Promoteurs ou fossoyeurs ?

19 juin 2009 | MoDem | 18 Réponses

A chacun ses Gracques. Le PS avait les siens, qui en 2007 avaient appelé à se rallier à François Bayrou et à prendre fissa le tournant social-démocrate, seul à même de faire sortir un parti croulant de l’ornière. Depuis, les Gracques ont essaimé au gré des aléas de la tambouille interne, et à présent que les socialistes ont pris un coup derrière la tête aux européennes, voilà la ruche rose en plein tourbillon, les faux-bourdons disputant aux ouvrières le vrombissement d’une rénovation par trop scandée et jamais réalisée.

Aujourd’hui, le MoDem a les siens. C’est déjà un premier indice que le parti va mal. Qui sont ces « promoteurs » ? Selon leur « lettre ouverte aux dirigeants du Mouvement Démocrate », ils sont « élus, cadres du Mouvement, membres des instances dirigeantes du Mouvement Démocrate, candidats MoDem aux derniers scrutins, adhérents et militants ». Affirmant leur attachement au Mouvement Démocrate, ils en appellent aux dirigeants à qui ils exposent leurs volontés, à savoir : la mise en place d’un conseil stratégique, la mise en route d’une turbine à idées (pompeusement appelée « think tank »), la diversification des porte-paroles, la mise en place de cellules d’action, notamment en communication, et l’approbation militante de toutes les nominations souhaitées ci-dessus.

J’ai souvent sur ce blog fait le procès d’un MoDem réduit à l’expression de ses têtes d’affiche, sans aucune stratégie de propulsion pour 2012, du fait même que le MoDem est coupé de ses forces vives depuis la présidentielle et qu’il ne parvient pas à mettre en place une organisation capable de transformer les militants en autre chose qu’en colleurs d’affiche.

Bien que tout concorderait à ce que je salue cette initiative, je la trouve, en termes purement communicationnels, contre-productive.

Parlons d’ores et déjà du support. En avril dernier, le MoDem a choisi de se doter d’une plate-forme militante afin d’organiser le travail de terrain en reliant les militants entre eux. J’ai salué à l’époque cette initiative ô combien nécessaire : il s’agissait là d’un hub militant, à la fois centralisé et fonctionnant en rhizome. C’était enfin la chance de faire partir toute initiative web de cette plate-forme, afin de diffuser un message traçable et visible. Or, voilà que les Promoteurs choisissent de créer un site web extérieur aux democrates.fr. Encore un site de plus, qui ne fait qu’ajouter à la cacophonie des initiatives militantes prises depuis la création du MoDem. Comment se retrouver dans toutes ces chapelles dans lesquelles on retrouve d’ailleurs parfois les mêmes personnes : Génération Engagées, Carré Orange, Promoteurs… Sur les cendres d’un parti en saignée sont en train de se constituer, non pas des courants, mais des chapelles, organisées autour d’objectifs parfois communs, et dont on se demande pourquoi à objectifs identiques il y a groupes distincts…

La stratégie de communication. La lettre ouverte préconise d’organiser une vraie cellule communication, « composée de militants reconnus pour leurs compétences professionnelles dans les différents domaines de la communication, afin de travailler à l’optimisation de l’image du Mouvement Démocrate et de ses cadres dans la cité, et éviter ainsi que se reproduisent les nombreuses « mauvaises » postures de ces derniers jours » (sic). Ce n’est pas peu dire que s’ils veulent recruter des militants compétents en communication, ils devront les trouver ailleurs que chez eux. Rappelons un fondamental de la communication politique : il ne peut y avoir de voix discordante, isolée, ou exprimée sous la forme d’une interpellation, sans que cela remette en cause la stratégie d’union et d’homogénéité d’un parti. Arrêtsurimage n’a pas tardé à s’engouffrer dans la brèche en parlant de « cyberfronde ». Et voilà les Promoteurs obligés de se fendre d’un communiqué immédiat pour réfuter les accusations de fronde. En somme, les Promoteurs aiment tellement le MoDem qu’ils se permettent de le critiquer en place publique (ah ça, sur lesdemocrates.fr, il y aurait eu plus de confidentialité, soyez-en sûrs…) : cela s’appelle de la naïveté de communiquant. Lorsqu’on ne cherche pas à faire bouger le parti sous la pression d’une mini-fronde (comme ils affirment placer leur démarche), on s’agite en interne, cela préserve des remous. A défaut, la fronde est une bonne façon de parvenir à ses fins, mais il faut l’assumer pleinement…

Parlons pour terminer des acteurs. Qui est derrière tout cela ? Christophe Ginisty. Les Promoteurs veulent plus de « nous » dans le fonctionnement du MoDem, mais c’est du « moi je » que sert Christophe Ginisty. J’aimerais lui rappeler qu’il a des responsabilités depuis plus d’un an au MoDem, et notamment une nomination en tant que grand manitou de la stratégie web. Or, de stratégie web, il n’y a point : lesdemocrates.fr sont en jachère, les campagnes de com’ sont désespérantes de vétusté et de hiératisme pré-giscardien. Christophe Ginisty n’aurait-il pas une part de responsabilité dans tout cela ? Celui qui s’affirme entre les lignes comme un expert du web et un expert de la communication présente des résultats pour le moment tout sauf exceptionnels. Et c’est encore lui qui prend comme argument de son entreprise l’amateurisme de la communication web et mainstream du MoDem : joli tour de force. Dès lors, je ne vois pas vraiment le pourquoi du comment de cette entreprise, et j’ai l’impression qu’il s’agit là d’une piteuse tentative de fédération de militants et de cadres pour tenter une ascension.

Promoteurs ou fossoyeurs ? L’objectif est affiché et clair : il faut faire bouger Bayrou et le forcer à s’entourer, pour son bien et celui du MoDem. Cela, c’est un discours que tous les militants sans exception tiennent, et qui est le bon diagnostic. Seulement, en politique, on ne fait jamais rien le cul entre deux chaises, et il serait bon de le rappeler. Il y a deux stratégies possibles. Ou bien considérer que François Bayrou est sonné, et personnellement sonné, par le revers aux européennes, et qu’il a compris qu’il était dans l’intérêt de tout le monde d’être moins antisarkozyste pavlovien, moins fanfaron, plus collectif et plus bosseur, et que, partant, la métamorphose va se faire d’elle même sans qu’il soit besoin de se répandre en manifestes, pétitions, et initiatives touchantes d’enthousiasmes mais politiquement naïves. Ou bien jouer les têtes brûlées et exposer publiquement des dissensions dans la stratégie, en prenant le risque que cela termine dans un combat déchirant ou en faisant capituler les dirigeants du MoDem sous la pression d’une mauvaise presse galopante. Vouloir utiliser les moyens de l’un avec les intentions de l’autre est totalement inopérant : les dirigeants ne donnent pas crédit aux bonnes intentions dès lors qu’elles sont soutenues par des méthodes frondeuses, et les médias n’iront pas chercher plus loin que l’exposé d’une désolidarisation.

Ce qui est sûr, c’est que les promoteurs ont mal choisi leur nom : on ne fait pas de bonne publicité à un parti en exposant publiquement ses dissenssions. Un autre nom aurait été plus heureux, car voilà encore un contresens communicationnel. Contresens et cacophonie, je ne trouve rien de mieux pour décrire objectivement cette initiative.

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Après le 16 mai, le 22 juin ?

16 juin 2009 | La vie de la cité | 3 Réponses

Le 22 juin, Nicolas Sarkozy convoquera l’Assemblée Nationale afin de recevoir son discours de politique générale. Après le succès des Européennes, Nicolas Sarkozy veut donner une nouvelle impulsion à son mandat en profitant de l’occasion de solennité pour faire un discours de politique générale et un remaniement ministériel. Après un peu plus de deux ans de présidence, les Européennes ont pleinement joué ce rôle de mid-term elections à l’américaine, où le résultat du scrutin est une jauge de l’action du gouvernement. Certes la comparaison demande de la nuance en raison du très fort taux d’abstention, mais la statistique montrant que jamais depuis que le Parlement est élu le parti au pouvoir n’a remporté les élections européennes.

Déjà certains, comme Noël Mamère, appellent au boycott de la grand-messe présidentielle du 22 juin. Qu’en penser ?

Quand la réforme constitutionnelle était dans les cartons en juillet dernier, j’avais exprimé mes profondes réserves quant à la présence du Président de la République dans l’hémicyle. Il ne s’agit pas de refuser à l’exécutif le droit de s’exprimer devant le Parlement et d’envisager les institutions démocratiques et délibérantes de manière sectaire : les ministres et le Premier ministre ont déjà le droit de s’exprimer devant la représentation nationale. En revanche, l’exclusion du président de la République de l’Assemblée Nationale provient d’une histoire houleuse des rapports entre les parlementaires et l’exécutif. Les rapports entre les Chambres (Sénat et Chambre des Députés) sont fixés par la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875, et notamment dans son article 6 :

Le président de la République communique avec les chambres par des messages qui sont lus à la tribune par un ministre.
Les ministres ont leur entrée dans les deux chambres et doivent être entendus quand ils le demandent. Ils peuvent se faire assister par des commissaires désignés, pour la discussion d’un projet de loi déterminé, par décret du président de la République.

Depuis 1875 donc, les ministres ont leurs entrées à la Chambre des Députés et au Sénat. Sous la IIIe et la IVe, c’est un impératif : les Députés devant donner leur confiance au gouvernement pour qu’il puisse exercer, et pouvant la lui retirer, le gouvernement est entièrement responsable devant le Parlement, et doit donc être présent. En revanche, le Président, déclaré irresponsable par l’alinéa 2 de l’article 6 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875, qui dispose que le Président « n’est responsable qu’en cas de haute trahison ». Sous la Ve, le Président étant toujours irresponsable et le gouvernement susceptible d’être renversé par la motion de censure, la tradition se maintient. Voilà brièvement pour l’histoire.

Est-ce à dire que jamais le Président n’aura le droit de parler ?

Considérons plusieurs points. Le premier est extérieur aux rapports entre le Parlement et le Président ; il touche au couple exécutif. Quand De Gaulle ordonne à Michel Debré de lui tailler une constitution sur mesure, le contenu du texte lui va comme un gant. La dyarchie de l’exécutif en est l’expression directe : le Premier ministre s’occupe de la popote, le Président incarne la France. Les affaires courantes, ce n’est que du secrétariat pour De Gaulle, qu’il faut laisser aux subalternes. Avec la réforme constitutionnelle, Nicolas Sarkozy entérine l’hyperprésidence : le Président s’occupe de tout. Dès lors, quelle logique y a-t-il à ce que le Premier ministre soit aussi présent dans l’hémicycle ? Quelle logique même y a-t-il à ce qu’il existe ?

Second point : l’équilibre des pouvoirs. Nicolas Sarkozy convoquera le Parlement le 22 juin pour leur faire ouïr un discours pompeux d’autosatisfaction, sous couvert de transparence. Ne nous y trompons pas : il s’agit là du triomphe de l’hyperprésidence où le Président en majesté vient pérorer devant les parlementaires et repartir aussi sec. Une telle sujétion du législatif, obligé d’accourir à Versailles, de ne piper et d’acter la parole du Président est tout sauf une démarche équilibrée.

Ce qui aurait une tout autre gueule, ce serait pour le Président de la République de venir s’exprimer une fois par an devant le Parlement réuni en congrès, et de solliciter la confiance des chambres qui ne pourraient la lui retirer qu’avec une majorité qualifiée et uniquement en cette occasion. De la sorte, la grandiloquente prédication revêtirait un caractère d’épreuve. Et non pas celui d’une conférence avec un maître d’école et des élèves sagement assis…

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Tout recommencer

11 juin 2009 | MoDem | 2 Réponses

Je disais il y a quelques jours que François Bayrou avait moins à craindre du résultat des urnes sur sa stratégie que du prochain baromètre d’opinion. Les faits aujourd’hui me donnent raison. Le baromètre sorti par TNS Sofres plonge Bayrou dans le ventre mou du classement des hommes politiques. Il réalise la plus forte chute sur un laps de temps très court. Cette chute, elle est directement dûe à sa malheureuse saillie contre Daniel Cohn-Bendit chez Arlette Chabot, plus qu’à ses errements dans sa stratégie de campagne.

Toutefois, ce sondage en soi ne veut pas dire grand chose. La prise de bec avec Cohn-Bendit et le succès retentissant des Verts à l’élection européenne sont deux événements sensationnels qui suscitent des stalactites et stalagmites d’opinion : quand Bayrou baisse de 20 points dans l’opinion, Cohn-Bendit monte d’autant. Ces montées et chutes sont trop fortes et subites pour avoir une quelconque valeur. C’est comme à la Bourse : les embardées haussières ou baissières sont toujours nuancées très rapidement, sauf crise profonde.

Et c’est cela qu’il faudra jauger : dans les prochains baromètres, Bayrou restera-t-il à un étiage médian, signe qu’il est sur le déclin ou qu’il devra traverser un long chemin de rédemption ? Sa stratégie actuelle est d’entamer un U-turn : « je dois être moins batailleur », a-t-il confié, c’est-à-dire ne plus verser dans l’opposition à tout crin, faite d’appels du 14 février et de sorties théâtrales contre la mort de la démocratie et de la République, mais une opposition plus modeste (ce qui ne veut pas dire molle), plus constructive. Cette stratégie peut se révéler compliquée : dans une démocratie médiatique ou le silence équivaut à la mort, travailler un projet, adopter une démarche de shadow cabinet peut faire perdre du terrain par manque de présence médiatique. Et les moyens humains du MoDem sont aujourd’hui limités : difficile d’être à la fois au charbon et sur les plateaux télé, opposant et alternative.

Le plus dur dans ce sondage, c’est la cote de popularité du MoDem en général, qui dégringole en même temps que Bayrou. Pour les militants qui se sont investis très en amont de la campagne et qui, eux, ont parlé d’Europe aux électeurs, c’est un véritable camouflet qui peut conduire à la démobilisation. Mais là encore, la chute en a-pic n’a pas véritablement de sens si elle n’est pas resituée dans un intervalle de temps relativement long. A suivre…

En tout cas, rester dans le creux du peloton peut être une bonne chose car elle permet, en n’étant pas complètement exposé médiatiquement, de ne pas griller ses cartouches trop vite… et surtout de ne pas se griller soi-même !

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Petites leçons d’après scrutin

8 juin 2009 | MoDem, europe | 5 Réponses

Hier, c’était soirée électorale partout en Europe. Après avoir assuré la couverture en live de la soirée à la RDB, les blogueurs assurent aujourd’hui le SAV à froid. Alors, quels enseignements ?

Il fallait donc mobiliser
L’abstention a tenu ses promesses : avec 60%, c’est un nouveau record à la hausse. Avec ces taux d’abstention stratosphériques, assurer la mobilisation de son camp était amplement suffisant. C’est ce qu’a réussi à faire l’UMP tant bien que mal en ne souffrant pas trop de l’abstention. C’est ce qu’a totalement manqué le PS, qui a subi la dispersion de ses voix chez Mélenchon et chez les Verts.

A l’inverse, les petits partis étaient en quête d’une audience. C’était le challenge d’Europe-Ecologie et du MoDem, aux destins croisés : Europe-Ecologie cartonne, quand le MoDem dérape. Idem pour Mélenchon, qui réussit son pari de se loger une petite place à gauche du PS et ravit la place de l’altergauche au NPA.

Au PS, où se situe l’avenir ?
Le PS ne fera pas l’économie d’un profond changement. Après 2002, 2007, voici 2009. A chaque fois, on promet la rénovation, et on n’assiste à chaque fois qu’à un replâtrage. Jusqu’où creuseront-ils ? Le PS, qui vit toujours sur l’illusion d’un vote arc-en-ciel de Besancenot à Bayrou, va devoir maintenant à la fois reprendre son propre discours et choisir une orientation : à gauche ou au centre toute ?

Le score d’Europe-Ecologie laisse songeur : l’alliance de la carpe et du lapin entre l’alter José Bové et l’écolo CSP+-compatible Cohn-Bendit a rallié autour d’un même thème des écolos de tendances diverses : reste à savoir qui est majoritaire… Mon impression est que l’écologie est devenu un thème de droite, bobo-compatible pendant cette campagne et que ceux qui ont donné leur vois à Cohn-Bendit et ses acolytes sont des socialistes rose pâle et des anciens bayrouistes. Par conséquent, l’avenir du PS me semble plutôt dans une convergence vers le centre. A suivre…

Au MoDem, doutes et espoirs
François Bayrou, dans son allocution, l’a dit sincèrement : le MoDem a connu une lourde défaite. Difficile cependant de réaliser une comparaison statistique : les 7% des législatives, les 10% des municipales et les 8,5% des européennes sont des résultats partiels, dûs à une abstention plus forte. Comme toujours depuis 50 ans, l’élection-reine, c’est l’élection présidentielle, la seule qui permette vraiment de jauger du réservoir de voix et de la puissance d’une dynamique électorale.

Les raisons de la défaite sont évidentes. La stratégie antisarkozyste et la personnalisation de l’élection autour de la personne de François Bayrou est friable. Cette campagne a mal commencé avec la sortie du livre de Bayrou qui a polarisé toute l’attention. Comme un symbole, le dictionnaire de l’Europe de Marielle de Sarnez sortait simultanément : on n’en a pas entendu parler… Et c’est le grand paradoxe du MoDem : sur le terrain, les militants ont fait une campagne active, centrée sur l’Europe, et entamée très tôt. Mais qu’a-t-on vu sur les plateaux télé ? Une réplique des autres élections, avec Bayrou en tête de pont. Je partage l’avis de Pierre Catalan : avec Corinne Lepage, Robert Rochefort et Sylvie Goulard, c’était la bonne occasion de faire émerger de nouvelles têtes et de concurrencer les Verts sur le terrain de l’écologie. Un peu moins de Bayrou, un peu moins d’antisarkozysme, n’auraient pas nui au MoDem, loin s’en faut.

Tout n’est pas noir cependant. Avec 6 élus, le MoDem se maintient. Certes, il avait 11 élus sous la précédente législature, mais rappelez-vous qu’entre temps, certains avaient signifié, comme Jean-Louis Bourlanges, Claire Gibault et Janelly Fourtou, qu’ils rejoignaient le Nouveau Centre. De plus, à présent que Corinne Lepage, Jean-François Kahn, Robert Rochefort et Sylvie Goulard ont été élus, ils acquièrent une légitimité d’élus. Pour un parti qui se construit, c’est une bonne chose !

Quels enseignements en tirer ? Pour Bayrou, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de mort politique comme certains blogueurs le claironnent. Bayrou a moins à craindre de ce scrutin que du prochain baromètre de popularité et de classement du meilleur opposant. Sa sortie malheureuse contre Cohn-Bendit et sa victimisation sondagière risquent de le faire chuter lourdement. A l’image de Sisyphe, celui qui avait patiemment remonté la pente depuis les municipales risque de se retrouver au même étiage et de devoir recommencer…

Les régionales arrivent à grand pas. Pour le MoDem, la meilleure stratégie est encore celle de ne pas faire du scrutin un enjeu primordial. Cela impliquera une chose fondamentale : que les récents élus MoDem au Parlement européen restent à Bruxelles. Le Modem s’étiole progressivement de mettre sur le devant de la scène toujours les mêmes têtes en croyant que cela produit de l’attraction. Pour les régionales, il faudra faire confiance à d’autres personnes, jouer profil bas, et produire en discours en phase avec la nature de l’élection. Sans têtes d’affiches, avec un Bayrou effacé (qu’il n’aille surtout pas se présenter en Aquitaine contre Xavier Darcos !), les médias devraient relâcher la pressante étreinte de la question des alliances. Et si elle se pose, il devra lui être opposée une réponse ferme et définitive : aucune alliance d’aucune sorte, ni avant le premier tour, ni entre les deux tours.

L’outil Internet
Puisque la campagne n’a pas décollé sur les médias mainstream, c’est sur Internet qu’elle a fait un peu de bruit. Lipdubs, vidéos à projet viral, sites communautaires… L’effet Obama commence à prendre doucement dans les grands partis. L’UMP et le PS sont les deux partis en avance, qui chacun ont produit une plate-forme destinée aux militants (palme d’or à la Tract Machine du PS) afin de démultiplier les points de parole et de créer une armée d’ambassadeurs dans les campagnes et dans les villes. Ce qui est clair, c’est que les partis n’ont pas encore bien compris comment s’en servir : rien ne sert d’avoir un site communautaire si on ne l’anime pas, et s’il n’est pas adossé à une vraie campagne de terrain. L’outil Internet n’est pas la solution miracle et ne remplace pas la politique à l’ancienne.

Les stratégies Internet des différents partis ont produit des effets différents. On s’est gaussé du lipdub de l’UMP, qui n’a décidément rien compris aux règles du genre. Europe-Ecologie, lui, a produit un lipdub particulièrement en phase avec son électorat et le discours qu’il voulait porter : un parti à mi-chemin entre le parti et l’ONG, du militantisme citoyen à la cool que retranscrit bien la chanson entraînante, une joie communicative avec les danses endiablées de Dany le Rouge et d’Eva Joly. Cet enthousiasme communicatif qui tranche avec la gravité de la menace écologiste a su séduire tout un électorat bobo qui a trouvé là une bonne alternative au PS. Le PS et Internet, ça a donné quoi ? Le MJS s’y est collé, avec des vidéos en phase avec leur temps (Sarkozy et Facebook), mais pas vraiment de bonne facture ; et il a même touché le fond avec cette vidéo racoleuse vantant une abstention pas sexy du tout…

Et le MoDem ? Voilà qui est intéressant. On avait laissé le MoDem il y a deux mois avec une innovation intéressante : un réseau social destiné aux militants. J’aimerais  bien savoir ce qu’il en est aujourd’hui. En absence d’animation quotidienne, ce site tourne à vide : à quand un community manager pour les militants démocrates ? Quant au reste, on a assisté à une non-campagne sur le net. Du contenu froid et officiel des rencontres thématiques (sans grand intérêt car aucun montage), un clip de campagne ahurissant de classicisme (je dirais même de vétusté). Pourtant, le MoDem avait su produire en 2007 une très bonne vidéo de campagne dans les derniers jours, qui avait bien compris les mécanismes du storytelling et qui était en phase avec l’époque : vous remarquerez à quel point le titre d’Arcade Fire est en harmonie avec la vidéo et avec la notion de clip de campagne. Le MoDem donne parfois l’impression de refuser la communication et ses évolutions, en faisant la fine bouche, comme si la communication, c’était du mensonge qui devrait inspirer de la méfiance. Faire de la politique autrement, ce serait nécessairement retourner au terrain et laisser les autres partis s’amuser avec le hochet de la communication sur Internet. Attention : comme le disait il y a un peu plus d’un an François Bayrou lors d’un café démocrate, « on ne joue pas au football avec les règles du rugby ». La communication fait partie intégrante d’une démarche politique, et il faut savoir vivre avec son temps, et ne surtout pas rater la marche du train de la netpolitique : jouer les fines bouches ne pourra que desservir.

Pour terminer, on soulignera un paradoxe : les Européennes ont été totalement éclipsées pendant toute la campagne, jusqu’à se faire détrôner par un fait divers ; et pourtant, hier, elle a été sur toutes les lèvres, à tel point qu’on n’a pas parlé de la mort d’Omar Bongo. Comme quoi…

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Au PS, Bruxelles rime avec gamelle

3 juin 2009 | europe | Aucune réponse

Ah, ça ! C’est peu dire que le PS en bave des ronds de chapeau : l’UMP, ce vilain garnement, ne fait rien qu’à embêter le bon élève du PS qui cherche à parler d’Europe. Mais las ! l’UMP perturbe la campagne par ses bavardages intempestifs et fayotte à tout va devant le Maître Sarkozy qui ressasse à tout va un prêchi-prêcha de vieille morale grand-parentale. Au piquet ?

Et si on gratte un peu, le PS aussi ne jouerait-il pas les mauvais élèves ? En position de challenger, il essaie tant bien que mal d’intéresser les Français aux enjeux européens, parce qu’il lui faut combler le fossé de voix avec l’UMP, qui part grand favori. Et pourtant… En meeting à Montgeron, les quadras socialistes ont donné une belle leçon de politique baronniale comme ils en ont le secret. En effet, Benoît Hamon, troisième de liste et député sortant, est sous la menace d’une non réélection par la faute de sondages très peu favorables en Île-de-France (et même carrément catastrophiques). Alors, pour sauver le soldat Hamon, on met tout en branle afin de ne pas déchoir l’une des étoiles montantes du PS : le mot d’ordre, c’est « faire élire Benoît Hamon » à tout prix.

Après Aurélie Filippetti et Vincent Peillon, voici maintenant Benoît Hamon pris les doigts dans le pot de confiture. Et dire que le PS passe son temps à dénoncer chez le voisin les ambitions personnelles ! Joli parangon de vertu.

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AF 447 : un curieux air de scénario

2 juin 2009 | Médias | 7 Réponses

Comme Authueil, je n’ai pas la télé. M’ont donc été épargnées ces images répétitives tournant en boucle depuis hier, entrecoupant même le match de Federer de points info en direct de Roissy. Répétitives, et vides : des points réguliers brodant avec habileté le néant de l’information, du conditionnel et de l’hypothétique qui s’enfilent à longueur de transitions, de l’émotion à la pelle avec ces gros plans sur les familles désespérées errant dans les couloirs de l’aéroport. Depuis hier toujours, un vaste colloque scientifico-médiatique se déploie sous les yeux de tout le monde : mais de quoi donc a bien pu sombrer le vol AF 447 Rio-Paris ? Foudre ? Panne électrique ? Perdition dans une zone de turbulences aux vents violents qui auraient déchiqueté l’avion ? Terrorisme ? Dans une démarche heuristique, ça bouillonne dans l’ébauche des différents scénarios possibles.

Scénario, le mot est bien choisi. Il ne s’agit pas d’une information que ce crash, mais d’une histoire dramatique. Certains journalistes voudraient encore nous faire accroire qu’ils ne sont que des passeurs d’informations, que l’événement se crée par le fruit du hasard et qu’ils en sont le bras emplumé. Mais personne n’est dupe : voilà bien longtemps que les médias participent autant à la forge des événements qu’ils les décrivent.

Alors, quel scénario ?

Cela commence par une disparition brutale, tragique et entourée de mystère. La seule chose que l’on sait depuis hier soir, est qu’on ne sait rien. Deux centaines de passagers, équipage compris, se sont abîmés en mer quand ils auraient dû arriver à 11h10 sur le tarmac de Roissy ; parmi eux, 73 Français ; s’il advenait qu’il n’y eût aucun survivant (et l’hypothèse est quasi certaine), ce serait la pire tragédie aéronautique pour Air France. Voilà pour le synopsis à partir duquel l’on peut tirer le scénario dans tous les sens possibles.

Est-ce parce que le scénario s’étouffe que depuis hier les péripéties s’enchaînent dans l’horrible ? Il y a d’abord cette révélation : dix-huit salariés d’une même entreprise ont trouvé la mort ensemble alors qu’ils revenaient d’un séjour au Brésil qu’ils avaient gagné. Le tragique le dispute à l’horreur : dix-huit salariés, saisis dans la mort alors qu’ils étaient encore plein de l’insouciance et de la légèreté de ces voyages exotiques. Et puis aujourd’hui, comme une évidence, on donne la parole, faute de survivants, aux miraculés, à ce couple qui fit des pieds et des mains pour entrer dans l’avion qui aurait pu être leur tombeau, mais que la main de la Fortune a maintenus en vie.

On trouvera là un curieux parallèle avec l’histoire du nageur australien Ian Thorpe, présent dans les tours jumelles quelques minutes avant le terrible drame : pour lui, c’était l’oubli malencontreux de sa caméra vidéo qui l’a sauvé du destin funeste ; pour ce couple, c’est pour un ironique changement de billet inabouti parce que l’avion était complet… Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun que cet événement entretien avec le 11 septembre. Encore une fois, une catastrophe aérienne fait les gros titres, et pour la seconde fois, chamboule les programmes télévisés : JT en direct, et aujourd’hui déprogrammation de la série Fringe sur TF1, dont la première scène montre un crash d’avion… Et à mesure que les informations parviennent, se dessine lentement une conclusion blafarde : il est probable qu’on ne retrouve jamais les débris de l’avion, laissant l’énigme irrésolue comme lors du crash d’un avion de la TWA en 1996. On ne serait alors pas loin de la folie du complot identique à celle qui a saisi le 11 septembre.

On ne décrit jamais mieux un événement qu’en l’inscrivant dans une longue chaîne de tropes et d’items chronologiques, qui fonctionnent comme autant de repères inconscients. Le crash de Rio nous prouve l’indigence médiatique à s’emballer pour un événement dont on ne sait rien. Mais on sait, depuis longtemps, que les médias sont « une industrie avant d’être un sacerdoce » (Albert Thibaudet) : la course au scoop et au sensationnel a un peu plus, cette fois-ci, poussé l’horreur des victimes et des familles au-delà de ce qu’elles avaient déjà subi.

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Il y a soixante dix-neuf ans déjà

1 juin 2009 | Brèves | 9 Réponses

A l’heure où Jean Tibéri vient d’être condamné en première instance à 3 ans d’inéligibilité et 10 mois de prison avec sursis dans l’affaire des faux électeurs du Ve arrondissement, je vous livre ci-dessous une citation pleine d’à propos.

« Même s’il n’y avait jamais eu d’efforts pour paralyser les combinaisons de la politique et des affaires, la cause à servir le rétablissement de l’honnêteté la plus intègre dans les affaires et la politique, est un vœu ardent de l’opinion publique. Celle-ci rend bien compte que sans la probité, ni vie sociale, ni vie économique, ni vie politique, surtout en démocratie, ne sont possibles. »

Petite devinette : qui a bien pu prononcer cette phrase ?

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Affaire Coupat : penser n’exempt pas de méfaire

25 mai 2009 | La vie de la cité | 9 Réponses

Aujourd’hui a paru dans Le Monde une interview épistolaire de Julien Coupat, en détention provisoire dans l’affaire de Tarnac. Le coup, car il s’agit bien d’un coup médiatique, fonctionne par l’humeur qui se dégage entre les lignes : le détenu, à qui l’on interdit l’exposition médiatique, reclus dans une cellule, obligé de réaliser une interview en différé. Dans ce chat épistolaire, il y a quelque chose d’antan, quand les prisonniers recevaient par dizaines des lettres de soutien auxquels ils répondaient avec la rage de l’incarcéré.

Bref parcours de l’univers intellectuel de Julien Coupat

On peut être sensible à l’ignominie de la détention, percevoir avec émotion la force des mots de la part de celui qui est maintenu en détention au-delà du raisonnable parce qu’un gouvernement aux abois sur la question sécuritaire a trouvé de quoi entamer un procès stalinien pour restaurer son autorité et un simulacre d’ordre policier. Cela, on ne l’enlèvera pas à Julien Coupat : il est comme il le dit lui-même, un de ceux qui donnent « un peu de chair et [un] visage » au « profil de la menace », celui du « casseur », vieille figure tutélaire de l’ordre sociétal, fils du loubard des années 50, du punk outre-manche des années Giscard, celui qui toujours, malgré les efforts bienveillants d’un gouvernement intègre, continuera obstinément à refuser la socialisation et la normalité cordiale d’un ordre parfait. Une figure du « casseur », représentation sociale de l’ennemi de l’ordre, jugulée difficilement par un État qui l’a lui-même fabriquée, où se croisent dans les années Sarko « pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets ».

On pourra suivre Julien Coupat dans ses retournements notionnels directement inspirés de la philosophie de Foucault, et notamment sa définition de l’antiterrorisme, non pas comme l’activisme justicier de l’endiguement d’une menace réelle, mais comme la résolution hypocrite de « la méthode par quoi l’on produit, positivement, l’ennemi politique en tant que terroriste ». Comme on pourra lire avec le délice de la subversion intellectuelle la reprise inversée de Foucault, pour qui le seul reclus dans une prison, c’est le monde extérieur qui n’y est pas enfermé, dans un subtil jeu de miroir où l’on lit la société qui se définit négativement par le rejet des marginaux qu’elle enferme (prisons), interne (fous), ou veut éduquer (école).

On a bien compris dans la tribune de Julien Coupat ce qu’il avait d’anarchiste : son refus en conscience, argumenté et plaisant, de l’institution comme tutelle de la société moderne. C’est d’abord un anarchisme blasé de devoir rejeter des institutions qui n’en sont pas. Coupat est identique à ces généraux qui fulminent de devoir engager des duels à fleuret moucheté parce que le camp d’en face — et ici l’on peut parler d’ennemi — ne tient pas son rôle. « La plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement à prétendre qu’il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes », affirme-t-il plaisamment. L’État prétend maintenir un ordre social rigoriste, traquer sans relâche les déviances — souvenez-vous de la tolérance zéro —, et pourtant la société et l’État semblent s’accommoder de l’illégalisme, légal jusqu’à un seuil d’intolérabilité, et dont le curseur entre le permis et le proscrit fluctue selon des critères inadmissibles. Par conséquent, face à une justice qui n’en est pas, puisqu’elle ne sépare pas la culpabilité de l’innocence, mais le socialement intolérable et le socialement passable, il refuse de clamer son innocence, hors de propos, selon lui, dans l’affaire dont il doit répondre.

Par ailleurs, clamer son innocence équivaudrait à reconnaître que c’est lui qui se trouve en face de la justice. Or, il affirme le contraire : l’affaire Tarnac — si tant est qu’il y en ait une — oppose « une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout », dont la radicalité de l’apartheid social conduit inévitablement à la « guerre », une guerre qui menace aujourd’hui parce que, des rafles de sans-papiers aux licenciements massifs, cette conscience du soulèvement comme la fin d’une servitude qu’il définit comme « l’intolérable infiniment toléré » se serait réveillée.

Alors oui, Julien Coupat le reconnaît : on l’accuse de vivre aux marges de l’ordre social et de s’en désolidariser, et l’on a raison. Mais il se désolidarise d’un monde qui tombe en ruines, et dont le gouvernement qui écope en plastronnant conduit un peu plus à sa ruine.

Toujours le grand soir, alors ?

A lire Julien Coupat, nous voici encore dans une antienne bien connue : « cette fois-ci, c’est la bonne, en route pour la Révolution », qui fait penser au « risque révolutionnaire » de Villepin. Julien Coupat est un lettré, nous avons fréquenté la même école, les mêmes professeurs, sans doute lu des livres en communs et partageons au final un univers culturel et intellectuel à peu près semblable. Prédire une révolution est un jeu de Cassandre auquel j’estime qu’il est illusoire de vouloir jouer. Car tous ceux qui la prédisent regardent dans le passé comment une société allume une révolution et purge un monde pourri jusqu’à l’os. A ceux-là pour qui l’Histoire est un guide suprême, je montre une moue dubitative. Oui certes, il y eut 1789, il y eut 1917, il y eut sans doute ici et là de nombreuses microrévolutions qui ont révolutionné le monde dans lequel elles se déployaient.

Mais j’objecterai que jamais alors le monde n’était à ce point résilient et vivait hors d’une violence régulatrice comme aujourd’hui. La violence aujourd’hui est à l’action sociale ce que le terrorisme est à l’action policière : un marqueur de sa présence. Les violences aujourd’hui sont localisées dans le temps et dans l’espace et, même en 2005, même à Athènes, même en 68, servent plus à attester qu’à subvertir. La violence que Julien Coupat tient pour sincère dans le mouvement radical de la gauche est un leurre désabusé, celui de voir que le soutien et le ras-le-bol d’un nombre croissant de Français précède de peu le refus poli de participer, ou même de subir, cette violence qu’ils promettent comme le moyen nécessaire au basculement du monde. « Fouler aux pieds les lois et les recommandations d’un État pourri ? Oui, mais de loin, et pas dans mon jardin, je vous prie ». Est-ce simplement que la masse n’est pas éclairée du message révolutionnaire et qu’elle cherche un porte-voix ? Non. C’est simplement qu’elle y voit un écho intérieur à ses propres malheurs, à ses propres coups de gueule, et que si elle partage une connivence avec les délices de la radicalité, elle se détourne cependant en conscience, elle aussi, de la subversion du monde.

Le phantasme révolutionnaire

Une chose me chiffonne cependant. Ce que j’ai lu ce matin, ce n’est pas un livre ni un exposé, mais bien le manifeste épistolaire d’un détenu. Et pourtant, je n’ai pas appris une ligne sur une question qui mérite d’être posée et que Koztoujours a éloquemment soulevée : « Que faisaient Yldune Lévy et Julien Coupat le 7 novembre dans la campagne seine-et-marnaise à l’aplomb de la voie du TGV-EST sabotée cette nuit-là ? » La détention provisoire de Julien Coupat s’étend, disons-le franchement, au-delà du raisonnable, et il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir que sa libération constituerait un aveu de faiblesse pour le Gouvernement qui, après avoir gonflé artificiellement la baudruche, sombrerait dans le ridicule. Toutefois, je confesse ne pas comprendre la logique de ceux qui excusent ces « salauds magnifiques », sortes de Robins des Bois des causses du Larzac, dont la cause excuse les moyens et blanchit de toute accusation, et parce qu’ils se battent contre des institutions critiquables, devraient être absous pour leur rejet de la légalité. Tout révolutionnaire, tout brillant intellectuel, et tout romanesque qu’il apparaît, Julien Coupat est aujourd’hui soupçonné d’avoir projeté de faire dérailler un train. Et cette question, cette simple question, il l’élude soigneusement pour faire le procès d’un État policier versé dans l’hystérie antiterroriste. Pourquoi ?

Si je lis Marc Vasseur, j’apprends que Julien Coupat est un intellectuel incarcéré pour « délit d’opinion ». A l’heure du procès d’Aung Sang Suu Kyi, je tiens, en suivant les enseignements de Sainte-Ségolène, à demander pardon à l’opposante birmane pour ceux de mes compatriotes qui ne savent pas le prix de la liberté.

Car voilà le point central sur lequel achoppe la théorie de Julien Coupat. Malgré tout le ras-le-bol généralisé, les récriminations, la violence qui sourd sur les cinq continents, le capitalisme a produit de la stratification sociale en offrant un progrès différemment rapide aux quatre coins du monde. En France, ceux qui vitupèrent sont les mêmes que ceux qui refusent le relativisme. Or, pourquoi rejeter la question ? Sans vouloir faire de la concurrence des indigents, il faut bien reconnaître que le malheur en Occident a une conception fort éloignée de celle sous d’autres cieux. Menacées les libertés, en France ? Mais qu’est-ce qu’Hadopi si l’on regarde la Chine ou la Corée ? Déliquescente, la structure économique de l’Occident boursier ? Et l’Afrique ?

Voilà à quoi regimbent les anarchistes d’aujourd’hui : à se défaire des représentations bourgeoises qui les ont enfantées et qu’ils ont toujours fréquentées. Quand Julien Coupat est interrogé sur son enfance aisée, il répond laconiquement avec Hegel : « Il y a de la plèbe dans toutes les classes ».

Et là réside, au fond, le plafond de verre contre lequel se heurte l’illusion révolutionnaire : celui d’un caprice d’enfant gâté. Il semble qu’il y ait de la gêne à passer par pertes et profits un monde que nombreux sont ceux, qui n’y goûtent pas, regardent avec des yeux de Chimène. Et c’est le jour — et ce jour-là seulement — où ces yeux se cloront sur Ceuta, Melilla, Lampedusa, et le désert d’Arizona, que le monde sera vraiment au bord de l’agonie et menacera de basculer dans une grande révolution.

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Nos blogs nous appartiennent-ils ?

23 mai 2009 | Pratiques de sociabilité des blogueurs | 18 Réponses

Depuis quelques jours, je me fais cette réflexion.

On dit souvent que le blog est ce qu’on en fait, qu’il n’y a aucune règle précise pour en ouvrir un. Quand on demande aux gens pourquoi ils bloguent, ils nous répondent souvent que le déclic fut une envie d’écrire, de partager. Ce fut également le cas pour moi il y a environ deux ans, sur un premier blog éphémère qui fut un très bon apprentissage des quelques « codes » du blogging.

Un blog fonctionne parce qu’il a une ressource. Pour certains, la ressource, c’est l’auteur, et leurs blogs sont des carnets de bord, des journaux intimes et des pérégrinations littéraires ou visuelles de leurs vies, de leurs passions. Ce qu’ils partagent, c’est eux-mêmes. D’autres sont plus dans l’effacement de l’auteur, à dessein ou non. Les blogs politiques et de débat public sont parmi ceux-ci, où ce que leurs auteurs veulent mettre en avant, ce sont des thèmes, des réflexions, des idées, des humeurs. Certes elles leur sont personnelles, mais il y a curieusement moins d’intimité à lire les idées de quelqu’un sur son blog qu’à pénétrer dans sa vie en suivant ses aventures personnelles.

Or, je me rends compte à quel point les blogs fossilisent un peu cette liberté de ton et de ligne éditoriale. On écrit malheureusement moins pour soi que pour les autres. En fait, nous sommes toujours dans le règne du paraître. Nous écrivons pour un public précis, qui est venu sur notre blog, et y reste parfois, parce qu’il y trouve ce qu’il y cherche : un centre d’intérêt, une piste de réflexion, etc. Il est malaisé d’en sortir sans dérouter son lectorat. Je me demande ce que deviendrait le blog de Dagrouik si celui-ci bougeait dans l’échiquier politique vers des horizons éloignés des siens : son lectorat continuerait-il toujours à le lire ? le désaffecterait-il ? De la même façon, Authueil a bâti une image volontiers hiératique : un blog sans fanfreluches, contenant une série d’articles très analytiques, sans qu’on y trouve jamais le moindre élément qui pourrait nous éclairer sur la personnalité de l’auteur. Et qu’arriverait-il s’il se sentait l’envie de partager autre chose avec ses lecteurs ?

J’ai parfois l’impression que le marketing identitaire s’infiltre partout. Nous sommes moins des entités sociales qui cherchons à nous mettre en relation que des individus en représentation sur la blogosphère. Il y a quelques jours, un collègue m’a fait une remarque qui m’a fait réfléchir : on ne peut pas twitter n’importe quoi. Sur Twitter aussi on se construit une image en fonction des communautés auxquelles on veut se relier.

Certes. Mais qu’arrive-t-il si l’on souhaite évoquer plusieurs choses à la fois ? Sommes-nous uniquement mono-intérêt ? Blogue-t-on parce qu’on veut partager une chose en particulier ou parce qu’on veut échanger en général ? Depuis quelques temps, j’ai envie de parler d’autre chose : que faire alors ? Ajouter à la palette de thèmes généraux des blogs politiques (actu, médias, et la dose d’analyse du monde des blogs indispensable à qui blogue !) des thèmes totalement hétéroclites ? Un blog politique-cuisine ne risque-t-il pas de désorienter le lectorat présent et à venir ?

Faut-il multiplier les supports d’échange : un blog-un discours ? Dans ce cas, c’est bien que mon blog ne m’appartient pas, puisqu’il m’oblige à m’en déposséder pour parler d’autres choses… ailleurs.

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Députés godillots : une initiative ambigüe

22 mai 2009 | Internet, La vie de la cité | Aucune réponse

Depuis quelques temps, les initiatives citoyennes de contrôle parlementaire se multiplient : classement de l’activité des députés européens, même chose en France, et maintenant le site des députés godillots. Louable initiative, tant les escarmouches et les chausses-trappe sur la loi Hadopi ont montré que le métier parlementaire est parfois un camp de vacances.

Le site établit donc des fiches précises concernant les godillots, en fonction du nombre de leurs interventions en séance et de leur activité parlementaire. Comme le relève très justement mon camarade Authueil, un tel classement est à prendre avec des pincettes, tant les critères pour établir un classement sont assez ardus à réunir et ne peuvent en aucun cas se résumer à des données de présence. En outre, un « bon » député n’est pas nécessairement un député « hyperprésent » : l’efficacité du député est une part importante de ses compétences, et cette efficacité n’est pas aisée à définir selon une liste de critères !

L’initiative est intéressante et documentée : on n’est clairement pas avec ce site dans le sillage de tous ces blogs pseudo-vigilants qui passent leur temps à faire du député-bashing très primaire. Toutefois, je soulève un point important à prendre en compte : il ne faut pas que le contrôle se résume à débusquer les godillots ! Tout processus de contrôle est par nature négatif, en ce sens qu’il se focalise sur les points noirs. Le site propose donc également une liste des anti-godillots, afin de faire le pendant à ceux qui sont vilipendés. Attention donc à ne pas verser encore une fois dans un antiparlementarisme trop systématique en France depuis la République des Jules…

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