Sur quoi repose notre régime politique depuis 1789 ? Sur le libre arbitre. Sur la délibération publique des citoyens. Alors, certes, durant tout le XIXe siècle, on a fait fonctionner les turbines pour trancher la question du suffrage1 : fallait-il un suffrage censitaire ou universel masculin ? Suffrage universel masculin ou suffrage universel ? Et quel poids lui accorder ? Les citoyens devaient-ils administrer eux-mêmes le pays par leur suffrage — démocratie directe — ou élire des représentants qui gouverneraient pour eux — démocratie représentative ? Babeuf, Raspail, Gambetta, Blanqui, et tant d’autres, se sont livrés une rude bataille idéologique. Pour le triomphe final de la démocratie représentative et du suffrage universel masculin, dans un premier temps.
Faut-il instruire le procès de ce XIXe siècle ?
La force et la fiabilité des fondements démocratiques du système politique français sont un vieux serpent de mer. A chaque crise, on ne sait que remettre en cause, le principe ou son application, le système ou sa complexion. A mesure que les affaires de corruption s’étalent dans les journaux depuis les années 70, que la communication politique devient une arme électorale offensive, que les médias relaient de plus en plus l’idée d’une manipulaiton des esprits par le contrôle des médias, dénoncent une démagogie galopante de la classe politique, voire, ultime paroxysme, une stratégie de fabrication de l’opinion — storytelling —, on en vient à douter de la force du libre-arbitre.
Vieux débat bourdieuso-sartrien. Choisissons-nous, ou notre environnement socioculturel nous enferme dans des cadres déterministes dont il est difficile de sortir ? Quelle liberté avons-nous ? Il s’agit là d’un strict débat de philosophie politique, voire d’anthropologie. L’homme est-il capable de choisir ce qui est bon pour lui ? Plus cynique : l’homme (politique) est-il capable de produire le bien de l’homme (citoyen) ? L’homme choisit-il ce qui est bon pour l’Homme, ou ce qui est bon pour lui (la théorie de la maximisation des intérêts personnels) ?
C’est dans ce débat que se situe Jon Eslter, professeur au Collège de France. Au sein de sa chaire Rationalité et Sciences sociales, il s’interroge sur le point de savoir si les citoyens choisissent rationnellement (libre-arbitre), ou s’ils se transforment en machines à équations, tournés vers l’intéressement et le soutien à celui des représentants qui satisfera le plus ses intérêts immédiats.
Y a-t-il d’autres modes de désignation des représentants et de gouvernement de la cité ? On rappellera par exemple qu’à Athènes, les bouleutes, globalement assimilables à des sénateurs, sont tirés au sort pour une période donnée. D’abord, sous Solon, au sein des quatre classes censitaires, puis, sous Clisthène, au sein des dix dèmes2.
Qu’en penser ? Le hasard et le roulement assurent une ventilation des gouvernants homogène et quasi sans faille. L’imprévisibilité de l’offre politique tue dans l’œuf toute manœuvre de séduction et de conviction du corps électoral. Cependant, on peut percevoir les limites d’une telle conception. Le tirage au sort transforme l’édilité non en vocation, mais en devoir. Nous avons déjà le devoir de nous constituer en jury d’assises si le tirage au sort nous désigne. Faut-il aller jusqu’à considérer comme un devoir citoyen le siège en assemblée ? Enfin, on remarquera le caractère censitaire et partiel de la démocratie athénienne, dont sont exclus femmes, étrangers, métèques, esclaves.
La Boulê remixée à la sauce moderne pour remplacer le Sénat ? Peut-être une révolution.
- A ce sujet, lire l’excellente trilogie de Pierre Rosanvallon : Le Peuple introuvable : Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998 ; La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, 2000 ; Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, 2001 [↩]
- On remarquera donc qu’il ne faut pas traduire demos par peuple, le dème clisthétien recouvrant une réalité socioéconomicopolitique bien plus complexe que ce que nous pouvons envisager aujourd’hui [↩]


