion est partagée entre UMP et PS. Pour la Réunion comme pour l’Ille-et-Vilaine et l’Isère, l’enjeu sera dans le choix des cantons, car ces trois départemens connaissent une fracture géographique : l’Ille-et-Vilaine est à gauche à l’ouest, à droite à l’est (5e, 6e et 7e circonscription) ; l’Isère est majoritairement de gauche à l’est, UMP à l’ouest (6e, 7e et 8e circonscription) ; la Réunion est un patchwork géographique de gauche et de droite. Ainsi, ce n’est pas la création d’une ou deux circonscriptions qui importera, mais l’endroit où elles seront implantées.
Pourtant, dans tous ces calculs d’apothicaire, une variable très importante est minorée : l’électeur. Conjecturer sur les pertes, les fragilisations, les renforcements en 2009, c’est bien beau, mais on oublie une variable d’importance : la gauche est actuellement lésée à suffrages égaux en 2012. Qui nous dit qu’en 2012, la gauche ne remportera pas les élections législatives, provoquant un raz-de-marée comme en 1981 ? Depuis 2002, les législatives sont un vote de ratification, et qui remporte la présidentielle a de fortes chances de colorier la carte électorale de sa propre couleur. Et quand bien même la gauche ne remporterait pas les élections présidentielles, elle pourrait se maintenir ou améliorer son score aux législatives. L’exemple de 2007 nous l’a bien prouvé : on n’est jamais à l’abri d’un lapsus malheureux comme la fameuse TVA sociale ou simplement d’un désir d’équilibrer le jeu politique afin de ne pas donner les pleins pouvoirs à un parti.
Pourquoi tant de cris d’orfraie alors ? C’est principalement parce que ce sont les moules accrochées à leur rocher qui crient, balayées par les embruns sur le rivage. Touche pas à ma circo ! Dans ce jeu politique, comment est-il seulement possible de proposer de faire un redécoupage dépolitisé ? Si le redécoupage est favorable à un camp, c’est un scandale démocratique. Faut-il donc que l’exigence d’équilibre prime sur l’argument démographique ? En clair : faut-il faire un redécoupage qui arrange les installés ou un redécoupage qui prenne en compte les données démographiques ?
Géologie électorale
Allons au-delà de la simple volonté de nuisance de la part de l’UMP. Il est un fait qu’actuellement la proposition de redécoupage est à l’avantage de la droite. Il est peut-être aussi un autre fait, qui lui est corrélé : l’argument démographique est à l’avantage de la droite. Ici, on touche à un point beaucoup plus sensible : lorsque la victoire par les urnes est légitimée par un processus qu’il faudra bien mettre en place un jour. En clair : « Mais c’est pas de notre faute si les endroits où y’a plein de gens votent pour nous ! ».
Au début du XXe siècle, André Siegfried proposait une lecture géologique de l’électorat. Pour résumer, il avançait que les terrains granitiques, où les points d’eau sont nombreux et dispersés, favorisaient un habitat dispersé, et donc la domination politique des grands propriétaires terriens. A l’inverse, sur les terres calcaires, l’eau est plus rare et impose les regroupements de population autour des lieux où elle jaillit ; l’eau est ainsi à la source d’une sociologie villageoise beaucoup plus égalitaire. Cette théorie, pour stimulante qu’elle soit, ne fonctionnait qu’une fois sur deux au moment où Siegfried écrivait ; alors que dire aujourd’hui, où le clivage politique n’est plus entre propriétaires terriens et villageois citadins ! Cependant, cette théorie par la terre ne manque pas d’interroger. Et si la sociologie électorale fossilisait les circonscriptions ? L’héliotropisme des retraités vers le soleil méditerranéen, en vieillissant l’électorat, l’a déporté sur sa droite, si bien qu’aujourd’hui, s’il eût été encore vivant, Édouard Daladier se serait sans nul doute fait voler sa circonscription de Carpentras par Jean-Michel Ferrand.
Dès lors qu’un critère somme toute démocratique (maintenir autant que possible un ratio d’un député pour 100 000 habitants) favorise les départements aux aires géographiques densément peuplées, il faut s’interroger sur la pertinence du critère en terme démocratique et sur les raisons qui le conduisent à favoriser tel camp ou tel autre. Si le critère démographique favorise les concentrations urbaines du sud, ne peut-on pas y voir une question qui ressort essentiellement de l’aménagement du territoire ? Il faudrait mener de plus grandes études à ce sujet, mais nul doute que la clé est là : pourquoi les gens s’agrègent sur tel territoire et pas sur tel autre ? Dès lors, comment découpe-t-on ce territoire de manière la plus juste possible ? Dans la mesure où la mixité sociale, vaste projet de la gauche, n’a jamais véritablement existé, et dans la mesure où la majorité du territoire français n’est pas radicalement arc-bouté sur une couleur politique mais est doté d’une marge de renversement, une des solutions serait peut-être d’agir au premier échelon, le canton, en favorisant les éclatements iconoclastes, voire, pourquoi pas, les ruptures de continuité territoriale.
Quoi qu’il en soit, c’est sur l’argument démographique qu’on attend le PS. Oui ou non les conclusions d’Alain Marleix ont-elles suivi le principe de solde démographique ? Si le solde démographique favorise la droite, c’est un hasard heureux, mais alors il faut choisir : ou maintenir une carte vieille de 1986 pour contenter les socialistes, ou la réformer, quitte à fracasser certains fiefs au passage dont les seigneurs ne manqueront pas de faire du bruit. Surtout, il faut voir à long terme : quoi qu’il arrive, le principe démographique appliqué stricto sensu favorisera l’un ou l’autre camps, sauf hasard de l’équité ; mais jusqu’à preuve du contraire, en France, ce sont les électeurs et leur libre choix qui décident de la composition du Parlement ; pas leur déterminisme sociologique et géographique.
Plutôt que de hurler au champ de ruines, le PS devrait se mettre en ordre de bataille tout de suite. Vingt-cinq députés de perdus, ce n’est pas un mal ; ils en récupèreront déjà trois ou quatre avec les créations Marleix. Les autres sont à chercher sur le terrain, dans les départements de droite. Hardi les gars !
Cela fait plusieurs semaines que je rumine ce billet. Depuis quelques temps dans la blogosphère politique, la question des étiquettes est un sujet de débat stérile mais qui pourtant agite tout le monde. Il y a d’abord eu le 

