Je réagis à la conférence de presse de François Bayrou cet après-midi, parce qu’elle m’a retardé dans mon dépouillement de l’année 1931 du journal Le Temps. L’oreille mobilisée sur LCI, l’œil sur la machine à microfilms, j’ai cependant retenu quelques enseignements.
Je ne m’attarderai pas sur la première partie de la conférence, le soliloque de Bayrou, car j’ai pris la conférence une demi-heure en retard. On en retrouvera un compte-rendu ici, là, et enfin là. J’ai en revanche suivi la séance de questions-réponses entre 16h30 et 17h. J’ai par ailleurs fait un live-twittering de mes réflexions (mais ça, on s’en fout).
Effet d’annonce. On se rappelle que ce week-end, le siège du MoDem nous pondait une convocation à la va-vite pour annoncer quelque chose d’important. Ce quelque chose n’est, à mon sens, pas venu. Bayrou aime attirer l’attention sur lui. Dans son monologue introductif, il revient longuement sur ses points d’opposition avec le gouvernement de la majorité et avec Nicolas Sarkozy, les mêmes qu’il a exposés à de nombreuses reprises à la radio, à la télé, dans l’appel du 14 février. Tout au plus les a-t-il réactualisés à la lumière des récentes annonces du gouvernement. Dans les séances de questions-réponses avec les journalistes, il a ressorti la même rengaine. Un centre indépendant, c’est premièrement un centre qui ne s’inféode pas, et donc garde son libre-arbitre pour voter, ou ne pas voter tel texte, de n’importe quel bord qu’il émane. Là-dessus, il a raison, et je crois que les Français le suivent. En revanche, il croit bon de poursuivre la réflexion plus loin en affirmant qu’un centre indépendant doit être capable de parler tantôt à la gauche, tantôt à la droite : à ce sujet, il n’a tiré aucun enseignement des échéances électorales depuis la présidentielle. Il n’a pas compris que ce qui offre des voix au MoDem, ce sont d’une part son projet, d’autre part son indépendance. Pas plus que l’UMP et le PS n’acceptent de faire alliance l’un avec l’autre ou de se désister l’un en faveur de l’autre, le MoDem ne doit le faire : s’il ne veut pas être un supplétif à géométrie variable, il doit jouer dans la cour des grands, dût-il avoir peu d’élus. Ce côté bravache, Bayrou s’y refuse, et mal lui en prendra.
D’ailleurs, un journaliste lui a posé la question : « Pourquoi nous avoir faits convoquer ? ».
L’annonce du jour. Pour couper court aux tentatives de déstabilisation, Bayrou annonce la consultation des adhérents dans un congrès extraordinaire, probablement au début de l’été. Ce qui est en jeu, c’est la détermination de la stratégie du MoDem, un peu comme au congrès de Lyon en 2006, où l’UDF avait voté l’indépendance vis-à-vis de la majorité présidentielle. Tous les dirigeants qui ne souhaitent pas s’inscrire dans la démarche de Bayrou pourront déposer une motion, lesquelles seront toutes votées, comme au PS. La motion qui remportera les suffrages décidera de la stratégie à suivre, stratégie qui s’appliquera immédiatement. Le vote démocratique aura parlé (en espérant qu’il le soit vraiment : pitié, pas de Villepinte reloaded…), et les dissidents n’auront que trois solutions : coopérer, la fermer, se casser. Ce sera la moindre des choses pour un processus démocratique.
Comme au Congrès de Villepinte, je ne doute pas que certains vont tenter d’activer les réseaux, et que les procus vont circuler. Mais avant de jouer les Cassandre, il faudra attendre la détermination des conditions du scrutin. S’il se fait à l’intérieur des fédés, par Internet, ou en congrès extraordinaire sur un site précis, cela changera tout.
Cette initiative est je pense la bonne. Un chef déstabilisé ou contesté doit soumettre son crédit et sa fonction aux suffrages de ceux qu’il représente, pour se renforcer. En revanche, Bayrou adopte à ce sujet une posture gaulliste que je n’apprécie pas du tout. J’ai cru comprendre en substance que si les militants le désavouaient, il laisserait tout tomber. Une manière déjà de prendre en otage le vote, exactement comme à Villepinte où il a donné son avis sur tous les amendements déposés par les militants, chaque vote se réduisant alors à une ratification de la volonté du chef. C’était un mauvais travers de De Gaulle : cette exigence de démocratie, elle doit être muette, pas affichée au grand jour. Démissionner suite à un vote favorable, oui ; mais l’annoncer comme une menace pour faire vibrer la corde fanatique, non.
Janus. Bayrou m’a fait l’effet de Janus. Lorsqu’on lui a posé des questions sur le fonctionnement du MoDem, il a été mauvais. Aucune perception de changement, un entêtement borné et béarnais (voir plus haut). S’agissant de l’UDF et de l’éventuelle bataille juridique, il se montre confiant et serein, et là-dessus il a raison : l’UDF a voté la dilution dans le MoDem, or et pierre compris. Seul le Congrès National peut voter la dissociation de l’UDF et du MoDem, donc les quelques dissidents ne peuvent pas décider seuls. Au passage, on continue la victimisation : je suis isolé, on me tape dessus, on me trahit de tous côtés. Comme Ségolène Royal, Bayrou joue la carte du martyr pour se renforcer, car cela contribue à radicaliser les opinions qu’on a de lui : les sympathisants deviennent fanatiques, les objecteurs pamphlétaires. Et l’un entretient l’autre.
Au passage, il sort une grosse énormité qui ne trompera personne. Une journaliste lui demande le nombre d’adhérents. Guilleret, il répond 60 000 : oui, nous avions une caisse noire de militants, en fait, et les chiffres étaient sous-estimés. Cette réserve a donc compensé tous les départs depuis juin… Mon œil : l’appel à renouvellement de cotisation vient tout juste d’être lancé, et si l’on dépasse les 50 000, c’est un exploit. Et je vois large, car il faut ajouter tous les militants actifs qui ont décidé de ne plus l’être.
En revanche, s’agissant des questions de société, que Bayrou a sollicitées comme pour botter en touche ( »On a droit à des questions hors MoDem, sur l’actualité, si ça vous intéresse… »), il a, je trouve, été très bon. Il n’a rien perdu de sa superbe des présidentielles. Les quelques grands sujets ont été évoqués (notamment les OGM et les émeutes de la faim). Si les réponses sont trop rapides pour être véritablement analysées (on attend des projets précis à développer), en revanche il se remet à parler du fond, ce qui est parfait pour rétablir une dynamique. En répondant à ces questions, il s’est de plus efforcé d’apparaître en Président, et j’irai même plus loin, en De Gaulle. Il a joué sur ses qualités en imposant sa stature, et s’il sait les mobiliser à bon escient, cela ne lui sera que profitable.
Toutefois, on a pu assister à une renaissance subite de Jaurès peinturluré en orange : répondant à une question sur le pouvoir d’achat, Bayrou a parlé de paupérisation de la France, des villes, des retraités… Il prépare un déménagement du siège à Carmaux ? Juste après cette incongruité, le live a coupé, il était 17h, l’heure du flash.
De Gaulle. La figure tutélaire de cette conférence de presse. Il planait. Bayrou en a parlé à de nombreuses reprises, que ce soit pour évoquer la traversée du désert avant le retour final, la trahison des bédouins, l’isolement parlementaire (de De Gaulle entre 1947 et 1951), ou quelques grandes idées comme le non alignement sur la politique de défense étatsunienne. Tout comme chaque dirigeant socialiste essaie d’être plus mitterrandien que Mitterrand, Bayrou s’efforce de marcher dans les pas de De Gaulle et de Pierre Mendès-France (au Panthéon du MoDem pendant la présidentielle, muet depuis). Attention ! À certains égards, Bayrou peut se réclamer de De Gaulle, notamment sur une posture au-dessus des partis et de la mêlée (là-dessus, il est assez clair qu’il plaide pour un Président-philosophe plus que pour l’hyperprésident sarkozyste). Mais il ne doit pas oublier que l’UDF rassemblait justement le centre-droit et la droite non gaulliste, et que le MoDem n’est pas l’UDR. Certains thèmes du gaullisme ne font pas consensus. De Gaulle devrait s’effacer un peu plus.
Blogosphère. Un journaliste parle de la déception de certains blogueurs MoDem, reprise dans la presse (notamment Le Monde du 27 mars, article en archive payante). A ce sujet, Bayrou a sorti un tissu d’énormités, même si je lui donne raison sur certains points. Les blogueurs déçus, en tant qu’adhérents pourront s’exprimer lors du référendum extraordinaire. Soit, c’est un truisme. Immédiatement après, il joue le Père la Morale. Je cite : « les blogueurs sont éruptifs ». Les mots ne sont pas retenus. Dès que tout va un peu mal, les blogueurs hurlent très fort ; dès que tout va bien, ils crient leur amour. Internet doit donc apprendre d’une part à se modérer et à prendre du recul, et d’autre part à « comprendre les sensibilités des adhérents traditionnels« . Je ne veux pas intenter un procès d’intention, mais selon moi, cela veut dire : « les jeunes adhérents, respectez les vieux adhérents, ceux-là même qui me sont le moins fidèles et ont un tropisme plus à droite ».
Au passage, on égratigne un peu les blogueurs PS, qui eux aussi s’interrogent. On dirait qu’il a consulté left_blogs…
Au sujet de la blogosphère MoDem, il y a un foutage de gueule manifeste. Bayrou surestime le poids de cette blogosphère, qui n’a absolument aucun pouvoir de propagande pour les électeurs. Son audience est très limitée. Hormis quelques blogs individuels, la plupart des blogs sont ceux des fédérations ou des mouvements municipaux, pour fonctionner en réseau et coordonner les actions et les informations. De plus, Bayrou prend un malin plaisir à tiquer lorsque le libre-arbitre d’un militant s’exprime clairement sur un blog alors même qu’il en fait un des piliers de son socle idéologique (si on peut l’appeler ainsi), en tout cas l’une des valeurs fondatrices du Mouvement. La concordance entre les paroles vers l’extérieur et les actes vers l’intérieur connaît encore quelques couacs… S’il continue, il va vraiment se mettre la blogosphère MoDem à dos.

