La réforme des institutions : peser le pour et le contre

26 mai 2008 | La vie de la cité | 4 Réponses

Comme en 2005 avec le Traité établissant une Constitution pour l’Europe, nous sommes confrontés à un choix cornélien. Que penser de la loi constitutionnelle de réforme des institutions de la République française ? Est-elle satisfaisante ? A défaut, est-elle intolérable au point qu’il faille la rejeter, ou faut-il faire contre mauvaise fortune, bon cœur et la voter, car c’est toujours mieux que rien ? Difficile question, difficile réponse.

Je ne sais s’il s’agit là d’un coup de Jarnac du président Sarkozy que d’avoir fait cohabiter le très bon avec l’incongru. En effet, le projet de réforme constitutionnelle fait côtoyer le très bon, comme le renforcement des pouvoirs parlementaires en régime présidentiel, expérience il faut l’avouer relativement inédite, avec le mauvais la présence du Président de la République au Parlement, exclue depuis les lois constitutionnelles de 1875. De sorte que, si la majorité voulait jouer la réforme sur le mode TINA, elle ne s’y prendrait pas mieux : inscrire dans le projet de nettes avancées, mâtinées de points suspects, et placer l’opposition devant ses responsabilités. Voter le cheval de Troie que peut constituer ce projet ou assumer l’échec d’une modernisation de la vie politique.

Si j’étais partisan du TCE, en réfléchissant sur le même mode, je suis plus circonspect sur la réforme des institutions. Je plaide franchement pour un présidentialisme restreint, car je ne cède pas aux philippiques éhontées de ceux qui croient un retour à la IVe République imminent. On impute à la IVe République beaucoup plus que ce qu’elle porte légitimement comme responsabilité et, si la lettre des institutions méritait en effet quelques amodiations, elle permettait en tout cas de maintenir un régime en place. Mais elle a été dévoyée par des pratiques parlementaires, comme le vote préalable. Quoi qu’il en soit, s’il est vrai que les majorités étaient fluctuantes et fragiles par le fait même que tout gouvernement devait recevoir le vote de confiance de la Chambre des Députés pour être intronisé, leur instabilité ne devait rien à la Constitution. Ce sont les hommes qui s’agrègent entre eux par leur volonté.

La restauration des prérogatives du Parlement, qui tend, avec cette réforme, à cesser d’être une chambre d’enregistrement pour parlementaires-godillots, trouve grâce à mes yeux. Il s’agit autant d’une question d’efficacité que de légitimité : un gouvernement, qui tire sa légitimité du Président, ne peut pas contraindre l’Assemblée Nationale, qui tire sa légitimité du peuple français. Pour autant, si j’étais député, serais-je prêt à voter cette réforme, même dans l’éventualité où je serais député de la majorité ?

La présence au Parlement du Président de la République, unilatérale et ne pouvant faire l’objet d’un débat ni d’un vote de confiance, est incongrue. Si le Président veut s’exprimer personnellement sur sa politique, il peut le faire par voie de presse ou par voie audiovisuelle. Aller devant les parlementaires est chargé de sens, ce lui de la responsabilité. On va au-devant d’un égal, pas au-devant d’un subordonné. Et cette présence unilatérale est une marque de subordination.

On dira qu’il faut du pragmatisme, mot magique. Il en faut, certes. Mais pas au point d’avaler des couleuvres. On dira que la politique, c’est du concret, pas du symbolique. Que la présence dans l’hémicycle du Président de la République ne change rien en soi, puisqu’il ne s’agit que de prononcer un discours. En soi, dans les corps de chacun ou pour la vie juridico-législative de l’État, oui, cela ne change rien. Sauf que les institutions, ça n’est qu’une chose : du symbolique. Faire flotter le drapeau français sur le fronton du Palais-Bourbon, c’est du symbolique. Porter l’écharpe tricolore, pour un élu, c’est du symbolique. L’histoire de l’État depuis le Moyen-Âge est une longue histoire de construction symbolique. Parce que l’État est avant tout une abstraction, une chose qu’on tente de se représenter. Sans esprit, point d’institutions. Quand les rois thaumaturges guérissent les écrouelles, ils sont dans la symbolique. Quand Guillaume de Nogaret fait extrader Boniface VIII en 1303 en faisant planter quatre bannières fleurdelisées aux quatre coins de la résidence d’été du pape, à Anagni, pour créer sur l’instant et sur le lieu, une enclave française dans les États pontificaux et lui lire, en toute légalité, son acte d’accusation, nous sommes dans le symbolique.

Reste à regarder comment les plateaux de la balance jouent au yoyo. En regard des évolutions manifestes proposées par le projet de loi, la présence du Président dans l’hémicycle est-elle intolérable au point de passer à côté de l’occasion de remettre de l’ordre dans nos institutions à bout de souffle ? Si l’on trouve trois cinquième des députés contre cette violation de territoire du Président, on peut la voter les yeux fermés. A défaut…

En tout cas, la division des députés de la majorité n’est pas un mythe. J’étais jeudi soir à l’Assemblée, et les débats nocturnes, même moribonds et menés par les députés qui veulent se faire (bien) voir, jouaient un drôle de ping-pong.

[PS : Voir cette vidéo chez Michaelski]

  • Share/Bookmark

Redbull vs. Happy hour

23 mai 2008 | La vie de la cité, Société | 5 Réponses

Que fait-on ? On picole ? On n’a pas le droit ? Il y a des conditions ? Des variables dans le choix ?

Étrange télescopage d’annonces et de mesures ces derniers mois au sujet de l’alcool et des risques liés à la consommation de certaines boissons. Il y a deux semaines, un projet de loi visant à clarifier la législation relative à la publicité sur les boissons alcoolisées a été déposé par le député UMP Alain Suguenot, précédé deux semaines plus tôt par un autre projet de loi de Thierry Mariani visant à favoriser l’information sur le vin et les boissons alcoolisées. Le même jour, le même Alain Suguenot déposait un autre projet de loi visant à autoriser la publicité des vins et des boissons alcoolisées sur Internet. Dans le même temps, Roselyne Bachelot veut purement et simplement interdire la vente d’alcool aux mineurs, soutenue d’ailleurs sur ce point par certains experts, addictologues et autres effrayés du goulot.

Dernier lapin sorti du chapeau : le rapport de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie concluant à la nécessité de supprimer les happy hours et autres open bars. Ce qui est en cause, c’est la promotion de l’alcool, principalement la promotion financière, accusée de subvertir les esprits. Votre bourse dit non, mais l’happy hour vous rassure : c’est elle qui régale ! Et donc, vous buvez beaucoup plus, puisque c’est gratuit. Logique, non ?

Les Français boivent moins, pourtant. Moins de cirrhoses, moins d’alcool au volant, le nombre de litrons engloutis par Français et par an ne cesse de diminuer. Tout cela est sans commune mesure avec la situation en 1954. Quand Pierre Mendès France accède à la présidence du Conseil, il souhaite réduire la consommation d’alcool des Français et faire basculer la production de betterave vers la production sucrière. Voulant aller vite et sans risque de défiance parlementaire, il veut légiférer par décret, et commence par un symbole fort : se faire servir un verre de lait lors d’un banquet devant cinq cent journalistes de la presse internationale. C’est qu’il faut les sauver de la mort et du delirium tremens, ces 17 000 Français qui chaque année, sombrent, à cause des ravages de l’alcool, dans le caveau ou la folie. Il faut les mettre au régime lacté.

On s’inquiète du binge drinking, mais on autorise la commercialisation du Red Bull dans sa composition originale (taurine inside). Officiellement, on se serait résolu au relativisme scientifique, puisqu’il n’est pas certain que la taurine soit nocive. Et donc, puisque une incertitude demeure, on adopte le principe de précaution : on commercialise…

Et pas un mot sur les lobbies. Pourtant, depuis Pierre Mendès France et ses anicroches avec les bouilleurs de cru, on sait qu’ils sont puissants. Surtout quand ils sont proche de mouvements politiques, comme dans les années 50 avec Poujade. Alors, la suppression des open bars, je n’y crois pas : combien de nos hommes politiques sont passés par HEC, combien de nos futurs auront fréquenté les bancs des écoles de commerce, ou l’open bar est une religion ? Autant demander à Darcos de partir en croisade contre l’agrégation. Non, les hommes politiques ont la reconnaissance du bide à bière ventre.

Il faudra un jour résoudre le paradoxe actuel : « Français, achetez plus de vins et de liqueurs ; mais buvez-en moins ! »

  • Share/Bookmark

Sur la culture du conflit

20 mai 2008 | La vie de la cité | Aucune réponse

Authueil revient sur une déclaration de Jean Pisani-Ferry au sujet de la chronicité des déficits publics. Selon l’économiste, cela serait dû à l’obsession des « conflits de répartition », érigée en horizon dogmatique de l’action politique de la gauche et de la droite réunies, l’une par nécessité idéologique, l’autre par recherche de consensus.

Et donc Authueil d’y sentir encore vifs les derniers avatars d’une vision du monde marxiste, et donc binaire, sur le mode opératoire de la lutte des classes et des conflits d’intérêts. L’argent comme ligne de frontière. Robins des Bois au gouvernement : prendre aux riches pour donner aux pauvres. Non pas par solidarité, mais par justice. Rendre un trop-perçu, le montant de cette plus-value que Marx conchiait comme un dépouillement de la classe ouvrière rendu institutionnel, normal, parce que procédant d’une logique irréfutable.

Marx a-t-il dressé dos à dos la gauche et la droite, les faisant sombrer dans une culture permanente du conflit ? Je connais trop peu le vénérable barbu pour répondre à cette question, et serais bien hardi de pouvoir lier Marx au phénomène de « guerre civile latente permanente » qu’on peut observer dans la vie politique, au moins française. Un dialogue impossible par la mise en opposition directe ; un dialogue le couteau entre les dents. Même si, dans les syndicats, par exemple, certains, comme François Chérèque, tentent d’instiller la culture de la réforme, de la coopération, avec le gouvernement, en l’occurrence le gouvernement Sarkozy. D’abord se convaincre que l’autre ne veut pas de mal, n’est pas un ennemi, pour lui parler : révolution syndicale !

La violence est présente en tous points dans notre vie politique, peut-être aussi dans notre système. Mais, comme en rugby, c’est d’une mimesis de la violence que nous avons besoin en politique. Une lutte et des conflits apprivoisés, régulés, mimés anthopologiquement. Symboliques. Cette violence, parce qu’elle n’est pas circonscrite dans la sphère du jeu, mais de la vie, a tendance à largement déborder de son cadre. La partie n’est plus encadrée par deux coups de sifflet de l’arbitre, mais deux élections, et le terrain n’est pas fait d’herbe, mais d’hommes, de femmes, d’enfants, de leurs vies, parfois dramatiques. Cela devient un jeu sérieux, en quelque sorte.

Ces débordements ne sont pas forcément le lot des hommes politiques, et c’est d’ailleurs un reproche, injustifié, qui leur est souvent fait. Ils s’opposent sur les plateaux, mais trinquent ensemble. Les populistes, de gauche et de droite, ont tôt fait de transformer ces amitiés (depuis longtemps mises au jour par les études prosopographiques des historiens) en crise du système, et d’embrasser toute cette classe politique, qui virevolte allègrement autour de la ligne qui sépare ceux qui s’opposent à ceux qui se rassemblent, dans le grand sac de la corruption généralisée et de la pourriture des représentants des Français. Ces populismes, même s’ils sont restés relativement minoritaires sous la Ve République, en cela que, s’ils ont pu faire de cette critique de la classe politique une partie de leur fonds de commerce, cela ne leur a jamais permis d’obtenir, seul, des élus de la République, montrent qu’il y a une résonance chez certains Français, peut-être chez tous, mais à des degrés divers.

Cette culture de la réforme que la France n’a pas et qui la met violemment en contraste avec les pays qu’on rassemble habituellement et hâtivement sous l’appellation généralisée de « pays du Nord », est-elle un héritage de son modèle politique, un héritage de la modélisation lente, au cours du XIXe siècle, de la démocratie et de la République « à la française » ? Je le pense.

Cela invite surtout à changer de paradigme politique, à rechercher ce qui rassemble plutôt que ce qui oppose. Personne n’a besoin de se démarquer pour exister, pour être bien sûr d’être ce qu’il est. Définir une identité politique par soustraction ne conduit à rien, pas même à s’identifier soi-même. On ne gagne pas à être « le contraire de », l’« anti-quelque chose », ou, pire, le « ni ça, ni ça ». Ou si, l’on gagne quelque chose : la confrontation de blocs idéologiques concrets aux sommets, effrités à la base. Des colosses aux pieds d’argile : les grands penseurs se confrontent sur les grands enjeux, quand, sur le plan local, des hommes des deux blocs travaillent ensemble. Quelle logique ?

Cet état de lutte permanent est le premier symptôme d’un état larvé de guerre civile auquel il ne manque que de lâcher la bride de la lutte purificatrice et de la violence salutaire pour faire sombrer le pays. On en est très loin, fort heureusement, parce que les guerres mondiales et les fascismes constituent encore un repoussoir total. Mais quand même.

  • Share/Bookmark

Mai 68 : regards sur les sciences sociales (2/2)

19 mai 2008 | EHESS, La vie de la cité | 3 Réponses

Hop, deuxième partie du compte-rendu de cette journée d’études.

Sitôt la première table ronde close, le micro est tendu aux questions de l’audience. Quinze minutes, pas plus. Immédiatement, un auditeur, d’un certain âge âge certain s’avance au milieu de deux rangées. D’une voix de stentor, il refuse le micro, trop loin. Sur ma feuille, je note « #1″. #1 est donc membre du PSU (ah ? ça existe encore ?, me dis-je dans ma tête). Il pose une question simple, bien qu’iconoclaste : pourquoi mai 68 ? Selon lui, mai 68 serait l’expression d’un nouveau mode de production, beaucoup plus centré sur l’hédonisme et la surconsommation. Or, la pensée n’a pas suivi les modes de vie (vous savez, les vieilles fripes paternalistes). Il en aurait résulté un état de surfusion dans la société française, qui aurait alors conduit à mai 68 et à la fin du mode de production capitaliste (!), et donc à l’apparition du socialisme autogestionnaire.

A 11h36, Claude Lefort quitte l’amphi sur la pointe des pieds.

Cyril Lemieux prend ensuite la parole pour revenir sur certains points évoqués dans la table ronde. Pour lui, « la démocratie est un lieu vide à réinventer en continu ». Il convoque pour cela la sociologie de Michel Callon et Bruno Latour, centrée autour de la notion de « cadrage-débordement ». Pour les non initiés, en rugby, un cad-deb, c’est ceci. Transposé vers la sociologie, j’en déduis qu’il s’agit d’une dialectique de la fixation/construction et de son dépassement/destruction. Apparemment, la réponse est dans cet ouvrage : si certains de mes lecteurs ont pu le consulter…

Une jeune doctorante en anthropologie prend ensuite le micro. Elle se demande si mai 68 ne nous invite pas à une « reformulation de la grammaire de l’organisation politique moderne ». Peut-on simultanément penser un déterminisme dans mai 68 et une créativité spontanée ? Jean-Louis Fabiani, tout désigné pour répondre à cette question, prend timidement le micro sur pied. Il y a effectivement un paradoxe dans cet événement. La sociologie post-68 (et bam ! dans les dents de Bourdieu) n’a pas mis en avant la notion d’événement au cœur de sa réflexion. Elle n’a pas pris en compte la dynamique spécifique de l’événement, préférant le lénifier au sein de structures déterministes castratrices.

Michelle Perrot clôt la première table ronde avec trois minutes de retard, et envoie tout le monde griller une cigarette, avaler un café, et passer dans les toilettes perclus de graffitis politiques (ah, le fameux « EHESS » avec les deux « s » identiques à l’emblème de la Schutzstaffel…) pendant un petit quart d’heure.
Retour dans l’amphi. Alain Touraine, cacochyme aux cheveux d’albâtre, a pris la présidence. Il animera la seconde table ronde, intitulée : « Acteurs, pratiques, identités ».

  1. Stéphane Audoin-Rouzeau (EHESS) est le premier convoqué. Il propose une discussion autour de mai 68 et de la violence. Il souhaite ainsi lire mai 68 à travers le prisme de la bataille. Il justifie cette lecture par une remarque liminaire : la question de la mort au combat hante les manifestants, la presse, et les mémoires de Maurice Grimaud, préfet de Police de Paris. Pour chacun, il faut à tout prix que les événements de mai 68 soient houleux sans être macabres. Le surjeu est pour lui évident.Stéphane Audoin-Rouzeau note également la présence de la « rumeur de guerre » (Marc Bloch). Il relève que lors des événements, les rumeurs les plus folles circulent dans les groupes d’acteurs : chez les étudiants, la rumeur d’utilisation de gaz lacrymogène par la police ; dans la police, les rumeurs d’armement lourd au sein des groupes étudiants. Même la presse n’en est pas exempte. Elle invente une forme de rumeur : la « mort par métonymie ». Nul mort dans les émeutes parisiennes, mais pourtant, la presse relève des « blessés à mort ». Ce qui porte Stéphane Audoin-Rouzeau à croire que ces rumeurs servent à la mimesis de la guerre. Références guerrières, rhétorique guerrière chez les étudiants, qui doivent tenir des positions, résister à l’ennemi, opérer des relèves, vaincre, etc. (écouter à ce sujet le morceau « Indi groove » de Chinese Man placé en tête de cet article et qui contient des discours radiophoniques sur mai 68 qui feraient penser, surtout le début, à une atmosphère de guerre).Symptomatique aussi de cette mimesis de la guerre est le modèle de la bataille rangée. Mai 68 est une guerre de position, de barricades. Le champ de bataille y est enjeu symbolique, à tel point qu’il convient plus de parler de guerre de siège que de barricades. Les leaders étudiants sont à tous points focalisés sur la nécessité de « tenir » surtout la nuit. Comme en 1870. Comme en 1916. Les dispositifs de maintien de l’ordre empruntent également beaucoup aux stratégies militaires et policières. Les manifestants s’organisent en colonnes pour résister à la charge des policiers, disposés en cordons.Cependant, Stéphane Audoin-Rouzeau note que ces rémanences de la bataille rangée sont parasitées par des formes modernes. En effet, l’armement mécanique moderne est utilisé par la police tandis que les émeutiers recourent à des pratiques semblables à la guerilla.

    L’intervenant conclut sa contribution en revenant sur la mimesis. La bataille de mai 68 est une bataille non létale. Les morts de mai 68 sont des morts en périphérie des émeutes (à l’usine Renault de Flins). La violence policière aura été minorée par les policiers eux-mêmes, qui auront préféré aux coups violents la perturbation des corps (arrestations, menottages). J’applaudis.

  2. Alain Touraine passe ensuite la parole à Liora Israël (EHESS). Elle se propose d’étudier le droit et les juristes pendant mai 68. Je le confesse, le coup de barre de 11h s’abat sur moi même après midi passé. J’ai faim, mes yeux ont tendance à se clore, ce d’autant plus que le sujet de la contribution n’a pas l’heur de me stimuler outre mesure. J’en retiens cependant deux remarques.Pour Liora Israël, mai 68 a été un événement catalyseur social qui a déconstruit la relation entre les groupes sociaux et les valeurs (si quelqu’un comprend, qu’il m’explique). D’autre part, elle remarque que mai 68 a forcé les groupes étudiants à se doter de réelles compétences judiciaires (juridiques, plutôt). La justice est critiquée au nom de la dépréciation du milieu bourgeois mais précieuse pour poursuivre son évolution militante. Ainsi, au sein de certains groupes étudiants, s’opère une « maïeutique judiciaire » pour démocratiser le droit.
  3. Georges Vigarello (EHESS) prend ensuite le micro. Je me redresse sur mon siège, l’oreille aux aguets. J’avais lu l’année dernière Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Age, et j’étais resté admiratif devant cette histoire subtilement mariée avec la philosophie et l’anthropologie. L’intervenant propose donc une contribution intitulée « mai 68 et le corps », qui promet d’être alléchante. Libération des corps, émeutes, les champs d’analyse sont nombreux.Et Georges Vigarello de jeter un pavé dans la mare : mai 68 n’est pas un événement politique, mais culturel. Je repense là à l’admirable formule de mon vénérable professeur d’histoire-géographique de Terminale. Mai 68 est un événement cul-tu-(r)-el : cul (libération des mœurs), tu (destruction des vieilles structures familiales, on tutoie le père), elle (émancipation de la femme). Il part donc de la notion de libération des mœurs, qui procède selon lui d’une « dynamique de désaliénation de la morale ». Il y a ainsi tout un jeu savoureux et subtil entre le corps et ses contraintes.Le corps dans mai 68 est au cœur des pratiques de l’événement. Mais le corps dont parle Vigarello n’est pas le corps de l’athlète, assemblage de muscles et de chair. Il note d’ailleurs que les sportifs, qui donnent à voir ce corps que Barthes aurait qualifié de « taurin », sont peu présents lors des événements. Il s’agit plutôt d’un corps culturel, engeance individuelle du corps social, d’un corps comme enjeu politique et culturel. Un corps extrait de toute réalité physiologique. Un corps abstrait.

    La notion de libération des mœurs lui semble à cet égard peu pertinente. Il préfère parler « d’appropriation ». « Mon corps est à moi ! », répète-t-on à l’envi. Le corps devient ainsi une entité absolue, un corps total. Cette redéfinition du corps a, selon Vigarello, innervé la recherche historiographique par une reconnaissance de la notion d’identité. Les cultural studies, gender studies, et autre post-colonial studies, seraient ainsi des engeances des années 68.

    L’intervention est courte, puissante de densité, mais par trop rapide et abstraite. Je ne peux réprimer un petit sentiment de frustration, tant ce sujet aurait mérité de se déployer dans une conférence plus longue et plus détaillée. Peut-être pour une prochaine fois.

La table ronde se clôt avec une intervention de Denis Pelletier (EPHE) autour de la religion dans mai 68, mais j’avoue la trouver fort incongrue. Dès que le vénérable président clôt la table ronde, je ramasse mes affaires et je file déjeuner. Je me convaincs de ne pas assister à l’après-midi, dont l’une des tables rondes est pourtant présidée par mon directeur d’études. Le programme ne me met pas l’eau à la bouche, et je n’ai de plus pas le droit d’assister à cette après-midi. Foutu système LMD qui interdit à des étudiants de master de sécher des séminaires inutiles plus de trois fois par semestre. Même pour parfaire sa formation intellectuelle dans des colloques ou en archives. Infantilisation.

  • Share/Bookmark

Futiles pensées #9

14 mai 2008 | La vie de la cité | Aucune réponse

Hier. Cours tardif sur la sociologie des guérillas. En fait de cours, c’est un récit que nous livre Gilles Bataillon. Le récit de son séjour en tant qu’observateur en 1983 auprès des contras nicaraguayens. Deux heures de récit à la Indiana Jones. Où l’on apprend qu’il donne des cours d’histoire du XXe siècle aux guerilleros. Où l’on apprend qu’il tient tête à un général parce qu’il a le soutien du chef de la guerilla. Où l’on apprend qu’il partage les hamacs avec eux. Où l’on apprend qu’il nage sans le savoir dans une rivière infestée de crocodiles, sous les cris et les gestes apeurés des guerilleros. Ne manquait plus que le récit d’une embuscade armée. Dommage.

Aujourd’hui. Je croise Catherine Frot devant le 105, boulevard Raspail.

Demain. Une VIe République ? Ce cher Maxime Pisano en cause ici. Je réponds . Et .

Journalisme et langue française. Il paraîtrait que les journalistes foulent aux pieds la langue française et la déforment. Je suis d’ordinaire tolérant et ferme les yeux facilement sur la fameuse « côte de popularité » qui me fait penser que, soit les sommets de la popularité sont tellement durs à gravir que le rapprochement se fait intuitivement, soit que les sondages sont tellement risibles qu’il faut en rire (et donc se tenir les côtes). En revanche, je ne pardonne pas deux erreurs : l’emploi de l’« après que » suivi du subjonctif (après qu’il ait, après qu’il fût…), et la mauvaise conjugaison du verbe s’ensuivre. Très bel exemple dans le JDD de la fôte typique du décrochage de la particule du corps du verbe, automatiquement en allemand, impossible en français. Ah, c’est un article sur le règlement intérieur du MoDem et je ne relève que ça ? Tiens, c’est bizarre…

  • Share/Bookmark

La méthode Sarkozy

13 mai 2008 | La vie de la cité | 8 Réponses

On entend, ça et là, dans la presse, parmi les blogueurs politiques, dans les discussions entre amis, ou dans les déclarations de partis ou d’hommes politiques de l’opposition, que Nicolas Sarkozy est en train de détruire le modèle social français. Que sa frénésie de réforme, sa volonté de tout remettre à plat, met à mal l’État social français, détruit l’État-providence. Qu’en somme, Sarkozy ferait du mal à la France. Et donc, chaque opposant de lui rappeler le doux temps des acquis du Front Populaire, les acquis des accords de Grenelle, ou tout autre moment, décision, concertation, ayant entraîné l’octroi de droits ou de principes sociaux.

Posons une question iconoclaste : en sapant le modèle social français, Nicolas Sarkozy ne lui fait-il pas le meilleur des biens ?

Partons d’une citation d’Einstein : « Nous ne résoudrons pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés ». Il faut enfin acter que les enjeux qui s’imposent à nous, parce qu’ils sont pour la première fois globalisés, nous demandent de changer de façon de les envisager. Peut-on, à l’heure actuelle, rester sur le modèle acquis/réformes ? L’opposition est totalement factice, et transforme la mêlée en tir à la corde.

Nous sommes entrés dans le XXIe siècle. Brutalement. Avec le 11 septembre, Katrina, et le baril à 100 dollars. Et nous ne sommes pas préparés à lui faire face parce que nous conservons les vieux réflexes de la possession, en s’accrochant à un modèle étatique hérité de la IIIe République.

Or, à trop penser l’action politique comme un courbe exponentielle continue vers un « mieux social », une construction successive dont chaque morceau complète l’édifice, on oublie que chaque morceau l’alourdit. Il est grand temps de réhabiliter Malthus, non pas en prenant au pied de la lettre ses développements sur les rapports entre population et production, mais dans la perspective — qu’on maquillera en philosophie — qu’il a choisi de considérer la marche du monde selon le modèle cyclique (globalement étranger à la philosophie occidentale, du moins celle qui a engendré le mythe libéral du progrès perpétuel). Pour Malthus, le « monde plein » alterne avec le « monde vide ». Étudiant la démographie britannique jusqu’au XVIIIe siècle, il se rend compte qu’elle évolue dans le sens inverse de la production. Bien nourrie, la population aurait tendance à procréer et croître, jusqu’au peak, où les ressources manquent cruellement. Dès lors, la famine ou l’épidémie s’abattrait sur elle, jusqu’à ce qu’elle décroisse suffisamment pour se reconstruire. Et ce, jusqu’au prochain peak. Si les analyses de Malthus ont été depuis précisées — et donc infirmées — par les démographes contemporains, cette idée de cycle n’est pas dénuée d’intérêt.

C’est ce que Hegel reprend en développant le concept de la « guerre anthropogène », et ce qu’a poursuivi avec plus de cynisme le poète futuriste italien Filippo Marinetti en déclarant que « la guerre est la seule hygiène du monde ». Tuer l’homme contribue à sa régénération. Comme l’élagage contribue à régénérer un arbre, enlever le trop-plein contribue à mieux régénérer l’ensemble. Naturellement, ce n’est pas dans une perspective anthropologique qu’il faut considérer ceci, mais dans une perspective strictement politique.

Mettre tout par terre, fouler aux pieds un système politique à bout de souffle n’obligerait-il pas à reconstruire ? Et donc, à prendre acte des échecs successifs pour repenser un modèle ? Un modèle qui, fort des nouveaux enjeux qu’il doit résoudre, s’attache à prendre acte de ses insuffisances et de ses errements pour changer radicalement. Quand tout est cassé, tout est à refaire. En 1918 et en 1945, il a fallu une guerre mondiale. Forcés de tout reconstruire, on a tout reconstruit. Et pas seulement des maisons, mais un nouveau modèle.

Alors, à saper le modèle social français, Sarkozy lui rend peut-être le meilleur des services. Parce que, rapidement, on se rendra compte que l’opposition ne devra pas se battre pour revenir au statu quo ante, pour restaurer, mais pour reconstruire quelque chose de neuf, d’innovant. Mais pour rendre un vrai service à la France, le Président devrait confisquer tous les marteaux pour casser lui-même son jouet. Du moins, s’il rêve vraiment d’être le Président de tous les Français comme De Gaulle fut le Président de toute la France.

  • Share/Bookmark

Les petits bonheurs des archives

11 mai 2008 | Histoire | 2 Réponses

Pour les étudiants, historiens, ou même le public non initié, le travail en archives est synonyme de rat de bibliothèque, d’heures passées accroupi au ras des étagères à chercher un dictionnaire de patristique allemand du XIXe siècle qui sent bon la mort moisie, d’heures perdues à ausculter des index et autres registres des ventes de petit pois dans le Comté du Perche entre 1308 et 1316. Autant d’heures passées le nez rivé sur ses bouquins, sans détourner la tête à l’entour. Et pour voir quoi, de toute façon ? Nul joli minois à l’horizon. Non, que des crânes dégarnis, des châles venus d’un autre temps, ou de grosses lunettes rafistolées. Et quand vient l’été, en fait de robes légères et cintrées, on assiste à un ballet de shorts-sandales (avec chaussettes dedans) et de chemisettes à manches courtes, ou à une sordide sarabande de costumes-cravates pour ceux qui ne sacrifieraient en rien à la canicule leur élégance suintante.

Est-ce ça, la recherche en archives ? Oui, exactement. Mais pas que.

Parfois, on tombe sur de petites perles, qui font sourire. Des petits instants fugaces du passé qu’on essaie de faire revivre dans sa tête. On brise l’image parfois guindée du passée, qu’on croit totalement étranger à nous, et on découvre en fait des divers qui nous sont proches, des petits instants de la vie qui pourraient nous arriver. J’étais aujourd’hui à la BNF pour terminer le dépouillement de l’hebdomadaire Aux écoutes, fondé par Paul Lévy en 1918, et je suis tombé sur deux articles fort distrayants, au milieu de tous les petits bouts de pamphlets sur la collusion des pouvoirs politiques et financiers et sur la déliquescence du régime et la prévarication de ses hommes.

Le premier est tiré de l’édition de la semaine du 14 mars 1931 :

La pièce à conviction
Plaidant l’autre jour, aux assises, avec sa fougue habituelle, Me Henry Torrès brandissait une pièce à conviction : le mouchoir avec lequel l’assassin — un « bicot » — avait essuyé le couteau, arme du crime.

— Oui, messieurs, tonnait Me Torrès, ce mouchoir…

Et sans y prendre garde, il s’épongea le front. Or le sang de la victime marqua de rouge le visage de l’avocat, qui, brandissant toujours la pièce à conviction, poursuivait sa plaidoirie :

— Messieurs les jurés, vous ne pouvez toucher cette pièce à conviction qui est d’une saleté repoussante.

A cet instant, Me Henry Torrès se demanda pourquoi jurés et magistrats luttaient désespérément contre le fou rire.

Le second article est extrait de l’édition de la semaine du 4 juillet de la même année. Savourez :

Au baccalauréat
La dernière session du baccalauréat a été fertile en incidents.

Des élèves particulièrement bien notés ont été refusés à l’écrit, à la grande stupéfaction de leurs directeurs et de leurs professeurs.

Un scandale est sur le point d’éclater.

On a retrouvé, paraît-il, traînant dans un laboratoire de la Sorbonne, la copie d’un élève de l’Ecole Alsacienne, sujet remarquable. Elle portait comme note 20 sur 100, alors qu’elle était parfaite et méritait au moins 90.

Les examinateurs auraient usé de ce moyen pour attirer sur eux l’attention de l’opinion publique, car ils estiment qu’ils ne sont pas suffisamment payés (c’est moi qui grasse).

Il y a eu dans les familles bien des pleurs et des grincements de dents, chaque élève se croyant maintenant l’objet d’une injustice.

Une enquête est menée très discrètement.

Malheureusement, les résultats resteront acquis. A la Faculté on a — peut-être un peu trop — le respect de la chose jugée.

Comme quoi, les problème de notation au baccalauréat sont… antédiluviens.

  • Share/Bookmark

L’histoire ne se répète pas, elle rime (M. Twain)

8 mai 2008 | Histoire | 2 Réponses

Parce que l’histoire n’est pas la science des lois humaines, mais des faits humains, il n’y a rien qui se répète à l’identique. A n’entraîne jamais B de manière inéluctable. Pourtant, il peut nous arriver de lire des choses troublantes dans l’actualité, comme si des choses se reproduisaient à l’identique.

Je viens de lire un article du Monde m’apprenant que le préfet de Police de Paris, Michel Gaudin, a interdit une manifestation d’extrême-droite devant défiler ce vendredi 9 mai. L’objectif de la manifestation était de commémorer la mort d’un ancien militant du GUD, groupuscule néo-nazi auquel appartenait Benoît Fleury, mort en 1994 « lors d’un rassemblement contre « l’impérialisme américain » interdit par le préfet de police de l’époque, Philippe Massoni« , dixit le Monde. Mais le préfet de Police a préféré l’interdire par peur des débordements : non seulement une manifestation est organisée le même jour par des militants d’extrême-gauche, mais la récente affaire de la banderole au Parc des Princes s’immisce également dans ce fait divers, certains supporters des Boulogne Boys se trouvant proches de ces groupuscules.

Alors, pourquoi cela me fait-il dire que l’histoire rime ? Parce qu’il y a 74 ans, le même scénario, à peu de détails près, s’est produit. Nous sommes en février 1934. L’affaire Stavisky défraie la chronique depuis la Noël 1933. Début janvier 1934, le suicide de Stavisky provoque l’émoi d’une partie de la population, surtout parisienne, émoi habilement relayé durant tout le mois de janvier par la presse parisienne. La collusion vers une corruption du gouvernement Chautemps entraîne un accès d’antiparlementarisme jamais atteint.

C’est durant ce mois de janvier que les Ligues s’agitent. Les Camelots du roi de Maurice Pujo, les Croix de Feu du général Colonel de La Rocque, les Jeunes gardes socialistes, battent le pavé du Quartier Latin, Boulevard Saint-Michel en tête, à la fin du mois de janvier et au début du mois de février. Mais le préfet de Police de Paris, Jean Chiappe, a la difficile mission de gérer ces manifestations contradictoires qui peuvent rapidement dégénérer en rixes. Il est fréquent que les Jeunes gardes socialistes en viennent aux mains avec les Camelots du Roi, très portés sur le maniement du gourdin. Pour des raisons de sécurité, Chiappe doit trancher. Et Chiappe, homme de droite, tranche : les ligues d’extrême-droite pourront défiler.

Une dizaine de jours après, c’étaient les émeutes du 6 février 1934. En espérant qu’en rimant, l’histoire ne se mette pas à bégayer, comme disait Lénine.

  • Share/Bookmark

Mai 68 : regards sur les sciences sociales (1/2)

7 mai 2008 | EHESS | 9 Réponses

Claude Lefort (g.) et Marc Abélès (d.)Tel était le thème de l’alléchante journée d’études organisée ce mercredi à l’EHESS. Alors que l’on s’apprête dans les tous prochains jours à commémorer, ou du moins se remémorer, la nuit chaude des événements de mai 68, l’EHESS, jadis impliquée, au sein de la VIe section de l’EPHE, dans les chauds événements du Quartier Latin (voir plus bas dans ce billet), convoquait la fine fleur de ses chercheurs pour une journée complète consacrée, non pas à mai 68 stricto sensu, mais aux rapports qu’entretient mai 68 avec les sciences sociales. Un exercice collectif de reflet du miroir.

J’arrive à 9h45. Cela a commencé depuis 9h. J’ai raté l’introduction de la Présidente, Danièle Hervieu-Léger. J’arrive en pleine introduction de la première table ronde, prononcée dans un silence religieux par le vénérable philosophe Claude Lefort. Au moment où je m’installe, Claude Lefort (à g. sur la photo) revient sur ses rapports avec Raymond Aron, son directeur de thèse. Lefort était communiste, engagé dans mai 68 ; Aron était pour l’ordre établi, et avait engagé son centre de recherche dans l’inactivité militante. Il termine son allocution par une petite analyse sur la démocratie et l’héritage de mai 68 : la démocratie, ce n’est pas qu’un agencement d’institutions, c’est également un « surgissement de revendications« . « Une démocratie figée est une démocratie malade« . C’est dans cet activisme démocratique que, selon Lefort, on reconnaît encore aujourd’hui l’empreinte de mai 68.

Les applaudissements sont déférents sans être fanatiques. Marc Abélès (à d. sur la photo), co-organisateur de la journée d’études, transmet l’animation des débats à Michelle Perrot (Paris 7), présidente et animatrice de la première table ronde, intitulée « Approches de l’événement« , qui appelle à venir la rejoindre les premiers intervenants qui auront la difficile tâche d’élaguer la broussaille épistémologique. Il est 10h. Quelles approches de mai 68 pour les sciences sociales ? Comment appréhender l’événement ? A côté de moi, le philosophe et historien Philippe Artières, sapé comme Boney M, se lève et va rejoindre l’estrade de l’amphithéâtre.

De g. à d. : B. Gobille, J.-L. Fabiani, Ph. Artières, M. Perrot, P. Simon-Nahum, C. Lemieux

Michelle Perrot prend le micro sur pied et pose les règles : quinze minutes maximum par intervention, les question après. Personne ne dépasse, sinon elle coupe le sifflet. Puis elle propose une introduction. Qu’est-ce que mai 68 ? Une « brèche » ? Etait-ce « inévitable » ? « Imprévisible » ? Quelles « conséquences » ? Autant de questions qui, selon Michelle Perrot, éloignent de l’événement lui-même, en l’insérant dans une trop longue chaîne causale.

  1. Philippe Artières (CNRS) prend le premier la parole. A pas de rôdeurs, il veut gravir la colline de mai par l’Histoire. Après des marques de lyrisme et de déférence envers Claude Lefort et Michelle Perrot (sa directrice de thèse), que je dois avouer assez inhabituelles chez lui, Artières commence sa magistrale démonstration. S’appuyant sur le récent ouvrage collectif qu’il a co-dirigé avec Michelle Zancarini-Fournel, l’une des meilleures sommes produites sur mai 68 depuis le début de l’année, il évoque sa conception de l’événement et les nouvelles pratiques de traitement que cela lui inspire. Suivant Foucault, il pose mai 68 comme une « hétérotopie« . Mai 68 ne se situe pas là où il doit être. Il est à la fois dans l’Histoire, inséré dans une chaîne causale, mais il est à la fois Histoire propre et chaîne causale. Après réflexion, j’engrange cette précieuse notion d’hétérotopie pour mes recherches sur les scandales politico-financiers, et me dit, qu’en fait, mai 68 comme bien d’autres sujets, est un sujet-nœud, un épicentre duquel partent des thèmes de recherche radicalement différents entre eux. Un objet d’histoire, en quelque sorte. Ce faisant, il veut s’intéresser non pas à l’exceptionnel de mai 68, mais à l’ordinaire. Il prend pour cela l’image de la manifestation. Dans une manifestation, celui qui manifeste ne voit rien : ni la tête cortège, ni celui qui est à côté de lui, ni les slogans qui flottent au-dessus des têtes, parfois au-dessus de la sienne propre. Le seul que l’on voit, c’est celui qui est devant soi, et on le voit de dos. Artières « refuse de regarder les acteurs de dos » comme de gloser sur Cohn-Bendit. Ils préfèrent ceux qui « marchent » à ceux qui « portent les slogans« . Marc Bloch et Lucien Febvre sont ressuscités.
  2. Jean-Louis Fabiani (EHESS), sociologue et philosophe, prend ensuite le micro. Il veut parler de la sociologie. Il pose immédiatement une question provocatrice : « La sociologie française a-t-elle survécu à mai 68 ?« . Il reprend pour cela un récent article de Pierre Grémion. S’il le suit, il doit conclure avec lui que les « sciences sociales en majesté » ont été congédiées en 1968. Effectivement, a posteriori on se rend compte que la coupure se situe à peu près dans ces eaux-là, puisque le dernier grand moment des humanités française qui rayonnent à l’étranger, c’est le moment structuraliste, qui décline au début des années 80. Entre 1958, date de la création de la licence de sociologie, et 1968, la sociologie française vit un moment actif et constructeur (création notamment de la Revue française de sociologie). La sociologie est insérée dans les réseaux administratifs car elle doit s’installer dans le champs universitaire légal français. Pour Grémion, 1968 est alors une « carbonisation » des institutions sociologiques françaises. En effet, poursuit Fabiani, le moment planificateur de la sociologie française disparaît brusquement avec mai 68. Le dialogue entre institutions sociologiques et haute administration est brusquement rompu.
  3. Cyril Lemieux (EHESS), sociologue spécialiste de la question des médias et des pouvoirs, revient quant à lui non pas sur l’institution sociologique, mais sur une approche sociologique des médias. Quel a été le rôle des médias pendant mai 68 et quelles conséquences l’événement a-t-il eu sur la pratique journalistique ? Il remarque qu’en fait, les journalistes au moment de mai n’ont pas été particulièrement sensibles à la « critique idéologique d’extrême-gauche » mais ont été pris dans une course professionnelle. Le mai 68 des journalistes est en fait empreint de revendications syndicales comme le mai des ouvriers plutôt que d’un acharnement à changer de paradigme comme le mai des étudiants (c’est moi qui poursuis l’analyse).Il développe pour se faire deux points. D’abord, il revient sur l’analyse des médias sous mai 68. Mai 68 marque la suprématie de l’audiovisuel sur la presse écrite. L’audiovisuel devient le « centre de gravité du système médiatico-politique« . J’irais même jusqu’à dire qu’il l’a durablement créé, car je ne vois pas dans quelle mesure il est possible de dire qu’il y ait eu un système médiatico-politique jusque alors, surtout avant-guerre, même si de nombreux hommes politiques ont été hommes de presse (Georges Clemenceau et André Tardieu, par exemple). Les médias ont réussi, avec mai 68, à installer l’idée que l’événement concernait tout le monde, même ceux qui n’y participaient pas. Le recours au reportage en direct, aux flashes spéciaux et aux émissions spéciales pour avoir une couverture totale, y a à mon sens fortement contribué. Le traitement de la Coupe du Monde de Football m’en semble d’ailleurs directement inspiré : la grille de programmes y est alors entièrement dévolue au football, sur la trame des divers formats audiovisuels (match de foot, analyses professionnelles, magazines d’informations, programmes légers et rapides de visionnage des moments cocasses ou spectaculaires, etc). « Les médias ne nous disent pas quoi penser, mais ce à quoi il faut penser« . La citation n’est pas de lui, mais j’applaudis dans ma tête. En effet, l’effort de synchronisation nationale permet à l’audiovisuel de tout raconter en direct, et donc de faire vivre mai 68 même sur l’île de Bréhat ou dans les causses du Gévaudan.Il revient ensuite sur la crise de l’ORTF. Il remarque que les grèves des journalistes sont plus dues à des revendications qu’à des idées d’extrême-gauche. D’ailleurs, la percée de l’idéologie d’extrême-gauche n’est pas au cœur de mai 68, mais en est la conséquence. Mai 68 a fait pénétrer l’extrême-gauche dans le milieu journalistique. De nombreuses publications, Charlie Hebdo en tête, sont nées de l’esprit de mai. Cette nouvelle presse des années 70 tente d’imposer un nouveau modèle de gestion, centré sur l’autogestion, comme dans les sociétés de rédacteurs. La plupart périclitent à l’orée des années 1980. Mais elles laissent en fait un héritage : des pratiques journalistiques. Il en exhume cinq :
      • le journalisme d’investigation : avec mai, les journalistes veulent chercher la vérité cachée et le secret de la République
      • la déformalisation des rapports sociaux : les médias adoptent une « rhétorique de la désinvolture« , en adoptant un ton lâché, parfois racoleur et people, pour traiter de sujets sérieux.
      • la publicisation de l’intime et de l’ordinaire : la part belle faite aux témoignages de manifestants lambda comme sources d’informations et de formats a poursuivi son cours. Pour Cyril Lemieux, Bas les Masques et Ça se discute proviennent de cet héritage là.
      • l’inventivité formelle : des publications comme Bazooka, Actuel, ont été réinvesties par le marketing
      • les usages des sciences sociales : l’approche sociologique a renouvelé l’approche du sport et des faits divers dans la mesure où l’on s’intéresse au statut, au milieu social des acteurs dont on raconte les aventures ou les malheurs
  4. De l’intervention de Boris Gobille (ENS Lyon), je retiens la notion de « défatalisation du monde » comme moteur de mai 68. Dès lors qu’on est persuadé de la non-immuabilité de la marche du monde, toute révolution, si elle est organisée, a de grandes chances de réussir.
  5. Perrine Simon-Nahum (CNRS-EHESS) clôt la première table ronde. Elle devait initialement proposer sa communication sur le mai 68 de l’EHESS (alors encore VIe section de l’EPHE) à 18h45, en clôture de journée, mais la défection de Serge Audier l’a forcé à investir cette première table ronde. C’est dommage, car la communication, brillante et drôle, faisait un peu tâche. Elle se demande si l’on peut « juger des effets de mai 68 sur l’École« . Elle remarque qu’en fait, mai 68 n’a pas été le grand ébranlement qu’on aurait pu imaginer, mais qu’il a fondé tout le projet pédagogique et le fonctionnement de ce qui allait devenir l’EHESS. Au niveau des contenus intellectuels, la césure surgit en fait entre 1974 et 1985. Mais mai 68 change en fait, à ce niveau là, la perception qu’ont les chercheurs de leur rôle social. Après mai 68, les directeurs d’études (ceux qui dirigent les petits étudiants gentils) animent le « moment philosophique » : ethnologues, anthropologues, sociologues, linguistes. C’est la période où Barthes et Lévi-Strauss rayonnent.Y a-t-il eu un ébranlement intellectuel pendant les événements ? Perrine Simon-Nahum remarque que les séminaires s’arrêtent fin avril. Sans doute par mesure de sécurité ou peut-être pour laisser aux étudiants le loisir d’aller manifester. Seul un séminaire, courageux, poursuit jusque fin juin : éclat de rire général dans l’amphithéâtre. L’année suivante, dans le programme des enseignements, on note quelques changements : le séminaire de Claude Lévi-Strauss a été amélioré par un comité dans lequel figuraient des étudiants. Un professeur assure même prendre des notes pendant les exposés de ses étudiants, pour les intégrer dans ses publications ! Nouvel éclat de rire généralisé dans l’amphithéâtre qui, pour information, comporte trois à quatre fois plus de professeurs et de collègues que d’étudiants. Tiens, j’ai comme l’impression que derrière l’humour, y’avait de la gêne… (cynisme provocateur).

    Elle poursuit ainsi en développant trois questions qui se posent après mai 68 pour l’enseignant et non moins chercheur :

      • Qu’est-ce que chercher ? Elle remarque qu’à partir de mai 68, le chercheur devient héros de sa recherche. Il veut absolument mettre fin à son anonymat (cf. le rôle social). C’est le début de l’égohistoire (concept forgé par Gérard Noiriel), l’histoire teintée d’engagements personnels comme Michelle Perrot et la cause des femmes.
      • Qu’est-ce qu’enseigner ? Perrine Simon-Nahum remarque qu’on cherche plus à considérer la recherche comme un long processus, un work in progress, qu’à en tirer des connaissances trop rapides. L’accumulation des faits est réfutée au profit d’une compréhension de ceux-ci. Je divague alors et me demande où est-ce que je me situe actuellement. Suis-je trop la tête dans le guidon à dépouiller mes sources pour comprendre le scandale ?
      • Qu’est-ce qu’écrire ? L’interdisciplinarité devient principe moteur. Elle conduit alors quasi naturellement à une clarification des concepts, car les termes employés dans telle discipline n’ont pas forcément de sens, ou la même signification, dans une autre. Un grand lexique des sciences humaines est envisagé avant d’être abandonné sous la masse de travail et l’intérêt de celui-ci. L’écriture des années 70 et 80 devient porteur d’individualisation, même au sein d’un collectif. Ainsi prend-elle l’exemple de la trilogie épistémologique collective dirigée par Jacques Le Goff et Pierre Nora, Faire de l’histoire. A l’intérieur d’un ouvrage collectif mû par une dynamique interne, les articles sont individuellement signés. Ce ne sont plus des collaborations à X mains.Je dirais à ce sujet qu’en fait, tout le cheminement de l’écriture historienne est celui de la mise en avant du moi de l’écrivain. Avec Michelet, on assiste au règne du moi hyperbolique, de l’historien se confondant avec sa publication ( »J’ai fait mon livre autant que mon livre m’a fait », dit Michelet), s’engageant physiquement dans son entreprise d’écriture. Cette histoire, proche de l’exaltation du patriotisme, est fortement récusée par l’histoire méthodique de Seignobos et Langlois. Fortement empreinte de positivisme, cette histoire cherche à se rapprocher le plus possible de la science historique, en établissant des faits vrais au moyen de la critique méthodique. Comme le scientifique, elle exige donc de l’historien un retrait total. Il ne doit être qu’un révélateur, transmettant l’histoire par sa plume. La fonction de l’histoire est alors cumulative, comme résumée dans l’équation :

        H = P + p

        H : Histoire
        P : Passé de l’histoire
        p : présent de l’historien (avec p = 0, dans l’idéal)

        Avec les Annales, cette méthode vole en éclats. L’histoire n’est pas une science et l’histoire ne peut pas se borner à établir des chronologies politiques. Le terrain de l’historien est labouré en profondeur par Bloch, Febvre, Labrousse, Braudel, et consorts, et l’égohistoire des années 70 n’est que le troisième avatar de l’École des Annales. Le moi est assumé. L’historien construit ses sources et son sujet. Il ne perd pas sa distance critique, mais ne porte pas la suspicion policière en bandoulière. L’histoire est donc un quotient plus qu’une somme, un rapport entre l’historien et son objet d’étude. La fonction de l’histoire devient différentielle :

        H = P/p

        avec p ≠ 0 sinon la division est impossible

La table ronde se termine alors, et Michelle Perrot offre à l’audience quinze minutes de questions… A suivre…

[PS : Si Marion a tout lu jusqu'au bout, je m'engage à... elle le saura. Les photos sont d'André Gunthert.]

  • Share/Bookmark

Pari du jour

5 mai 2008 | Internet | 7 Réponses

Après avoir pris connaissance de ma spectaculaire remontée au classement Wikio, je suis tout moite de sueur joviale. Joie de connaître cette gloire fulgurante, d’intégrer le Gotha de la blogosphère. Voilà, enfin je marche dans les traces des plus grands.

A moi les démarcheurs publicitaires qui s’arracheront l’audience de mon blog contre espèces sonnantes et trébuchantes pourvu que j’accepte d’arborer leur flyers cybernétiques. A moi les accréditations en tant que webjournaliste dans les réunions-débats, assises, congrès, Universités d’été, avec les attachées de presse qui me claquent la bise et le champagne offert. Oui, je me sens marcher sur les traces de Loïc Le Meur. A moi San Francisco. A moi Bali. A moi Calcutta. A moi les hôtels de Tokyo. A moi le monde.

Enfin, je deviens un blogueur influent. Mes lecteurs se convainquent de mes analyses éclairées. Mon érudition réjouit. Mon verbe si habilement manié ravit les yeux et danse sur l’écran. Je suis devenu le Baudelaire de la blogosphère, ayant su manier l’art de la prose à la qualité des sujets et des traitements. Bientôt, je sens se presser l’Express qui, alléché par mon ranking, va me proposer son service de scoops pour blogueurs. Le Monde, Libé, Marianne, vont me relayer, et alimenter encore plus ma spirale audimétrique. Le cercle vertueux.

Je vais tutoyer les cimes du ranking Wikio ou de Google. Je vais être une usine à buzz. Je me targuerai de plafonner au sommet des top lists, d’être visité par les firewalls et autres bots de l’Elysée, que Nicolas Princen m’ait dans son viseur. Oui, non seulement je suis un blogueur influent, maintenant, mais je vais être un blogueur subversif !

Je vais créer un collectif de blogueurs, tout aussi influents que moi, tout aussi subversifs que moi, et on se spammera d’auto-trackbacks pour se faire grimper artificiellement dans les classements. Je vais entretenir comme certains un aréopage de fans en délire prompts à me soutenir en cas de contradiction de ma docte et sainte parole et pour qui je serais le Messie. J’aurai mes trolls attitrés, toujours jaloux de mon éloquence, qui trouveront toujours que mes articles sont inintéressants et malhonnêtes. La rançon de la gloire.

Alors, je fais le pari. Au vu de cette prodigieuse ascension vers les sommets, moi je dis : dans deux mois, je saute Embruns. Et je deviens premier. Je prends à témoin Luc Mandret à qui je dois une huître en cas d’échec. Rendez-vous début juillet.

  • Share/Bookmark
Pages: Prev 1 2 3 ...23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 Next