6 août 2009 | La vie de la cité, Société |
Cela pourrait ressembler à un nouveau concept de téléréalité mâtinée pour la caution d’une performance individuelle pour hiérarchiser le parcours des candidats en lieu et place de la sacro-sainte règle de l’élimination endogène (les « nominations »). D’ailleurs, la Grande-Bretagne, importatrice du concept, l’a joliment nommé : « Earning the Right to Stay » (« Gagner le droit de rester »).
Imaginez. Seize candidats par semaine, s’affrontant au cours de plusieurs épreuves éliminatoires pour remporter le fameux sésame : des papiers anglais en bonne et due forme, symbole d’une nationalisation chèrement acquise et donnant le droit de rester, jusqu’à ce que mort advienne ou indignité nationale soit proclamée, sur le territoire de la reine. Alors, pour sûr, à grande récompense, dure épreuve. Gagner le droit de rester s’acquiert par des épreuves adéquates. En l’espèce, visualisez un quizz sur l’histoire britannique, puis un oral de langue où un voice detector apprécierait au moyen d’un algorithme le temps passé par un candidat à parler avec un anglais dont la prononciation s’écarte trop de la norme fixée par les organisateurs, puis encore — gradation oblige — une série de questions ardues façon Questions pour un Champion relatives aux institutions britanniques : l’Exchequer, le rôle de la Chambre des Communes, la Chambre des Lords, etc. Et enfin, dernier des travaux d’Hercule, une mise en situation périlleuse où le candidat à l’immigration aurait à évoluer parmi les agents représentant les nobles institutions de la Couronne : agents de police, fonctionnaires de l’administration, représentants officiels. Pour corser la chose, chacun essaierait de pousser à bout le candidat : le bobby exercerait des palpations et des contrôles d’identité dans un langage châtié et raciste, le représentant de la Nation tripatouillerait les pennies publics en faisant acheter par sa femme des biens personnels, et le fonctionnaire de l’administration abreuverait le candidat de termes techniques de formulaire, alentirait la marche de son travail, jusqu’à faire revenir dix fois le candidat devant son guichet, prétextant à chaque fois un dossier incomplet, sans plus de précisions. Au fil de ce parcours semé d’embûches, si le candidat craque et crache sur les institutions peu accueillantes qui projettent pourtant de l’accueillir comme n’importe quel citoyen, c’est l’élimination immédiate et la reconduite à la frontière.
Eh bien, ce jeu n’en est pas un. Une proposition de loi déposée le 3 août à la Chambre des Communes prévoit de durcir les conditions d’attribution de la nationalité britannique, en s’appuyant sur une carte à points créditée ou débitée en fonction des bonnes ou mauvaises actions. Vous connaissez l’anglais ? Bonus. Vous avez tagué la façade d’une administration ? Malus.
Peu importe que la proposition ait perdu tout sens des réalités. Peu importe la bêtise à considérer que le droit à la nationalité puisse être évalué selon des critères dont on pense faussement que leur satisfaction sera gage d’une orientation réussie. Faut-il connaître les institutions et l’histoire de son pays pour s’intégrer ? Que faire alors des ressortissants anglais qui ne connaîtraient pas l’existence de la Chambre des Lords ou penseraient que l’Exchequer est un simple plateau de jeu posé dans son salon devant la cheminée ? Faudrait-il, au nom de l’équité de principe, condamner ceux-là à l’indignité nationale et à l’apatridie ? Peu importe que la nationalité pour ceux qui l’acquièrent soit toujours plus temporaire et précaire que pour ceux qui sont nés avec. Car en mai 2010 au plus tard, il y aura des élections législatives en Grande-Bretagne, où l’opposition conservatrice du BNP (British National Party, extrême-droite) oblige le gouvernement à contenir la poussée en durcissant son discours.
Pourvu qu’Endemol n’importe pas le concept en France… Ah, trop tard : en 2007, Sarkozy préconisait un « test d’intégration » avant tout regroupement familial.
22 juin 2009 | Société |
Sur Twitter, il se passe aussi des débats. Mais comme il est compliqué d’argumenter en 140 caractères sous peine d’inonder le Twitter des autres, il faut parfois aller ailleurs pour discuter plus aisément. Au sujet de la burqa, donc, il se trouve que Marc Vasseur et moi sommes en désaccord. Pour résumer brièvement le point de vue de Marc Vasseur, il pense qu’il faut légiférer sur la burqa car c’est un signe de fermeture à l’autre. Je ne suis naturellement pas de cet avis, et ce pour deux raisons.
On ne légifère pas sur l’asocialité. Quand bien même la burqa serait utilisée pour marquer une défiance vis-à-vis du monde extérieur (ce que je ne crois pas, c’est un argument discréditant cousu de fil blanc pour qu’il ait une quelconque épaisseur), le législateur n’a pas à s’en préoccuper. Il appartient à chacun de décider si oui ou non il souhaite s’ouvrir aux autres, et de quelle manière il souhaite ou non signifier son affabilité ou son côté farouche, tant que cela reste dans le cadre de la loi. Or, la burqa, hormis causer à celui qui aime l’ouverture aux autres un désagrément avec sa conscience, ne porte aucun tort à la société civile. Par extension, si le problème de la burqa est la fermeture aux autres, alors il faudra mettre dans la même charrette d’autres accessoires vestimentaires. Philippe Manœuvre et Karl Lagerfeld ont du souci à se faire… Et par extension encore, faudra-t-il au surplus interdire les actes de défiance ? Refuser de dire bonjour, refuser de sourire, seront-ils passibles de poursuite ? On critiquera mon raisonnement par l’absurde, mais la préhension de l’argument de la fermeture par l’absurde prouve que ce n’est pas une bonne raison pour légiférer.
L’argument de l’ouverture/fermeture est sous-tendu par l’immigration. Si l’on réfute l’argument des lunettes de soleil ou de l’humeur chafouine érigée en style de vie et en carte de visite de ses connexions avec le monde social alentour, c’est que ce n’est pas la fermeture à l’autre qui pose problème : c’est la conjonction burqa + fermeture à l’autre. Or, cela est évidemment sous-tendu par la question de l’immigration. Un immigré doit nécessairement s’ouvrir au pays qui l’accueille (i) ; la burqa ferme l’immigrée aux autres (ii) ; donc il faut interdire la burqa (iii). Le syllogisme peut se révéler efficace et logique, il n’en reste pas moins qu’il masque ses intentions derrière le voile de l’évidence de la pensée. On y trouve derrière une récrimination en bloc d’autres refus de conformité : la langue, le mode de vie. La burqa ne se résume donc pas à une question purement vestimentaire et religieuse, mais bien à une appréhension globale de l’assimilation culturelle. Conserver la burqa, ce serait faire montre de sa ferme volonté de ne pas accepter les coutumes du pays dans lequel on vit, et c’est donc un des versants du combat contre les communautarismes. C’est le point de vue d’Elisabeth Lévy, qui clôt son propos par un définitif « Personne n’est obligé de vivre en Occident. Mais en Occident, on accepte le regard des autres. » Or, les témoignages des femmes qui choisissent de porter la burqa montrent qu’elles ne sont pas dans un rejet total d’un pays qui les accueille et de ses modes de vie. Elles consomment occidental, puisqu’elles portent en dessous jean et baskets ; elles parlent français ; elles ne vivent pas nécessairement recluses dans un arriérisme religieux. En un mot elles ne portent pas la burqa pour défier l’Occident, à l’inverse peut-être de ceux qui choisissent de ne pas parler la langue de leur pays d’accueil (encore que je n’ai jamais lu aucune étude ethnosociologique quantifiant ce phénomène et cherchant à le percer ; ça m’a tout l’air d’un mythe social).
On en revient toujours au débat assimilation/coexistence. On peut donner du crédit à la thèse qui veut que l’immigration doive s’accompagner d’efforts de la part de celui qui est accueilli. Ce n’est pas simplement une question de morale dix-neuviémiste, mais simplement d’ordre social. Une société et une Nation pour se maintenir ont besoin de cohésion, et il est dès lors logique que les pouvoirs cherchent à maintenir cette cohésion en veillant à ce que l’immigration ne vire pas au phénomène d’invasion débrutalisée et librement consentie. En revanche, et je renvoie à mon billet précédent, une telle thèse souffre à mon avis de son impossibilité à envisager l’inverse : que l’Occident à son tour se plie aux coutumes locales quand il n’est pas chez lui. Et c’est finalement l’horizon indépassable de ce débat : l’incapacité de l’Occident à se penser parmi le monde, mais toujours au-dessus de lui, voire étant lui.
22 juin 2009 | Société |
Après le voile à l’école, après la cagoule dans les manifs, voici qu’on réfléchit à l’éventualité d’interdire purement et simplement la burqa sur le territoire français. Le sujet divise, au fond et dans la forme. Il y a ceux pour qui la loi est un mauvais outil (Besson), ceux pour qui au contraire c’est un bon levier pour faire changer mentalités et pratiques (Amara) ; et il y a ceux qui défendent au fond l’interdiction de la burqa comme une libération de la femme cachée et opprimée, et ceux au contraire qui semblent sceptiques.
Cette affaire de la burqa dévoile — et c’est le cas de le dire — une tendance bien établie et profondément agaçante de l’Occident moderne : la perception de son système de valeurs comme devant être le système universel et l’incapacité galopante à percevoir rationnellement d’autres systèmes de représentation. Je l’avais déjà montré au moment du passage houleux de la flamme olympique. La même pathologie se reproduit avec la burqa.
Je vous invite à lire cet excellent billet sur la burqa et les clichés qui l’accompagnent, en guise d’introduction à ce billet.
L’argument qui me semble le plus ahurissant, c’est celui de l’oppression de la femme, obligée de se couvrir par suite d’une loi machiste édictée par des hommes et qui ne souffre d’aucun refus. Premièrement, hormis le régime des talibans, la burqa relève du choix. Deuxièmement, je ne vois aucun lien logique entre burqa et oppression. Réside-t-il dans l’obligation faite de suivre une règle pour ne pas être rejetée ? Voilà là la profonde hypocrisie de l’Occident. Nous maltraitons autant nos femmes que les barbares que nous disons venir de l’Orient. Les occidentales n’ont-elles pas aussi leurs propres burqas, effectivement moins visibles mais tout aussi prescriptives ? Les grandes marques de cosmétique, les magazines féminins, imposent des silhouettes, des modes de vie et dictent la manière dont il faut s’habiller pour être « comme tout le monde ». Et la mode relève-t-elle du choix ou de la pression sociale ? C’est la même question qui se pose pour la burqa, comme c’est curieux…
En outre, je me demande bien ce que pensent tous ces bien-pensants de la libération de la femme qui estiment que les musulmans doivent s’occidentaliser sur le sol français. Et les expatriés français au Moyen-Orient, doivent-ils maintenir leur mode de vie et leurs codes vestimentaires ou accepteront-ils de se plier à ceux orientaux ? En direct il y a quelques semaines au Moyen-Orient, Laurence Ferrari avait choisi d’être légèrement voilée. Pas dit que cette tendance soit acceptée par tous.
On ne peut pas discuter avec l’islam et ses pratiques si on ne fait pas l’effort de sortir du cliché « société religieuse = société archaïque » et si l’on ne se départit pas d’un regard condescendant et hermétique à toute appréhension rationnelle. La révolution des mentalités, c’est en Occident qu’il faut (aussi) la faire !
7 avril 2009 | Histoire, Internet, Société |
Décidément, la blogosphère est un écosystème qui grouille de vie. Sous la canopée du classement Wikio les blogs se déplacent, naissent et disparaissent, s’agrègent et se délitent. Un nouveau réseau de blogs semble se mettre en place : Renovatio Occidentalis. Ce qui les lie, c’est une même sainte horreur de la décadence de l’Occident à l’heure de la réintégration de la France dans l’OTAN et de sommets internationaux qui contribueront peut-être à donner une nouvelle impulsion à ce XXIe siècle naissant.
Certains crient déjà au loup. Fascistes ! nazis ! Ce sont les mêmes qui ont la pensée un peu courte, et souvent hémiplégique. Les mêmes qui hiérarchisent les extrêmes, rejettent culturellement l’extrême-droite mais accueillent à bras ouvert l’extrême-gauche en adoptant par jeu certains de ses codes linguistiques (goulag, Politburo), certes désubstantialisés. Les mêmes pourtant qui crieraient à l’horreur si l’on utilisait les mots de stalag, d’oflag, si un patron cynique lâchait à des ouvriers grévistes le terrible adage inscrit sur le linteau du portail en fer forgé qui mène au camp d’Auschwitz : « Arbeit macht frei ». Certains autres comme Le Chafouin, dont j’apprécie de plus en plus les positions posées et intellectuellement honnêtes, rejettent avec vigueur ces paresses intellectuelles.
Pourquoi Renovatio Occidentalis, au-delà des idées qui sont les siennes et dont il appartient à chacun de juger son degré de proximité avec elles, est en soi intéressant ? Parce qu’il renseigne sur les mouvements décadentistes dans leur ensemble. D’une certaine manière, il y a du Robert Aron dans Criticus, certes avec moins de talents de prosateur et même d’intellectuel, mais une même crainte de la dissolution morale d’une nation entière. En 1931, Robert Aron publiait Décadence de la Nation française et le Cancer américain, deux vitrines du groupe de droite conservatrice Ordre Nouveau, l’un des piliers, avec la revue Esprit d’Emmanuel Mounier, du mouvement personnaliste français. Pour les personnalistes français, la faillite morale provenait à la fois de l’individualisme issu de la pensée capitaliste et du reflux du spirituel. Rénover la nation et la pensée françaises passait donc pour eux par la recherche d’une troisième voie entre marxisme et capitalisme, et par le retour de la Primauté du spirituel, comme le titrait le philosophe catholique Jacques Maritain en 1927.
Nous sommes effectivement en ce moment dans une période où nous interrogeons les moindres aspects de notre société. La crise économique mondiale et les tribunaux d’Inquisition morale qu’on dresse sur la place publique pour juger les patrons engraissés amoralement aux stock-options et aux retraites dorées nous imposent de faire une introspection du modèle capitaliste actuel et de corriger immédiatement les dérives qui sont les siennes, dussent-elles le vider de sa substance. Les nouveaux enjeux géopolitiques et les déplacements des foyers de conflit qui ont suivi le 11 septembre nous imposent eux aussi de considérer un nouvel ordre mondial, qui passe par la question de la sécurité mondiale et des jeux d’alliance. Quant à la pensée… voilà plus de vingt ans que l’on fait le procès d’un Occident désintellectualisé, où la vie intellectuelle est repoussée aux marges des salons feutrés, repliée sur de l’entre-soi.
Ce procès de la faillite culturelle et intellectuelle est-il juste ou biaisé ? Chacun jugera. Quoi qu’il en soit, la situation actuelle, toutes proportions gardées, n’est pas sensiblement différente à celle des années 30, avec cette impression d’un monde qui craque de toutes parts, dont on ne sait pas encore ce qu’il peut sortir. Ce matin, les radios revenaient sur les violents incidents de Strasbourg ; depuis la crise économique, quand la violence descend dans la rue, la comparaison avec le 6 février 1934 titille certains. D’autres prédisent une troisième guerre mondiale avec le monde musulman. D’autres enfin sont persuadés que la crise économique est équivalente à celle de 1929. Difficile de dresser une comparaison scientifiquement satisfaisante d’un point de vue historique. Ce qui importe le plus, peut-être, ce n’est pas tant que les faits soient identiques, c’est la comparaison possible de la symbolique : un monde est peut-être en train de mourir, à nous de le rénover (droite) ou de le reconstruire (gauche).
D’ordinaire, le décadentisme est un mouvement typiquement fin-de-siècle ; pour la première fois aujourd’hui, il est début-de-siècle. Tout change.
30 mars 2009 | Société |
En l’espace d’un week-end, ce sont deux histoires sordides et pourtant anecdotiques qui sont venues abonder nos flux RSS et nos journaux du dimanche. Une fillette de 6 ans a été tuée par les deux dogues allemands que possédait sa famille. Hier, un autre enfant de 5 ans a été attaqué au visage par un chien ; lui s’en est sorti. Dans les deux cas, les chiens qui ont attaqué ne figuraient pas dans la liste des chiens dangereux. Dans les deux cas, les chiens ont été euthanasiés, comme le prévoit la loi.
Encore une fois, c’est sous l’angle de l’effroi que ces faits divers sont traités. Les enfants, sanctuaires vivants du monde contemporain, sont des joyaux auxquels il ne faut pas tirer un cheveu sous peine d’exciter les plus vivaces lamentations de détresse. Quand les chiens attaquent, c’est à la prunelle de nos yeux qu’ils s’attaquent, à l’innocence et la faiblesse de nos bambins sacrifiés sur l’autel inconscient de la sauvagerie animale. On voudrait ressusciter le mythe de la bête du Gévaudan qu’on ne s’y prendrait pas mieux en abreuvant nos journaux de la rubrique des chiens euthanasiés.
Pourtant, ces histoires croisées montrent plusieurs choses. D’une part, que tous les procédés classificatoires pour ranger les chiens (ou même les animaux domestiques) par degré de dangerosité ne rime à rien. C’est là le grand leurre de l’Homme civilisé qui croit avoir mis à sa botte, avoir domestiqué, le règne animal. Domestiqué ou non, d’ordinaire dangereux ou non, un chien reste un chien, qui fut originellement sauvage et qui, s’il est domestiqué depuis des millénaires, n’en garde pas moins un instinct animal latent. Canis homini lupus. D’autre part, si comme les premiers éléments de l’enquête sur la mort de la fillette l’attestent, l’on se met à les menacer sur leur territoire (celle-ci aurait escaladé leur niche), les instincts peuvent être subits et tragiques. On n’accusera pas la petite fille d’avoir agi en connaissance de cause, mais combien peut-on dénombrer d’accidents, certes moins tragiques, dont la cause est une menace humaine du territoire d’un animal, se sentant piégé et réagissant par l’attaque ?
La solution par l’euthanasie dévoile l’impuissance naturelle de l’Homme à se rendre « maître et possesseur de la nature », comme disait Descartes. De l’espèce animale au réchauffement climatique, le premier réflexe à adopter pour tout maintenir en ordre est d’évoluer avec dialogue et harmonie, et non par volonté de maîtrise.
EDIT : Et ça continue !
1 mars 2009 | La vie de la cité, Société |
Il y a des bons mots qu’on aurait toujours aimé sortir. Le concept de droite œufs de lump, sorti en pleine campagne présidentielle par Serge Moati, est de ceux-là. Il résume en une expression rapide une double situation : la façon dont la droite a réalisé sa mue culturelle en laissant à la gauche le monopole de la culture des élites et en récupérant la culture populaire, et la manière que nous avons de ramener les hommes politiques à la gastronomie pour les qualifier et les mépriser.
Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. Depuis les temps fondateurs de la démocratie, la politique est affaire de commensalité. Chez les Grecs, le sacrifice, réactualisation récurrente du lien qui unit les hommes et les Dieux et organise la vie cosmogonique et terrestre en répartissant rôles et statuts, est l’acte central de la vie civique. Les banquets qui suivent les hécatombes (sacrifices de cent bœufs) ont quelque chose de la consultation électorale d’aujourd’hui : ils sont un moment visible de la démocratie où les participants affirment leur appartenance à la Cité. Ne pas manger avec les citoyens, c’est s’exclure de la cité : c’est ce qu’assument les Cyniques, Diogène de Sinope en tête, qui, non contents de ne pas manger avec les citoyens, vont jusqu’à subvertir les rites de la manducation : ils ne mangent pas comme les hommes, ils bâfrent comme les bêtes.
Manger est en outre un marqueur social. Selon ce que vous mangez, vous engloutissez un statut social. En Grèce ancienne, les os et les graisses, imputrescibles, sont offerts grillés aux Dieux, immortels ; à l’inverse les chairs, putrescibles, sont offertes bouillies aux hommes, mortels, et c’est ainsi que s’organise la répartition des pièces et des statuts : les pièces nobles aux Dieux, les basses pièces aux hommes. Dans le monde mortel, les pièces de viande servent aussi à distinguer les hommes : les prêtres, intermédiaires entre Dieux et hommes, mangent les intestins grillés, mélangeant un mode de confection divin et une qualité de l’aliment humaine (le putrescent grillé). Au Moyen Age, les types de viande renvoient symboliquement au cloisonnement social : le gibier est le privilège exclusif des seigneurs, puisque la chasse est un droit et les territoires une propriété ; les volatiles majestueux (cygnes, canards et paons) sont laissés aux nobles, car ces carcasses ailées s’approchent du Ciel immortel (on estime d’ailleurs que la chair du paon est imputrescible) ; à l’inverse, les animaux terrestres (bœufs, porcs, volailles qui ne volent pas) sont consommés par les bourgeois ; quant aux serfs… Même le pain devient par nature un marqueur social : le pain blanc, fait de farine de froment, c’est le pain des riches ; le pain noir, à la basse farine, le pain des pauvres ; et le tranchoir, grande tranche de pain qui fait office d’assiette, sert d’abord aux seigneurs pour manger avant d’être donnée aux chiens ou aux serfs…
Aujourd’hui encore, politique et gastronomie entretiennent des liens étroits. Manger est une fonction métabolique mais également un privilège socioéconomique, et l’égalité démocratique décrétée depuis 1789 conduit à faire de la nourriture un élément de lutte politique par lequel s’expriment des contestations de l’ordre social. Dénigrer un homme ou une formation sur le plan gastronomique, c’est toucher au rapport qu’elle entretient avec les groupes socioéconomiques qui constituent sa base électorale. Le concept de gauche caviar renvoie ainsi à un paradoxe destructeur : il existerait une fracture gastronomique entre la base et le sommet censé la défendre. Peu importe qu’ils aient les mêmes idées et le même objectif : la distinction gastronomique qui les marque symbolise pour la droite l’hypocrisie d’une classe dirigeante socialiste qui se paie de mots et fait mine de défendre un peuple, mais après le festin, qu’elle peut aisément se payer grâce à ses revenus confortables. Cette déconsidération par la nourriture se retrouve dans de nombreux pays : en Australie, on les appelle les Chardonnay socialists ; au Royaume-Uni, les Champagne socialists (et également Smoked salmon socialists) ; en Scandinavie, les socialistes vin rouge. On remarquera avec chauvinisme que dans le monde anglo-saxon et scandinave, le luxe qui sert à dénigrer le socialisme est français, et que la marque du luxe est plus centrée sur le boire que sur le manger.
L’exemple français recouvre en fait des réalités socioélectorales plus profondes : en l’espace d’une vingtaine d’années, les bases électorales se sont recomposées et sont à l’origine de nouveaux positionnements dans les cultures politiques. Jadis, le monde de la gauche, c’est celui des ouvriers, des enseignants et des classes moyennes, en un mot l’univers populaire, celui qui aime la pêche le dimanche, Édith Piaf qui braille dans le transistor, et la Super 5 Renault avec l’autocollant de l’intégriste breton. A droite, c’est le monde des élites sociales, économiques, et partant culturelles, plus adepte de bel canto que de Canto, plus polo que Paris-Turf. Or, la fracture culturelle qui frappe la gauche depuis une décennie a déplacé la fraction ouvrière et populaire vers la droite, qui cherche naturellement à consolider cette base.
Il n’est qu’à voir l’état culturel de la Sarkozye ambiante. La droite a laissé à la gauche le monopole de la Kultur, celle des superesthètes professionnels parisianistes qui tiennent un discours normatif sur l’excellent et le médiocre, celle de l’art engagé (rire) qui veut crier son rejet du monde moderne, en un mot celle de l’art chiant. Elle lui préfère l’art populaire, sans doute pas le meilleur artistiquement parlant, mais celui qui fait recette, qui réussit à toucher le grand public. Cali s’oppose à Johnny, Torreton à Clavier. Le casting culturel de Sarkozy pendant la campagne présidentielle était à ce titre criant de stratégie : Johnny en « plus populo que moi, tu meurs », Faudel et Doc Gynéco comme ambassadeurs jeunes et banlieusards d’un sarkozysme en délicatesse avec les encapuchonnés des barres d’immeubles, Mireille Mathieu comme étendard formolé d’une fraction septuagénaire azuréenne et pourtant non négligeable, et Jean Reno et Christian Clavier comme apôtres des comédies franchouillardes bien grasses. Le mépris de Nicolas Sarkozy pour la Princesse de Clèves est l’exemple le plus frappant de ce rejet de la culture savante.
Cette culture populaire est poussée à l’extrême. L’UMP a abandonné avec joie le caviar à la gauche ; elle préfère récupérer les œufs de lump. Quand il a pris les rênes de l’UMP, Xavier Bertrand a promis d’en faire un Mouvement populaire. Cela avait déjà commencé à Royan, où la Madame Michu de la majorité, Nadine Morano, se déhanchait à l’envi en une ridicule sarabande, renvoyant Ségolène et son corps tout crispé qui tente une danse sur Diam’s au placard. Et que dire d’un Nicolas Sarkozy ayant fait une OPA sur le parler popu’ de Georges Marchais ? Le fameux « Mam’ Chabot » est si loin de l’imparfait du subjonctif qu’utilisait à loisir François Mitterrand. Nicolas Sarkozy, c’est le triomphe de l’oralité sur l’écrit. Le temps de l’oral, c’est le temps de l’action, de la décision. C’est le PDG qui dicte ses lettres à sa secrétaire. A l’inverse, l’écrit, c’est le temps de la réflexion, de la bureaucratie qui n’avance pas, de l’intellectuel coupé du monde et de son dynamisme tourbillonnant. Il n’est guère étonnant, dans ce cas, de voir autant de fautes d’orthographe dans la majorité : Nicolas Sarkozy refuse de « fréquenter l’infrécantable » quand les communiqués de presse de Frédéric Lefebvre lui auraient valus un beau zéro en dictée. La mauvaise maîtrise de l’orthographe rapproche la majorité de sa base électorale, celle qui n’a jamais vraiment aimé l’école et a souvent des difficultés avec le bien parler et le bien écrire. Cela devient même un véritable enjeu de communication, et je suis quasiment sûr que la relecture est un luxe grossier dont la majorité se passe volontiers, voire que les fautes sont parfois parsemées à dessein.
Pendant mai 68, on déclarait la grammaire et l’orthographe comme autant de conventions bourgeoises qu’il fallait briser. Quand les Jeunes Pop’ affirment que la jeunesse révolutionnaire a changé de camp, ils ont en partie raison. La droite rejette de plus en plus les conventions culturelles bourgeoises : le monde de la culture, jadis soixante-huitard, est maintenant installé dans une bourgeoisie bobo et conservatrice. La polémique Dany Boon sur les Césars en est l’un des symboles criants. On peut hurler contre cette désubstantialisation de la culture opérée par la droite, qui voudrait en faire une culture utilitaire, et dont les projets de réforme de l’école n’en sont que le corollaire (n’apprendre que l’essentiel, ne pas se goinfrer de culture confiture) : on peut cependant difficilement lui retirer son caractère profondément révolutionnaire, en ce qu’elle tente de déboulonner les colosses chryséléphantins de la gauche culturelle. Chacun jugera du bien-fondé des révolutions : à droite, on exhorte au descellement des tours d’ivoire ; à gauche, on crie à l’avilissement culturel.
Que sortira-t-il de ce grand écart que veut réaliser la droite entre des milieux socioéconomiques marqués par un niveau culturel élevé et les milieux populaires ? Il y a un monde entre Roselyne Bachelot qui s’envoie en l’air avec les rugbymen français, quand elle ne porte pas ses Crocs, et Christine Lagarde, grande bourgeoise rigide qui symbolise cette froideur culturelle d’une frange élitiste de la droite traditionnelle. Il est étrange, d’ailleurs, de s’apercevoir que Christine Albanel soit Ministre de la Culture : elle symbolise encore et toujours cette technocratie de la culture, clairement peu accoutumée à la culture populaire. Elle bat des mains quand les slammeurs récitent, pépie quand les rappeurs envoient, mais qu’y comprend-elle, dans le fond ?
Cette culture popu’ a tout de la poule aux œufs d’or : c’est une fraction électorale qu’on capte sans grande difficulté par les beaux discours, aisément impressionnable par des codes culturels et communicationnels cousus de fil blanc, et numériquement stratégique. Mais sur le long terme, est-il possible de faire cohabiter droite œufs de lump et droite champagne ?
C’est vers cela que s’emploie énergiquement Xavier Bertrand. Il a déjà un argument dans sa besace : UMP est un anagramme de PMU.
15 février 2009 | Société |
Vous aurez remarqué comment la comparaison en politique fonctionne unilatéralement : on compare notre droit du travail et notre économie à celle outre-manche ou à celle scandinave pour montrer à quel point nous avons du retard. Mais jamais l’on ne se compare à d’autres nations pour relativiser des situations que certains sont bien prompts à appeler crise. Est-ce là un exercice diplomatique que de ne jamais critiquer un pays ami ? Est-ce plutôt pour effacer toute contradiction, comme une sorte de TINA du mouvement et de la réforme plus que de TINA du statu quo ? Exemple avec la famille.
Depuis environ un an, le gouvernement a circonscrit notre jeunesse à l’intérieur de grandes apocalypses. Nos jeunes seraient donc très portés sur la boisson, à tel point qu’il faut légiférer en urgence à ce sujet. Nos jeunes seraient aussi très vulnérables face à l’ogre Internet, repaire des violeurs, des kidnappeurs, des égorgeurs et autres Jack l’Éventreur cybernétiques, comme l’affirme la vidéo publiée par le Secrétariat d’État à la famille, dans laquelle Arthur va prendre cher face à une bande de néo-nazis et où la petite Anna va pouvoir faire joujou avec un vrai lapin libidineux (ou -nœud, on ne sait pas si le script s’est livré à des facéties langagières). Et puis, à chaque cas de pédophilie, comme on vient encore d’en engloutir un à Lille (double combo, il s’agit d’un prêtre, en plus !) il y a une semaine, on nous rappelle à quel point nos enfants sont en danger, même à l’école.
Tel serait ainsi le portrait d’une jeunesse dépravée, irresponsable, inconsciente du danger. Tremblez, parents ! Traversons pourtant la Manche. Avons-nous des raisons de nous inquiéter ?
Quelques statistiques : en France en 2005, l’âge moyen au premier rapport sexuel était de 17,5 ans pour les filles, 17,2 ans pour les garçons, sensiblement le même en Grande-Bretagne. Pourtant, depuis quelques jours, la Grande-Bretagne se passionne pour Alfie, un adolescent de 13 ans dont la voix n’a pas mué et qui ressemble à un enfant de 8 ans, devenu papa (la mère en a tout juste 15), symbolisant pour les Conservateurs le déclin des valeurs morales de l’Angleterre. Les scientifiques s’inquiètent d’une montée des rapports sexuels avant l’âge de 16 ans en Angleterre, pourtant le pays de la vieille morale rigoriste de l’ère victorienne.
En ce qui concerne la consommation d’alcool, les jeunes Français seraient en 2003 3% à consommer de l’alcool régulièrement (10 fois/mois) à 14 ans, 13% à 17 ans (20% des garçons et 7% des filles). Ils sont 32% des garçons de 15 à 19 ans à déclarer avoir été ivres au cours des douze derniers mois, contre 20% des filles. On remarquera d’ailleurs que ces chiffres sont à manipuler avec précaution, tant la notion d’ivresse est premièrement subjective, et ensuite est généralement beaucoup plus rapidement ressentie quand on est jeune : on peut être ivre avec une très petite quantité d’alcool. En Angleterre, si l’on s’en tient à des chiffres du Daily Telegraph de septembre 2007, il y aurait eu 26 000 hospitalisations entre 2002 et 2006 pour cause d’empoisonnement à l’alcool, soit 18 par jour, à tel point que la lutte contre la consommation excessive d’alcool devient en Angleterre un vrai sujet de société. C’est d’ailleurs en Grande-Bretagne qu’est apparue la pratique de binge drinking, qui consiste à boire le maximum d’alcool en un minimum de temps. Cette pratique est encouragée par deux phénomènes : le prix modique des boissons et surtout la fermeture très hâtive des pubs (23h). Autrement dit, quand on sort, autant rentabiliser un maximum.
Nos jeunes sont donc sages vis-à-vis de l’alcool. Il semble que les parents jouent le jeu. Mais surtout, il n’y a pas en France d’icônes jeunes faisant montre d’une image désastreuse. Lorie et M. Pokora ne sont pas des ivrognes ni des toxicomanes, bien au contraire. En Angleterre, les deux nouvelles icônes de la jeunesse, Amy Winehouse et Lily Allen, font à elles seules tourner les tabloïds anglais par leurs frasques : ivresse répétée, addiction aux drogues, etc. Leur succès médiatique est tout autant basé sur leurs talents musicaux que sur leur image iconique. D’ailleurs, la seconde tend à supplanter la première, puisque Amy Winehouse n’a plus rien produit musicalement depuis deux ans et enchaîne les annulations de concerts, tandis que la seconde mêle maladroitement les deux dans un parcours à la Britney Spears. Lily Allen, d’ailleurs, vient de soulever un tollé outre-Manche en invitant les parents à laisser leurs enfants essayer les drogues, affirmant que « certaines personnes réagissent bien [aux drogues], d’autres non. Essayez et voyez ce que vous en pensez. » On imagine mal en France des bad boys assimilant les pilules d’ecstasy à des Smarties ! Ils sont déjà bien occupés à convaincre les jeunes de casser du flic.
Mais c’est tellement mieux de ne pas regarder ailleurs pour maintenir la désinformation. C’est aussi ça, TINA : ne pas présenter d’alternative pour mieux dire qu’il n’y en a pas.
15 février 2009 | La vie de la cité, Société |
Le président aime bien dire qu’il réfléchit avec bon sens. Celui-ci (le bon sens, Dieu merci ! pas le Président) étant la chose du monde la mieux partagée (Descartes reloaded), c’est le seul dogme auquel il faut s’inféoder. Alors faisons comme le Président a dit : jugeons avec bon sens. Et affirmons-lui ceci : Monsieur le Président, la politique consiste à améliorer les choses, pas à les empirer.
Cette lapalissade assumée, précisons. Vendredi 13, Nicolas Sarkozy, qui en a sans doute soupé de gérer la crise, la Guadeloupe, le pouvoir d’achat, et autres petites contrariétés, est allé prononcer un discours sur la famille. Où l’on apprend la grande mesure du quinquennat, qui tombe fort à propos : la création d’un statut de beau-parent. Magnifique, en ces temps de crise, une telle mesure s’imposait. Comme le note judicieusement mon confrère Juan de Sarkofrance, cette mesure est une vaseline : un morceau de viande jeté en pâture à des appétits féroces d’acquisitions de droits. Mais dans le morceau de viande, il y a la grosse pilule à avaler.
Nicolas Sarkozy souhaite ainsi raccourcir la durée du congé parental. Celui-ci est accusé d’empêcher les mères de retourner au travail et de bloquer leur carrière : version officielle. Version officieuse : Working Rachida a fait des émules, et ses relevailles expresses après la ponte de début d’année ont fait comprendre au Président que le « travailler plus pour gagner plus » pouvait s’appliquer à l’obstétrique.
Voilà un bel exemple de politique de détricotage. La France, rappelons-le, à la deuxième plus forte natalité européenne, et est le seul pays avec l’Irlande à avoir dépassé la barre des deux enfants par femme en âge de procréer. Est-ce à dire que les Françaises sont plus portées sur le pouponnage que leurs congénères européennes, allemandes notamment ? Nenni. Comme toujours depuis vingt ans, on fait des enfants parce qu’on en a les moyens. Et la France a su mettre les moyens pour doper le taux de natalité : politique de la garde d’enfants et congé maternité/paternité avantageux. Auxquels il faut certes ajouter dans le calcul l’apport des familles immigrées, dont la natalité est souvent plus élevée que la nôtre. Or, en Allemagne, la politique de natalité était désastreuse avant l’arrivée d’Angela Merkel à la Chancellerie : les mères allemandes devaient choisir entre travail et enfants. En effet, le dogme des 3 K (Kinder, Küche, Kirche : Enfants, Cuisine, Famille) fonctionne encore : les Allemandes sont censées s’occuper à plein temps de leurs enfants et les élever, et il est très mal vu socialement de confier ses enfants en bas-âge à des structures d’accueil. Face au dilemme de la maternité et du choix de carrière, les Allemandes ont fait le choix : les enfants sont bruyants, contraignants, ils rompent l’insouciance de la vie de non-parents, et chargent de responsabilités à un âge où l’on doit encore construire sa carrière. Voilà comment une tendance structurelle de la société est accentuée par une politique de natalité défectueuse : en ne proposant aucune mesure pour aider les femmes à s’arrêter de travailler et à se réinsérer dans le marché de l’emploi après la grossesse, le gouvernement allemand a rendu l’Allemagne « Kinderfeindlich » (hostile à l’enfance).
Or, si l’on en croit Le Monde, 30% des femmes avouent s’être arrêtées de travailler par défaut, parce qu’elle n’avaient pas d’autres modes de garde. C’est pour ces 30% de working mothers que le Président veut agir. En raccourcissant le congé parental. Et en ouvrant plus de places en crèche. Là réside l’hypocrisie.
On sait à quel point les crèches et les garderies sont une épine dans le pied des municipalités et du gouvernement : certains se font même agresser parce qu’ils ne satisfont pas aux exigences de placement des familles. Pour une bonne natalité, il faut à la fois des congés relativement bien payés et qui permettent une réinsertion rapide dans l’entreprise, ou des politiques d’ouverture de places de crèche pour celles qui veulent continuer à travailler.
Mais que propose concrètement Nicolas Sarkozy ? Qu’on arrête de se focaliser sur des points de détail au sujet des crèches. Jugez plutôt :
« L’adaptation des normes d’encadrement à l’âge de l’enfant est tout aussi nécessaire. [...] Ainsi, dès cette année, les assistantes maternelles qui le souhaitent pourront garder non plus 3 mais 4 enfants. Je vous supplie de considérer qu’il faut que l’on sorte du sacro-saint statut, de ces sacro-saintes règles dont je comprends bien l’esprit mais, franchement, dans un pays où l’on n’a pas assez d’assistantes maternelles et de places de garde, n’était-il pas nécessaire de permettre à une assistante maternelle de garder 4 enfants ? [...] On se focalise sur des points extraordinaires : le nombre de mètres carrés de la pièce, le nombre de fenêtres, le nombre d’enfants, l’aération, le sol. Et le dévouement ? Et la bonne volonté ? Et la gentillesse, le charisme, l’expérience ? Tout ceci n’est pas valorisé. [...] »
Voilà donc le Président prêt à faire primer les rigueurs budgétaires et à effacer toutes les contraintes que l’on s’impose pour élever les enfants dans de bonnes conditions. Le nombre de mètres carrés de la pièce ? Peu lui chaut : tant qu’on peut entasser les enfants, entassons-les. Les poulets vivent bien en batterie, et alors ? Le nombre d’enfants ? De même : l’hôpital arrive bien (mais si !) à soigner toujours plus de malades avec moins de personnel, et les magistrats à statuer sur un nombre croissants d’affaires avec le même personnel que depuis le XIXe siècle, et alors ? Qu’est-ce que d’élever un enfant dans un bon environnement en face de l’importance suprême de tous les placer en crèche ?
Car la bonne volonté, la gentillesse, le charisme et l’expérience (sic) sont les quatre glaives capables de supporter cette politique. Quand vous êtes gentil, charismatique, compétent et expérimenté, on peut à l’envi vous coller 6, 7 ou 8 gamins dans les pattes, dans une crèche de 50m², avec des horaires étendus (autre exigence présidentielle), ça ne fera pas craquer la barque ! Et puis, TINA : il faut que les mères puissent retourner travailler au plus vite, c’est Rachida qui rend la chose évidente.
On savait que la croissance osseuse était inégalement partagée, si l’on en juge par la taille. Si maintenant on a la preuve que le bon sens l’est aussi, quelle certitude va-t-il nous rester dans ce monde qui tombe en lambeaux ? O tempora, o mores…
9 février 2009 | MoDem, Société |
L’annonce a fait l’effet d’une bombe dans le petit cercle de la blogosphère militante MoDem : Quitterie Delmas, figure emblématique de la jeunesse et de la féminité engagées, a d’un même coup refusé de porter sa candidature à l’une des huit têtes de listes MoDem pour les européennes et a quitté le parti. Elle évoque une peur de l’engagement pour les jeunes de la génération. Dans son sillage, les manifestations d’amitié ont abondé tout le week-end. Tenons-nous loin du tumulte amical et disons-le franchement : Quitterie Delmas a eu tort de quitter le MoDem.
Je ne critiquerai pas les raisons profondes de son choix, ni ne donnerai écho aux rumeurs diverses de certains éclaireurs bien obscurs sur les possibles ralliements à Désirs d’Avenir. Je ne jugerai pas non plus la réalité des sentiments perçus : ils ressortent de l’intime. Je me placerai plutôt sur le décalage entre la perception et la réalité du terrain.
Ce qui m’apparaît en premier lieu, c’est que la désillusion de Quitterie est à la hauteur de sa naïveté. Le concept des Jeunes Libres de s’engager raisonne sur une attente forte et bien marquée : faire de la politique autrement. Faire de la politique autrement, c’est tout à la fois : refuser le cumul des mandats, promouvoir la diversité sous toutes ses formes (générationnelle, culturelle, etc) au sein des structures partisanes afin de briser les vieux liens de clientèle qui fossilisent les partis de caciques comme le PS ou l’UMP. C’est également faire une politique plus proche des citoyens, plus honnête, que Quitterie résume sous le concept de la « politique de la norme ISO » : dire ce que l’on fait, et faire ce que l’on dit. A ce titre, qu’y avait-il de mieux pour une nouvelle façon de faire de la politique que l’aventure de la construction d’un nouveau parti ? C’est dans cette aventure arrimée à de grands espoirs que Quitterie a animé son blog et mobilisé sur le terrain les troupes qui se retrouvaient derrière leurs écrans interposés, d’abord dans l’aventure des présidentielles, puis dans celle de la construction du MoDem, jusque dans ses dernières finitions avec les élections fédérales qui ont doté le MoDem de tout l’éventail de structures dirigeantes pour les trois prochaines années.
Noble tâche, clairement, que celle à laquelle voulait s’atteler Quitterie. On lui objectera que pour être ambitieuse et juste, cette vision n’en est pas moins vieillotte. C’est une vieille rengaine que celle de vouloir changer les partis vers plus d’éthique, d’exemplarité. A leurs échelles, les militants PS et UMP s’y sont déjà essayés, les citoyens l’exigent depuis de nombreuses années, en vain. L’aventure du MoDem était cette chance de profiter de la nécessité de construire pour choisir de se doter de nouveaux matériaux (comme le vote électronique) et de nouvelles méthodes de construction (la démocratie interne et les primaires). Mais tout enthousiastes que certains ont été dans la possibilité de porter le Modem sur les fonts baptismaux, ils en ont oublié le principe de réalité : ils voulaient appliquer une vieille antienne à un parti en reconstruction plus qu’en construction. Le MoDem n’est pas né ex nihilo, et il existe toujours des cadres qui ont suivi Bayrou au-delà de la présidentielle. Ceux-là ont été trop vite taxés de barons locaux qui voulaient verrouiller les fédérations. Et les militants nouvelle génération leur ont adressé un ultimatum laissant peu de place à une bonne coopération : soumettez-vous (au renouvellement des cadres) ou démettez-vous.
La vie locale ressemble (aussi) souvent à cette lutte de générations entre les vieux cadres et les nouveaux militants, les seconds voulant chasser les anciens. Sur la base de quoi ? De quels arguments valables ? La jeunesse ne fait pas tout ; la diversité ne fait pas tout. On ne peut pas à la fois critiquer la politique d’alibi de Nicolas Sarkozy qui nomme Rachida Dati Garde des Sceaux pour avoir de la diversité au gouvernement et exiger qu’on mette de la diversité à tout prix dans les instances ou les compositions de liste. Cette politique des quotas dissout les compétences. A un tel point que certains surestiment leurs capacités politiques, faisant dès lors de leurs échecs l’échec de la politique de la diversité et du renouvellement du MoDem. C’est avoir un très grande opinion de soi-même. Comme le dit si bien le Crapaud, avec qui je suis souvent d’accord sur les dérives du MoDem, c’est être pouja-modémiste : vouloir à tout prix remplacer une classe par une autre et maquiller cela derrière des motifs fallacieux quand le véritable motif n’est que l’accession au pouvoir. Car la désertion des cadres et l’ambition présidentielle de Bayrou ont créé un véritable appel d’air qui ont permis à de très nombreuses personnes d’être présentes aux législatives et aux municipales. Or, c’est en vertu de la nécessité et non véritablement de leurs compétences que celles-ci ont accédé aux investitures. D’ailleurs, certains se sont littéralement plantés et n’ont guère cherché à se remettre en cause.
Dans les sections locales, le même constat se pose : les militants sont volontaires, mais souvent trop volontaires. On se distribue les postes avant de chercher à savoir s’il y a suffisamment de travail. Je ne plaide pas pour la concentration à outrance des mécanismes de décision : il est parfaitement bon pour la cohésion d’un groupe qu’il y ait un minimum de délégation et de coopération, ce d’autant plus que les enjeux dans les sections locales sont minimes, et la délégation se définit alors plus comme le fait de faire participer chacun à l’aventure. Mais cette façon de faire est parfois déséquilibrée et a des effets pervers, si bien que les militants veulent être en tout codécisionnaires. Qu’ils refusent de n’être que des chiens-chiens dociles qui font la claque et collent les affiches, soit ; que cela devienne le lieu pour un retournement des rapports de « hiérarchie », non. Les militants doivent aussi accepter leur statut, sans forcément s’en tenir à l’immobilisme de celui-ci.
La naïveté de Quitterie réside aussi dans la façon de faire de la politique. A trop vouloir faire de la politique autrement, on a parfois l’impression de ne plus faire de politique du tout au MoDem. Le MoDem souffre de graves lacunes : il est coupé des réseaux de pouvoir, coupé des think tanks, coupé des réseaux de sociabilisation (Facebook et la widget MoDem ne suffisent pas à constituer une mobilisation efficace sur internet), coupé des forces vives du pays. Pourtant, il existe parmi ses militants des individus brillants avec lesquels j’ai pu m’entretenir et apercevoir les travaux qu’ils envisageaient. Les structures dirigeantes ont aussi leur part de responsabilité dans cette mauvaise utilisation du potentiel disponible ; mais je suis plus enclin à plaider la méconnaissance du procédé que la mauvaise volonté. Il apparaît clair cependant que la stratégie Internet est faiblarde, et que la nomination de Christophe Ginisty comme régisseur de la stratégie web n’a absolument rien changé à sa léthargie. Ce qu’il manque cruellement au MoDem aujourd’hui, c’est un homme de l’ombre capable d’animer le parti. Avec toutes les qualités qu’on lui reconnaît, François Bayrou n’est pas un homme de parti : c’est un orateur brillant qui s’épanouit mieux dans un rôle de représentant. Jean-Marie Cavada aurait pu jouer ce rôle de soutier, de ciment des fédérations et des groupes de travail : mais on ne refera pas l’histoire… D’autres, comme Jean Peyrelevade ou Corinne Lepage, ou encore les députés européens, pourraient fédérer des cellules de travail autour de leurs compétences. Mais entre l’apathie de Peyrelevade, les atermoiements un-coup-j’suis-au-MoDem, un-coup-j’y-suis-pas de Cap21, et l’anonymat complet de nos députés européens, la mayonnaise ne prend pas.
Alors comme souvent, quand les cadres ne parviennent pas à insuffler la dynamique politique, elle se développe à ses marges. Trop souvent j’ai eu l’impression au MoDem d’être dans un camp de boy scouts. Trop souvent j’ai entendu applaudir des propos d’une profonde vacuité, entendu discourir des gens sans sens politique. Trop souvent au MoDem l’engagement des gens est immédiatement érigé en compétence. C’est un comportement plein de bonnes intentions, mais dangereux : quand on surestime les gens et qu’on leur donne trop d’importance, on se fait prendre au piège et on leur donne de faux espoirs. Et quand la bulle éclate sur le mur des réalités, patatra ! Aujourd’hui, au MoDem, il y a des gens très bien, enthousiastes, volontaires, que la perspective de construire le MoDem enchante au plus profond d’eux-mêmes, et qui ont un avantage incroyable : ils peuvent constituer le socle d’une base militante à l’heure où les grands partis voient la leur s’éroder. Le MoDem a un effectif militant moindre que celui du PS et de l’UMP, mais la tendance est constante au Modem, y compris avec les revers législatif et municipal : si les chiffres sont exacts, entre Villepinte et la Mutualité d’hier, le chiffre n’a guère varié de la barre des 60 000. Cela montre que le lien qui attache les militants au parti est intime, d’ordre convictionnel, celui qui est le plus solide. Mais il importe de ne pas laisser entrevoir à une base militante des promesses inconsidérées, explicitement ou implicitement, sur la gestion du parti.
Nous devons apprendre à faire de la hard politique. On ne gagne pas un pays en offrant des fleurs oranges à la Saint-Valentin. Aujourd’hui, il n’y a plus de cellules de travail au niveau des instances dirigeantes, parce que les effectifs sont déserts. Même les trois députés n’y suffisent pas : chacun d’eux trois a ses raisons personnelles que je n’évoquerai pas ici qui concourent à cette aphonie du MoDem parlementaire. On ne lit pas de communiqué de presse du MoDem. On n’entend pas de contre-propositions du MoDem sur la politique gouvernementale. La constitution d’un shadow cabinet manque cruellement. Ce n’est pas le rôle des militants, me direz-vous ? Au contraire. Les structures dirigeantes auront aussi leur responsabilité en légitimant ce shadow cabinet, mais il est absolument indispensable pour remettre la turbine en route et préparer 2012. On ne peut pas en rester à une posture tribunicienne et donner une illusion programmatique en recrachant des mesures vieilles de 2007.
La hard politique, c’est de la politique du combat. C’est ce que Quitterie a mésestimé dans son aventure. La politique ne se marie pas avec l’amitié et la consensualité. Nier la nécessité des rapports de pouvoir au sein de la politique, c’est nier la politique elle-même. A ceux-là, je veux faire une confidence : n’attendez-rien de vos édifices chimériques d’une politique de fraternité à outrance, c’est un leurre total. Qu’il s’agisse du fauteuil présidentiel, ou d’une place, il faut savoir le gagner. La politique, c’est aussi mettre les mains dans le cambouis, quoi qu’il arrive. Certains sombrent dans la servilité à l’égard de la nomenklatura et ne poursuivent rien d’autre que des objectifs carriéristes : pour le service du peuple, on repassera ! Mais d’autres sont préoccupés du bien public, profondément, intimement, et reconnaissent cependant la nécessité de réaliser le cursus honorum au sein d’un parti. On ne peut pas dissocier les deux, plus maintenant, plus depuis que les partis sont installés. Pour ceux qui y rechignent toujours, il leur reste une dernière solution : partir en solitaire, en face-à-face direct avec les électeurs, en présentant leurs convictions et leurs programmes plus que leur étiquette. S’ils réussissent, qu’ils se rassurent : ils auront gagné la respectabilité et le MoDem (comme n’importe quel parti d’ailleurs) viendra leur manger dans la main.
Quitterie convoque encore d’autres arguments qui me laissent très dubitatif. Si je lis bien ses lignes, elle aurait « peur » de devenir élue, peur en devenant élue de trahir ses convictions, de devenir ce qu’elle abhorre, de renier ce qu’elle clame aujourd’hui. Je ne ferai pas de procès d’intention : les peurs sont légitimes. Je remarquerai seulement que cette défiance à l’égard de la politique qui salit, qui transforme, est la même qui a tenu longtemps la gauche radicale hors du pouvoir, et qui dégoûte encore Besancenot. Cette peur est légitime, il est vrai : nombreux sont ceux qui se font prendre au piège une fois élus avec des déclarations de jeunesse enflammées qu’ils ont reniées depuis. Pour les plus cyniques, ce ne serait que l’expression d’une vaste fumisterie politique : se montrer vertueux avant la conquête, vicieux après. D’autres évoqueront plutôt la conversion à une réalité du terrain qu’on a toujours tendance à sous-estimer quand on se tient à ses marges. Mais cette peur ne doit pas déboucher sur un retrait de la politique.
On a proposé à Quitterie la tête de liste dans le Centre. Elle avait l’occasion d’être élue, de changer les choses de l’intérieur. Députée européenne, elle disposait d’une légitimité plus grande pour appuyer encore son combat à l’intérieur du parti, afin que le MoDem soit le premier parti à porter les valeurs auxquelles elle croit. Si près du but, pourquoi reculer ? Je passe rapidement sur l’argument de la peur de promettre d’actionner des leviers qu’on ne contrôle pas : en matière européenne, les possibilités sont beaucoup plus diverses qu’en France, et le jeu beaucoup plus ouvert, surtout pour les partis centristes, mieux représentés !
Là où Quitterie a raison, c’est de dire que son élection n’aurait rien changé au combat global qu’elle mène. « Seule, je serai broyée », confesse-t-elle. C’est vrai. Pour impulser un changement significatif, il faut plus qu’un accès à la députation, nationale ou européenne. Il faut du vrai, du symbolique : être ministre, Premier Ministre, ou Président. Certains l’ont compris, qui ont créé le groupe Facebook pour soutenir Quitterie pour la présidentielle 2012 (canular ?). Seulement, on ne peut pas s’engager en politique sur des convictions comme l’ouverture à la diversité, à la jeunesse, et en rester à ce combat-là. C’est faire dans ce cas-là de la politique de salon, bourgeoise et égoïste. En politique, rien ne vaut le terrain : ce sont des gens, des territoires, dans leur dimension parfois dramatique, parfois innovante, pour lesquels on se bat. C’est le propre de la représentation nationale ou européenne, ou le propre de l’exécutif : agir pour la France, au quotidien. Agir pour les jeunes engagés n’est pas du ressort de la politique publique.
6 février 2009 | La vie de la cité, Société |
On se souvient de l’affaire de la Marseillaise sifflée. Parmi les propositions d’action pour endiguer les chahuts dans les stades lors des matchs entre la France et les pays du Maghreb, ou plus généralement pour susciter le patriotisme d’une jeunesse dont les parents sont issus de la troisième vague de l’immigration, le ridicule avait côtoyé l’honteux.
Bis repetita placent. Jean-Claude Guibal a décidé de déposer une proposition de loi, qui vise incidemment à rendre obligatoire la pratique du chant de l’hymne national par les sportifs sélectionnés en équipe nationale, sous peine d’exclusion. On remarquera premièrement la grande hypocrisie législative. Le législateur propose que « chaque fédération délégataire rédige une Charte relative aux droits et aux devoirs des joueurs sélectionnés en équipe nationale » (délégation de responsabilité), mais impose cependant que figurent certains devoirs. Autrement dit, la question devient éminemment politique, et fait écho à la proposition farfelue de faire évacuer les stades et de l’imposer par la voie législative.
Cette proposition de loi est grotesque. Jusqu’à présent, le patriotisme sur le terrain sportif était défini de manière négative. En fait de patriotisme, c’était de prohibition de l’outrage qu’il s’agissait : interdiction de brûler des drapeaux, et maintenant interdiction de siffler. Le patriotisme se définissait comme l’obligation citoyenne de ne pas dénigrer les symboles nationaux, ou à défaut de devoir répondre d’un acte symbolique qui conduit à interroger sur la valeur que porterait l’individu incriminé à la Nation, et à la force de son attachement à celle-ci (en gros : la France, si tu l’aimes pas, c’est que tu veux la quitter). Maintenant, le patriotisme se définirait de manière positive : il faudrait non seulement ne pas dénigrer les symboles nationaux, mais en plus leur rendre hommage. A défaut, et la proposition de loi est claire là-dessus, c’est l’exclusion. En clair : si vous ne chantez pas l’hymne d’une sélection qui vous fait l’honneur de la représenter, c’est que vous vous excluez symboliquement de la Nation, et donc par suite de votre exclusion symbolique (le refus de chanter ou l’ignorance du chant), l’exclusion administrative (être un blacklisté administratif de Domenech ou d’autres) en serait la conséquence logique.
Rappelons-nous qu’en 2005, l’apprentissage de la Marseillaise est devenu obligatoire à l’école. Cela participe de ce mouvement de repatriotisation forcée auquel veut nous forcer la nouvelle droite sarkozyste. Ne plus avoir peur d’être Français, ce serait donc beugler des chants patriotiques à tout va, pour réaffirmer solennellement notre foi dans la Nation, notre appartenance à celle-ci, et, par un jeu subtil, d’exclure ceux qui ne font pas comme nous comme des antipatriotes. Limpide.
Où irons-nous à l’avenir ? Les funérailles nationales seront-elles obligatoires ? Faudra-t-il faire le salut militaire quand un préfet se déplacera en bas de chez soi ? Faudra-t-il baiser Marianne — au sens chaste du terme, esprits mauvais ! — quand elle nous regardera du plâtre de son buste en mairie ? Toutes ces marques de patriotisme, y compris rendre obligatoire le chant de la Marseillaise, sont interchangeables. Et si l’on voit du grotesque à se prosterner devant une statue en pied de la République, le grotesque se loge tout autant dans la prescription d’une coutume patriotique sous peine de se voir infliger tel un mauvais élève une punition. Pas de chant, pas de chocolat, en somme.
Le législateur croit-il vraiment que la ferveur patriotique se recouvre ou s’amplifie par des procédés aussi mécaniques que la prescription de comportements aveugles ? Un peuple qui chante et qui se prosterne n’est pas un peuple plus attaché à sa Nation quand ces comportements sont imposés par la loi. Au mieux, c’est de la pommade sur une jambe de bois ; au pire, on prend le risque d’avoir des phénomènes de rejet. Un peu comme un élève rebelle qui va se plier sans aucun enthousiasme à des règles qu’il estime idiotes pour faire plaisir, ou au pire les enfreindre parce qu’il ne les apprécie pas. Pour sûr, avoir un troupeau de moutons qui bêle sans enthousiasme permettra de faire de la jolie communication, de se gargariser d’avoir endigué la mollesse de nos sportifs ou de nos jeunes qui confondent Marianne avec miss France. Mais quand le législateur se satisfait de l’écume des choses parce qu’il ne sait pas comment les changer en profondeur ou que cela le fait royalement chier, n’allons pas nous étonner des retours de bâton.
En parlant de législateur, pourquoi ne pas étendre cette proposition aux représentants de la Nation ? C’est vrai, après tout. A eux aussi, la Nation et la République ont fait un honneur en leur accordant le droit de les représenter. Eux aussi, portent une tunique (une écharpe en fait). Dès lors, pourquoi ne seraient-ils pas astreints aux « obligations morales » (selon l’exposé des motifs de la présente proposition de loi) comme les sportifs ? Marseillaise obligatoire avant chaque ouverture de séance ! Et les absents seront pointés ! De même, Jean-Claude Guibal parle de sportifs qui « ne représentent pas leur club, mais la France », autrement dit qui doivent laisser au vestiaire leurs intérêts personnels pour se donner à la Nation. Vous ne trouvez pas comme une vague ressemblance avec les attentes citoyennes envers leurs représentants ?
Si l’on veut remettre le patriotisme à l’honneur, allons-y, mais allons-y franchement. Donnons aux Français des raisons concrètes de se sentir fiers d’être Français et des valeurs que portent la Nation et la République. Zidane en a apporté deux avec deux coups de tête (en 1998). Nos représentants sauront sans doute quoi faire pour apporter leur pierre à l’édifice…