L’annonce a fait l’effet d’une bombe dans le petit cercle de la blogosphère militante MoDem : Quitterie Delmas, figure emblématique de la jeunesse et de la féminité engagées, a d’un même coup refusé de porter sa candidature à l’une des huit têtes de listes MoDem pour les européennes et a quitté le parti. Elle évoque une peur de l’engagement pour les jeunes de la génération. Dans son sillage, les manifestations d’amitié ont abondé tout le week-end. Tenons-nous loin du tumulte amical et disons-le franchement : Quitterie Delmas a eu tort de quitter le MoDem.
Je ne critiquerai pas les raisons profondes de son choix, ni ne donnerai écho aux rumeurs diverses de certains éclaireurs bien obscurs sur les possibles ralliements à Désirs d’Avenir. Je ne jugerai pas non plus la réalité des sentiments perçus : ils ressortent de l’intime. Je me placerai plutôt sur le décalage entre la perception et la réalité du terrain.
Ce qui m’apparaît en premier lieu, c’est que la désillusion de Quitterie est à la hauteur de sa naïveté. Le concept des Jeunes Libres de s’engager raisonne sur une attente forte et bien marquée : faire de la politique autrement. Faire de la politique autrement, c’est tout à la fois : refuser le cumul des mandats, promouvoir la diversité sous toutes ses formes (générationnelle, culturelle, etc) au sein des structures partisanes afin de briser les vieux liens de clientèle qui fossilisent les partis de caciques comme le PS ou l’UMP. C’est également faire une politique plus proche des citoyens, plus honnête, que Quitterie résume sous le concept de la « politique de la norme ISO » : dire ce que l’on fait, et faire ce que l’on dit. A ce titre, qu’y avait-il de mieux pour une nouvelle façon de faire de la politique que l’aventure de la construction d’un nouveau parti ? C’est dans cette aventure arrimée à de grands espoirs que Quitterie a animé son blog et mobilisé sur le terrain les troupes qui se retrouvaient derrière leurs écrans interposés, d’abord dans l’aventure des présidentielles, puis dans celle de la construction du MoDem, jusque dans ses dernières finitions avec les élections fédérales qui ont doté le MoDem de tout l’éventail de structures dirigeantes pour les trois prochaines années.
Noble tâche, clairement, que celle à laquelle voulait s’atteler Quitterie. On lui objectera que pour être ambitieuse et juste, cette vision n’en est pas moins vieillotte. C’est une vieille rengaine que celle de vouloir changer les partis vers plus d’éthique, d’exemplarité. A leurs échelles, les militants PS et UMP s’y sont déjà essayés, les citoyens l’exigent depuis de nombreuses années, en vain. L’aventure du MoDem était cette chance de profiter de la nécessité de construire pour choisir de se doter de nouveaux matériaux (comme le vote électronique) et de nouvelles méthodes de construction (la démocratie interne et les primaires). Mais tout enthousiastes que certains ont été dans la possibilité de porter le Modem sur les fonts baptismaux, ils en ont oublié le principe de réalité : ils voulaient appliquer une vieille antienne à un parti en reconstruction plus qu’en construction. Le MoDem n’est pas né ex nihilo, et il existe toujours des cadres qui ont suivi Bayrou au-delà de la présidentielle. Ceux-là ont été trop vite taxés de barons locaux qui voulaient verrouiller les fédérations. Et les militants nouvelle génération leur ont adressé un ultimatum laissant peu de place à une bonne coopération : soumettez-vous (au renouvellement des cadres) ou démettez-vous.
La vie locale ressemble (aussi) souvent à cette lutte de générations entre les vieux cadres et les nouveaux militants, les seconds voulant chasser les anciens. Sur la base de quoi ? De quels arguments valables ? La jeunesse ne fait pas tout ; la diversité ne fait pas tout. On ne peut pas à la fois critiquer la politique d’alibi de Nicolas Sarkozy qui nomme Rachida Dati Garde des Sceaux pour avoir de la diversité au gouvernement et exiger qu’on mette de la diversité à tout prix dans les instances ou les compositions de liste. Cette politique des quotas dissout les compétences. A un tel point que certains surestiment leurs capacités politiques, faisant dès lors de leurs échecs l’échec de la politique de la diversité et du renouvellement du MoDem. C’est avoir un très grande opinion de soi-même. Comme le dit si bien le Crapaud, avec qui je suis souvent d’accord sur les dérives du MoDem, c’est être pouja-modémiste : vouloir à tout prix remplacer une classe par une autre et maquiller cela derrière des motifs fallacieux quand le véritable motif n’est que l’accession au pouvoir. Car la désertion des cadres et l’ambition présidentielle de Bayrou ont créé un véritable appel d’air qui ont permis à de très nombreuses personnes d’être présentes aux législatives et aux municipales. Or, c’est en vertu de la nécessité et non véritablement de leurs compétences que celles-ci ont accédé aux investitures. D’ailleurs, certains se sont littéralement plantés et n’ont guère cherché à se remettre en cause.
Dans les sections locales, le même constat se pose : les militants sont volontaires, mais souvent trop volontaires. On se distribue les postes avant de chercher à savoir s’il y a suffisamment de travail. Je ne plaide pas pour la concentration à outrance des mécanismes de décision : il est parfaitement bon pour la cohésion d’un groupe qu’il y ait un minimum de délégation et de coopération, ce d’autant plus que les enjeux dans les sections locales sont minimes, et la délégation se définit alors plus comme le fait de faire participer chacun à l’aventure. Mais cette façon de faire est parfois déséquilibrée et a des effets pervers, si bien que les militants veulent être en tout codécisionnaires. Qu’ils refusent de n’être que des chiens-chiens dociles qui font la claque et collent les affiches, soit ; que cela devienne le lieu pour un retournement des rapports de « hiérarchie », non. Les militants doivent aussi accepter leur statut, sans forcément s’en tenir à l’immobilisme de celui-ci.
La naïveté de Quitterie réside aussi dans la façon de faire de la politique. A trop vouloir faire de la politique autrement, on a parfois l’impression de ne plus faire de politique du tout au MoDem. Le MoDem souffre de graves lacunes : il est coupé des réseaux de pouvoir, coupé des think tanks, coupé des réseaux de sociabilisation (Facebook et la widget MoDem ne suffisent pas à constituer une mobilisation efficace sur internet), coupé des forces vives du pays. Pourtant, il existe parmi ses militants des individus brillants avec lesquels j’ai pu m’entretenir et apercevoir les travaux qu’ils envisageaient. Les structures dirigeantes ont aussi leur part de responsabilité dans cette mauvaise utilisation du potentiel disponible ; mais je suis plus enclin à plaider la méconnaissance du procédé que la mauvaise volonté. Il apparaît clair cependant que la stratégie Internet est faiblarde, et que la nomination de Christophe Ginisty comme régisseur de la stratégie web n’a absolument rien changé à sa léthargie. Ce qu’il manque cruellement au MoDem aujourd’hui, c’est un homme de l’ombre capable d’animer le parti. Avec toutes les qualités qu’on lui reconnaît, François Bayrou n’est pas un homme de parti : c’est un orateur brillant qui s’épanouit mieux dans un rôle de représentant. Jean-Marie Cavada aurait pu jouer ce rôle de soutier, de ciment des fédérations et des groupes de travail : mais on ne refera pas l’histoire… D’autres, comme Jean Peyrelevade ou Corinne Lepage, ou encore les députés européens, pourraient fédérer des cellules de travail autour de leurs compétences. Mais entre l’apathie de Peyrelevade, les atermoiements un-coup-j’suis-au-MoDem, un-coup-j’y-suis-pas de Cap21, et l’anonymat complet de nos députés européens, la mayonnaise ne prend pas.
Alors comme souvent, quand les cadres ne parviennent pas à insuffler la dynamique politique, elle se développe à ses marges. Trop souvent j’ai eu l’impression au MoDem d’être dans un camp de boy scouts. Trop souvent j’ai entendu applaudir des propos d’une profonde vacuité, entendu discourir des gens sans sens politique. Trop souvent au MoDem l’engagement des gens est immédiatement érigé en compétence. C’est un comportement plein de bonnes intentions, mais dangereux : quand on surestime les gens et qu’on leur donne trop d’importance, on se fait prendre au piège et on leur donne de faux espoirs. Et quand la bulle éclate sur le mur des réalités, patatra ! Aujourd’hui, au MoDem, il y a des gens très bien, enthousiastes, volontaires, que la perspective de construire le MoDem enchante au plus profond d’eux-mêmes, et qui ont un avantage incroyable : ils peuvent constituer le socle d’une base militante à l’heure où les grands partis voient la leur s’éroder. Le MoDem a un effectif militant moindre que celui du PS et de l’UMP, mais la tendance est constante au Modem, y compris avec les revers législatif et municipal : si les chiffres sont exacts, entre Villepinte et la Mutualité d’hier, le chiffre n’a guère varié de la barre des 60 000. Cela montre que le lien qui attache les militants au parti est intime, d’ordre convictionnel, celui qui est le plus solide. Mais il importe de ne pas laisser entrevoir à une base militante des promesses inconsidérées, explicitement ou implicitement, sur la gestion du parti.
Nous devons apprendre à faire de la hard politique. On ne gagne pas un pays en offrant des fleurs oranges à la Saint-Valentin. Aujourd’hui, il n’y a plus de cellules de travail au niveau des instances dirigeantes, parce que les effectifs sont déserts. Même les trois députés n’y suffisent pas : chacun d’eux trois a ses raisons personnelles que je n’évoquerai pas ici qui concourent à cette aphonie du MoDem parlementaire. On ne lit pas de communiqué de presse du MoDem. On n’entend pas de contre-propositions du MoDem sur la politique gouvernementale. La constitution d’un shadow cabinet manque cruellement. Ce n’est pas le rôle des militants, me direz-vous ? Au contraire. Les structures dirigeantes auront aussi leur responsabilité en légitimant ce shadow cabinet, mais il est absolument indispensable pour remettre la turbine en route et préparer 2012. On ne peut pas en rester à une posture tribunicienne et donner une illusion programmatique en recrachant des mesures vieilles de 2007.
La hard politique, c’est de la politique du combat. C’est ce que Quitterie a mésestimé dans son aventure. La politique ne se marie pas avec l’amitié et la consensualité. Nier la nécessité des rapports de pouvoir au sein de la politique, c’est nier la politique elle-même. A ceux-là, je veux faire une confidence : n’attendez-rien de vos édifices chimériques d’une politique de fraternité à outrance, c’est un leurre total. Qu’il s’agisse du fauteuil présidentiel, ou d’une place, il faut savoir le gagner. La politique, c’est aussi mettre les mains dans le cambouis, quoi qu’il arrive. Certains sombrent dans la servilité à l’égard de la nomenklatura et ne poursuivent rien d’autre que des objectifs carriéristes : pour le service du peuple, on repassera ! Mais d’autres sont préoccupés du bien public, profondément, intimement, et reconnaissent cependant la nécessité de réaliser le cursus honorum au sein d’un parti. On ne peut pas dissocier les deux, plus maintenant, plus depuis que les partis sont installés. Pour ceux qui y rechignent toujours, il leur reste une dernière solution : partir en solitaire, en face-à-face direct avec les électeurs, en présentant leurs convictions et leurs programmes plus que leur étiquette. S’ils réussissent, qu’ils se rassurent : ils auront gagné la respectabilité et le MoDem (comme n’importe quel parti d’ailleurs) viendra leur manger dans la main.
Quitterie convoque encore d’autres arguments qui me laissent très dubitatif. Si je lis bien ses lignes, elle aurait « peur » de devenir élue, peur en devenant élue de trahir ses convictions, de devenir ce qu’elle abhorre, de renier ce qu’elle clame aujourd’hui. Je ne ferai pas de procès d’intention : les peurs sont légitimes. Je remarquerai seulement que cette défiance à l’égard de la politique qui salit, qui transforme, est la même qui a tenu longtemps la gauche radicale hors du pouvoir, et qui dégoûte encore Besancenot. Cette peur est légitime, il est vrai : nombreux sont ceux qui se font prendre au piège une fois élus avec des déclarations de jeunesse enflammées qu’ils ont reniées depuis. Pour les plus cyniques, ce ne serait que l’expression d’une vaste fumisterie politique : se montrer vertueux avant la conquête, vicieux après. D’autres évoqueront plutôt la conversion à une réalité du terrain qu’on a toujours tendance à sous-estimer quand on se tient à ses marges. Mais cette peur ne doit pas déboucher sur un retrait de la politique.
On a proposé à Quitterie la tête de liste dans le Centre. Elle avait l’occasion d’être élue, de changer les choses de l’intérieur. Députée européenne, elle disposait d’une légitimité plus grande pour appuyer encore son combat à l’intérieur du parti, afin que le MoDem soit le premier parti à porter les valeurs auxquelles elle croit. Si près du but, pourquoi reculer ? Je passe rapidement sur l’argument de la peur de promettre d’actionner des leviers qu’on ne contrôle pas : en matière européenne, les possibilités sont beaucoup plus diverses qu’en France, et le jeu beaucoup plus ouvert, surtout pour les partis centristes, mieux représentés !
Là où Quitterie a raison, c’est de dire que son élection n’aurait rien changé au combat global qu’elle mène. « Seule, je serai broyée », confesse-t-elle. C’est vrai. Pour impulser un changement significatif, il faut plus qu’un accès à la députation, nationale ou européenne. Il faut du vrai, du symbolique : être ministre, Premier Ministre, ou Président. Certains l’ont compris, qui ont créé le groupe Facebook pour soutenir Quitterie pour la présidentielle 2012 (canular ?). Seulement, on ne peut pas s’engager en politique sur des convictions comme l’ouverture à la diversité, à la jeunesse, et en rester à ce combat-là. C’est faire dans ce cas-là de la politique de salon, bourgeoise et égoïste. En politique, rien ne vaut le terrain : ce sont des gens, des territoires, dans leur dimension parfois dramatique, parfois innovante, pour lesquels on se bat. C’est le propre de la représentation nationale ou européenne, ou le propre de l’exécutif : agir pour la France, au quotidien. Agir pour les jeunes engagés n’est pas du ressort de la politique publique.