Lettre au Père Noël

24 décembre 2008 | Nick Carraway | 1 Réponse

Paris, le 24 décembre 2008

Cher Père Noël,

Déjà, ça me fait vachement bizarre de t’écrire parce que moi aussi j’ai vécu ce psychodrame dans la cour de récréation en CE1 où j’ai compris tout le subterfuge, qu’en fait tu serais pas matériellement en mesure de faire la tournée de toutes les baraques catholiques de la Terre en une nuit, que même si parce que t’es gentil on a longtemps fermé les yeux sur les lutins pakistanais que tu embauchais au black pour rentrer dans les temps et dans les frais, tu sous-traiterais une grosse partie du travail aux parents, un peu comme Ikéa qui m’oblige à monter mes meubles moi-même pour casser les prix. Ça faisait longtemps que je ne t’avais pas écrit, du coup, un peu aussi parce qu’en vieillissant on devient plus imperméable à la magie de l’omnipotence. Mais aujourd’hui, j’ai vraiment envie de croire que tu peux m’aider.

J’ai hésité à t’écrire une vraie lettre, mais vu que la Poste chez nous est souvent en grève, et que j’imagine, parce que tu ne veux pas multiplier les litiges avec tiers devant la justice, que tu dois appliquer la règle du « cachet de la Poste faisant foi », je me suis dit qu’elle n’arriverait pas à temps. Alors maintenant que je suis super connu et super influent dans la blogosphère, grâce à mes copains de Vendredi, je suis sûr que tu lis mon blog.

Cette année, j’ai été sage. J’ai bien voté tout comme il faut aux municipales, et même que j’ai voté aux prudhommales. J’ai été gentil avec mes parents, gentil avec mes amis, j’ai bien travaillé à m’en coller des angoisses de la fuite en avant, le travail qui appelle le travail, qui appelle le travail, qui appelle… Bref, le tonneau des Danaïdes, tu connais. J’ai fait attention à ne pas trop jeter de déchets pour ne pas polluer, j’ai fait du Vélib’ pour faire plaisir à Bébert, j’ai pas trop dit du mal des Verts qui nous ont collé des sens interdits partout dans le XIVe arrondissement pour faire baisser le nombre de voitures et qui ont juste réussi à mettre le bordel dans mon quartier. J’ai été un bon disciple bien gentil, bien discipliné, de François Bayrou et tout ce que je pensais, je l’ai pas dit, ou alors tout bas. Pourtant, j’en aurais plein des choses à dire, mais je suis gentil. J’ai pas coûté un euro à la Sécurité Sociale, enfin juste une consultation il y a un mois mais c’est parce que ma mère m’y a forcée, moi j’hésitais, je me disais qu’il y avait rien, et effectivement il n’y avait rien, et si tu veux je la rembourse.

J’ai pas rigolé quand Bush s’est fait lancer des chaussures sur la figure, je l’ai même plutôt plaint. Quand Roselyne Bachelot a porté ses Crocs roses, j’ai pas hurlé au ridicule. Ça a été dur, mais j’ai pas non plus insulté Xavier Bertrand qui lui, pour le coup, fait mine d’être gentil mais c’est que de l’obséquiosité (après je te dis ça, tu fais ce que tu veux, enfin tu vois pour savoir si tu dois lui donner ses cadeaux ou pas). J’ai été modéré quand même dans mes propos, en tout cas beaucoup plus que mes copains left_blogueurs sur Sarkozy et le gouvernement.

J’avais même prévu de passer Noël avec ma grand-mère, qui se sent un peu seule depuis qu’elle est veuve, mais elle n’a pas voulu. Elle dit que c’est glauque de passer Noël à deux.

Alors pour Noël, franchement, je veux pas des trucs supers futiles. Oublie les Wii, les iPhone, les trucs qu’on va s’offrir habituellement. Si tu avais prévu de m’offrir des merdes comme ça, franchement, garde-les, je préfère que ça serve à d’autres. Je veux juste un cadeau, juste un seul. Comme tu es très intelligent et omniscient, je te le transmets par télépathie, je suis sûr que ça te parviendra. Je suis chez Orange, le réseau est performant.

Pour avoir plus de chances de voir demain mon souhait réalisé, je vais aligner ce soir dix paires de chaussettes sur le rebord de ma cheminée, en espérant que ça décuplera mes chances. Je vais aussi faire en sorte que ce soit accueillant chez moi. Tu préfères quoi à la place du lait : whisky ou vodka ? J’espère vraiment que tu pourras m’apporter ce que je souhaite, parce que là je vais déjà aller à mon réveillon en tirant une tronche de trois pieds de long, et je sais déjà que je vais avaler un quart de tranche de foie gras et une feuille de salade.

J’ai vraiment envie de croire à la magie de Noël ce soir, parce qu’au final, il t’arrive des trucs dans la vie qui ne sont pas de l’ordre du rationnel, juste d’un autre monde, et qui te font courir partout quand tu t’aperçois que tu les as perdus. Et dans ces moments-là, t’as envie de redevenir un enfant.

Nick

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Jordan Baker

23 décembre 2008 | Nick Carraway | 4 Réponses

Je devrai m’habituer à ne plus voir ses poses lascives et faussement détachées, cet air désœuvré de la riche bourgeoise qui ne sait que faire.

Je devrai m’habituer à ne plus entendre son râle aux accents masculins sortir de cette bouche pourtant si fine et féminine. Cette voix qui l’habite, comme le souffle du vent, suave et si personnelle, connaissant l’objectif à atteindre et l’endroit où frapper.

Jordan Baker, la garçonne magnifique, qui a dégagé sa nuque comme pour se libérer. Les ondulations de ses cheveux convergeant vers l’arrière de son crâne où manque le tapis de cheveux qu’on attribue comme un devoir féminin, comme pour mieux dire : « Moi, je m’en affranchis. »

Peu importe qu’elle soit une piètre conductrice, qu’elle triche au golf et qu’elle s’accoutre de volailles écervelées. Elle est Jordan Baker.

Elle clôt le roman, Jordan Baker. Avec ses pommettes et sa silhouette longiligne. Elle a décidé de partir, de quitter Long Island. Et moi avec.

« After a moment Tom got up and began wrapping the unopened bottle of whisky in the towel.
‘Want any of this stuff? Jordan? … Nick?’
I didn’t answer.
‘Nick?’ He asked again.
‘What?’
‘Want any?’
‘No … I just remembered that today’s my birthday.’
I was thirty. Before me stretched the portentous, menacing road of a new decade.

It was seven o’clock when we got into the coupé with him and started for Long Island. Tom talked incessantly, exulting and laughing, but his voice was as remote from Jordan and me as the foreign clamour on the sidewalk or the tumult of the elevated overhead. Human sympathy has its limits, and we were content to let all their tragic arguments fade with the city lights behind. Thirty — the promise of a decade of loneliness, a thinning list of single men to know, a thinning brief-case of enthusiasm, thinning hair. But there was Jordan beside me, who, unlike Daisy, was too wise ever to carry well-forgotten dreams from age to age. As we passed over the dark bridge her wan face fell lazily against my coat’s shoulder and the formidable stroke of thirty died away with the reassuring pressure of her hand.

So we drove on toward death through the cooling twilight. »

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Empires promis

21 septembre 2008 | Nick Carraway | Aucune réponse

Et c’est pour toucher du doigt ces empires promis que je devins machiavélien…

Qu’est-ce à dire par là ?, s’écrie la galante, pourquoi diable est-ce là mon courrier de ce jour ? Que voulez-vous, cher ami, me signifier par là ? Ce à quoi il lui répond, Madame, c’est sibyllin… Mais vous n’y pensez guère, cher ami, mon entourage, fort nombreux et disposé comme moi, s’en émouvra, il sera, dit-elle, fort marri de voir que de tels billets sont à mes yeux soumis sans que j’en sache le moindre mot. Madame, la coupe-t-il, n’est-ce pas plus joli, plus délicieux, de voir cela disposé ainsi, comme un mystère orphique, sans clé, sans porte apparents, peut-être sans fenêtre aussi, impénétrable, fermé et hermétique ? Mais non, rétorque-t-elle, non, rien n’est utile qui n’est appréhensible et vous eûtes mieux fait de ne m’en rien laisser connaître, ou à tout le moins d’éviter que mon cercle en fût averti.

Et si cela n’avait aucune signification, après tout ? Si c’était là, pour faire acte de présence ? Comme une exhibition, un don. Du verbe, du texte, posé là, lascivement, offert, comme une pomme ? Un don, donc, sans rétribution ni exigence, donné avec légèreté, du texte, rond en bouche, projeté dans l’air de sorte à ce qu’on sente au-dessus de sa tête le vent du boulet, du texte, saccadé par endroits, étiré comme une liane à d’autres, mais jamais rompu, non, continu ; oui, c’est ça, un continuum de mots, épars, certes, mais homogènes, qui se renvoient, s’appellent, se répondent comme un écho intérieur où chacun capte à son profit une part de l’autre, un métissage. Le doigt et l’empire, ce subtil mélange de pouvoir et de douceur, un oxymore odieux, comme s’il était jamais possible de poser le doigt sur un empire, comme s’il était jamais envisageable qu’on le puisse conquérir sans l’écraser. Un doigt, un empire : eh quoi ? pas d’ambition ? Oh ! je sais cela. Faut-il être rustre pour être roi ? Oui, sans doute, et c’est là tout un devoir. Ce sont les princes qui usent du doigt ; les rois, eux, ont le sceptre et la main vengeresse. Alors quoi, cette promesse ? Promet-on des empires ? Oui, je veux le croire. Surtout quand ils ne sont pas faits de chair et de salpêtre. Nulle tourelle, nulle cassette, nul gouvernement ni trésor à mon empire, nul sujet, ni bailli ni couronne, encore moins nul territoire. Mon empire est un paradis, désert certes, mais plein, il est là. Il m’est promis, mais pas donné. Il m’est, comment dire, soumis ? Oui, c’est le mot, soumis à mon appétit, promis si je le veux, promis si je l’emporte. A cela, nul scandale.

Nul scandale.

Pour l’avoir, encore faut-il que je le prenne, dussé-je être pour cela être un sardanapale.

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Au-delà

20 avril 2008 | Nick Carraway | 3 Réponses

Ange aux ailes de brume, à la douceur de rose,
Quel goût ont les cieux quand arrive la nuit ?
Celui des rêves blancs, ou du soleil qui fuit
Dans les champs Élysées où règne la névrose ?

Ange parmi les fleurs épanouies de Nivôse,
Quel est le court chemin qui mène à votre huis ?
Le plaisir de l’ivresse ou la mort par ennui ?
Faut-il sucer sa plume ou consumer sa prose ?

Ange fidèle à l’Air, qu’en est-il de l’Amour ?
Vos amants s’en vont-ils d’un pas traînard et sourd
Autant que nos pieds s’effacent des parquets

Des belles haletante et secouées de spasmes,
Se tordant de fatigue à l’angélique orgasme,
Pendant que nos désirs éclatent en bouquets ?

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Ire et dol

20 avril 2008 | Nick Carraway | Aucune réponse

Fer en pluie sur mon crâne osseux !

Le corbeau au vol paresseux
Jette son cri dans l’air chargé
De sermons au ciel outragé.
Le froid au bras musculeux
Décharne le cuir émergé
D’un cadavre à l’œil globuleux,
Mort d’avoir trop dévisagé
La femme à la bouche sage et
Le prisonnier au poil crasseux.

Feu en flot sur ma main cruelle !

Le corps, par la foudre mortelle
Mordu et désarticulé,
Perclus d’infectes écrouelles,
Exhale un goût pestilentiel
De gangrène et de crin brûlé.
Partout, le sang coagulé
En fins sillons carmins rappelle
Ces gorges fendues par le fiel
D’un roi à l’orgueil immaculé.

Mort de dol est mon cœur marri !

Au milieu des labours dolents
Offrant leur semis insolents,
Dort cette charogne au sang blanc
Qui, hier, de mon fer a péri
De son complot contre un mari
Ourdi. Sa lèvre fit semblant
D’insuffler un appât violent
Quand sa main, cherchant l’hourvari,
Flattait sa croupe, sans talent.

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Μελανχολíα

14 avril 2008 | Nick Carraway | 5 Réponses

Μελανχολíα, torrent tortueux des terribles tourments,
Odieux afflux de noirs flux bilieux,
De ton drap de nuit tu viens couvrir, le geste ample, le bras séculier,
L’éclat luminescent de ma χαρα.

Quand de la noire pluie je méprise les gifles venteuses,
Du vent les cimes fatiguées qu’il brinquebale comme la coiffe de Méduse,
Ce n’est que par force que je m’extrais de ses traits ferreux.

J’accuse Οúρανóς d’exciter son fils à l’éventrer
De blancs éclairs jusqu’à toucher terre,
Quand jamais pour Clisthène
Le soleil ne brille aux `Εκατομβαíα.

Et tandis que Μελανχολíα, le sourire sardonique, se penche pour emporter
Le dernier joyau des humeurs blanches,
Elle laisse seul à seul Homère et les Γραíαι,
Qui de leur œil et de leur dent faisant tour à tour usage,
Jettent la peur et le dégoût sur les dalles branlantes
Du temple d’Athéna.

Le vacarme de ces démons tressautant glaive au poing,
Plongeant le fer dans la tordante chaleur des magmas
De l’esprit,
Réveille bientôt Homère qui, avalant son souffle rachitique,
Regarde de son front la sueur frapper le bois tendre de son banc
Percé.

Alors, balayant Χíμαιρα d’un revers vengeur,
Il dissipe la brume de ces nuits infinies,
Et pourchasse, paré tel un hoplite,
Les morsures de la tristesse
Jusqu’aux rives du Ληθη.

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On the road, desperately history-less

15 septembre 2007 | Nick Carraway | 6 Réponses

Assourdissante foule bigarrée. Elle se mélange elle-même, s’engendre elle-même, se tire et se déchire. Elle n’a plus rien de singulier ni de fédérateur ; son sol loessique s’est tari et elle ne subsiste plus que par la végétation de surface qu’elle broute négligemment.

Après deux jours d’intenses irrigations de Beat Culture, je décidai aujourd’hui de me nourrir du roman fondateur de Jack Kerouac,  »On the Road ». Comme ça, par faiblesse historienne, pour comprendre. Mais où l’acheter ? Hors de question de sustenter mon esprit et d’assouvir ma soif d’un ersatz falot ; il me faut le suc, l’ambroisie de littérature, une matière première à l’état brut et original. Je trouve un maître-queux de premier ordre : The Red Wheelbarrow.

Mais il n’était pas dit que le repas fût servi avant d’avoir rencontré de nombreux coupe-faims. Il me faut m’engouffrer dans trois métros différents pour rallier ma table, jusqu’à la rue Saint-Paul. Diantre, j’avais oublié qu’il existe en Paris de grands raouts de sous-culture qui drainent par charters entiers des milliers de jeunes gens. Et, comme un mauvais rêve, voilà que le passé et le présent se mélangent sous mes yeux.

La techno-parade a remplacé Woodstock. Voilà le point de ralliement pour une jeunesse diverse. Quelque chose de décentré, de mal interprété.

Dans mon esprit, Scott Mc Kenzie se superpose à Laurent Garnier, Bob Dylan à Bob Sinclar. La Beat generation est devenue une beat generation : cruelle chute de majuscule. Et tandis que Penelope [1] célèbre d’un sourire fixe l’eucharistie littéraire, foule aux pieds l’orthodoxie catholique en évoquant ces Australians that brought some champagne ; we drank some two glasses of champagne, je repars pensif.

Nous sommes une génération sans Histoire. Plus de guerres, plus d’idéologies, plus d’idées. Naître, à quelques années près, au moment de la chute du mur de Berlin, est un tombeau de l’histoire. Nous sommes une bof génération : engraissés, blasés, choyés, entourés, sans étonnement, conformistes, au parcours balisé. Filippo Marinetti, le poète futuriste disait que la guerre [était] la seule hygiène du monde [2]. Avait-il raison ? Que manque-t-il à notre génération à bout de souffle pour régénérer son histoire ? Dans un monde aussi pauvre en événements historisants, les hommes vont irrémédiablement et irrémissiblement se diluer et se noyer. Et le monde péricliter.

Kerouac recommandait à ceux que l’on allait appeler beatniks de prendre la route, de se gorger d’espaces amples, et de rompre avec le conformisme petit-bourgeois de l’Amérique d’après-guerre. Dylan chantait contre la guerre au Viet-Nam. Qu’offrir aujourd’hui ? Le CPE ? La Fête de la Rose ?


How many years will it take till we know
That we are all historyless ?
Yes ‘n’ how many wars will we have to suffer
Before we start building the world ?
Yes ‘n’ how many stars must fade in in the sky
Before we turn on the light ?

The answer my friend, is blowin’ in the wind
The answer is blowin’ in the wind…

 

Notes

[1] Penelope Fletcher Le Masson est la shop owner de TRW

[2] Fondation et manifeste du futurisme, 1909

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L’Espagnole de la place d’Italie

29 août 2007 | Nick Carraway | 1 Réponse

Aujourd’hui. Dix-huit heures passées de quelques minutes. Après avoir décidé de passer la fin d’après-midi au jardin du Luxembourg pour y poursuivre mon travail préparatoire de la rentrée, je décide avant ma sérieuse escale d’aller faire quelques emplettes du côté de la Place d’Italie. Sur mon chemin, des fâcheux : militants d‘Action contre la faim venus faire leur propagande. Si je me suis laissé prendre par la stratégie émotionnelle extrêmement bien huilée d’un sans-domicile-fixe samedi après-midi devant Monoprix (et d’ailleurs, je ne regrette pas de l’avoir aidé financièrement, tant il le mérite au regard de sa méthode de harponnage. Chapeau !), en revanche je suis horripilé par les méthodes de ces militants humanistes et tiers-mondistes.

Je me suis fait plaisir au centre commercial, mais j’en ressors avec la morgue et la honte de qui sait qu’il ne pourra se tenir au programme annoncé. Il est déjà dix-huit heures, et je dois être rentré chez moi pour dix-neuf heures trente. Il sera trop tard. Bon an mal an, je m’en retourne à ma bouche de métro, en prenant bien soin de repérer à l’avance les militants en tee-shirt bleu ciel, afin de les contourner. Démarche odieuse, mais alors je m’en fiche éperdument.

Je m’engouffre dans la bouche de métro, me laisse tenter avec envie à prendre le numéro de Direct soir alors que j’ai des livres à lire. Tant pis : un peu d’information légère ne fera pas de mal. Arrivé au tourniquet, je passe subrepticement.

Et là, tout bascule. Une jeune femme, petite, brune, au sourire flamboyant fond sur moi. Les cellules rétiniennes placées en périphérie de mon regard avertissent immédiatement mon cerveau que c’est un agent de la RATP, tant le pas est rapide et décidé. Peine perdue, mes yeux m’ont trompé. La jeune femme, que je n’avais pas vue jusqu’alors, me demande d’une voix claire et teintée d’accent : Vous avez un plan du métro ?. Assez surpris de la rapidité d’exécution de la jeune femme, je reste planté à la sortie des tourniquets, pose ma serviette et mon sac contenant l’étendue de mon après-midi. Je sors mon portefeuille et ma carte Orange, dans lequel est rangé au dos un petit plan du métro.

La jeune femme veut aller à Notre-Dame. Mais la ligne 5, qui l’y emmènerait directement, ne marque pas d’arrêt à Place d’Italie. En travaux. J’écoute de façon lointaine ce qu’elle me dit, charmé par son accent. Est-elle italienne ? espagnole ? Je n’en mettrais pas ma main à couper, mais je l’imagine plus barbotant au bord du Guadalquivir que de l’Arno. Pour aller à Notre-Dame, il vaut mieux que vous preniez la ligne 6 jusqu’à Denfert et la ligne B du RER jusqu’à Notre-Dame, lui dis-je. La jeune femme refait l’itinéraire sur le plan du bout du doigt. Nous échangeons des sourires. Ses yeux foncés sont rieurs et son hâle méditerranéen illumine la station glauque aux faïences noircies de pollution.

A ce moment-là, je ne sais pas ce qui me retient de lui dire qu’elle est très jolie, de lui proposer de l’accompagner. Sans conscience, je ne dis mot. Dans un dernier sourire, nous prenons congé. Et la voilà partie d’un pas leste. Déjà, elle se fond dans la masse sourde des Parisiens qui rentrent du turbin. Et l’impression chimique, amère, qu’il ne fallait pas la laisser partir de venir frapper mes tempes et rebondir en tous les endroits de mon cerveau. Et tout d’un coup, l’euphorie me gagne. Ligne 6. C’est celle que je dois prendre, jusqu’à Montparnasse. Et le devoir de sonner la charge. Si je suis rapide, je peux la rattraper. Je traverse les dédales de la station de métro jusqu’au quai. Je jette un coup d’oeil rapide.

La honte point, insidieuse et sans vergogne. J’ai oublié son visage. Du moins ne m’en rappelé-je pas exactement. Il y a bien cette petite brune aux cheveux mi-longs assise à côté du distributeur de boissons ; mais est-ce elle ? Je regarde en sa direction : pas de réponse. Sans doute est-elle plus loin sur le quai, pensé-je alors : inutile de le traverser de part en part. Le métro arrive, dans son concert de crissements de roues et de frein. A l’intérieur, des dizaines et des dizaines de Parisiens, entassés, amassés, serrés autant qu’ils peuvent l’être. Par doute, par chance, et aussi par vouloir, je m’engouffre dans la même voiture que la jeune brune assise à côté du distributeur. Je verrai bien si elle descendra à Denfert-Rochereau.

Les portes du métro se referment sur nous. Et nous ne sommes plus qu’une masse informe, déshumanisée et dégingandée, silencieuse. Un impétrant rompt toutefois le silence de cathédrale : il semble tendre à une jolie blonde au teint cuivré une carte. Just for friendship, lui dit-il le bras tendu. Sans un sourire, sans aucune considération, la jolie blonde réceptionne la carte, fronce les sourcils pour la lire. Cela ne l’intéresse pas. Au hasard d’un regard jeté entre les têtes, j’aperçois la petite brune : elle est en face de moi, pressée contre la vitre. Si elle veut sortir, il lui faudra traverser la rame dans sa largeur, et se frayer un chemin.

Denfert-Rochereau. Le métro se vide, se dégorge. Enfin nous allons pouvoir respirer. Je me plaque le plus possible pour laisser passer les Parisiens pressés. Passe alors à côté de moi la jolie brune du distributeur. Arrivée à mon niveau, elle tourne la tête, me regarde du bas de son mètre soixante-cinq tout au plus, et me sourit. Elle pose le pied sur le quai. Encore une fois, elle tourne la tête et nous nous sourions. La sonnerie retentit : les portes vont se fermer. Qu’est-ce qui m’empêche de m’extraire de la rame, et d’aller lui parler ? De Denfert, je récupèrerai facilement un métro pour me ramener chez moi ! Peine perdue. L’Espagnole de la Place d’Italie file vers le RER B, déjà fondue parmi les usagers. Si vite arrivée, si vite partie.

Qui était-elle ? Quel âge avait-elle ? Etait-elle en vacances, ou habitait-elle Paris ? Je n’en sais rien, comme je ne sais si je la reverrai un jour. Je ne suis même plus sûr d’avoir enregistré ses traits fins et son sourire d’albâtre. Regretté-je mon mutisme et ma paralysie ? Je ne sais pas. Il me semble alors qu’une telle rencontre est si romanesque, dans son déroulement et son dénouement. Peut-être ai-je eu de la chance de la retrouver sur ce quai de la ligne 6. Cela aurait pu se finir plus tôt, sitôt le conseil prodigué. Mais le destin, bien que brusqué, nous a placés dans la même voiture. Et il nous sépare à nouveau.

Aurait-elle accepté que je la suivasse ? Aurait-elle été touchée du compliment ? Autant de questions qui ne méritent peut-être pas de réponses. L’Espagnole de la Place d’Italie est arrivée à Notre-Dame. Et tandis qu’elle me laissait le sourire aux lèvres jusqu’à Montparnasse, puis jusqu’à chez moi, je repensais à Nick Carraway. Voilà, on m’avait demandé son chemin dans Paris ; j’étais devenu un guide, a pathfinder. Et bien qu’il serait facile et complaisant de la comparer à Jordan Baker, il n’en faudrait guère plus. J’aurais aimé lui demander si elle était un danger au volant, une championne de golf, et si elle n’épouserait que des hommes riches. Mais il en a été autrement.

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The day I became a Parisian

24 août 2007 | Nick Carraway | Aucune réponse

Me voilà installé à Paris. Enfin les immeubles haussmanniens. Enfin les tapis rouges qui mènent devant vos portes. Enfin les petits studios (pléonasme) aux fausses cheminées. Enfin chez soi. Enfin Paris.

Et pourtant, question lancinante, suis-je Parisien ? Il semble au contraire que je me sens encore comme un touriste. Cela viendra avec le temps. Ou peut-être avec un coup de pouce du destin, de ce genre de rencontres fugaces et échevelées qui sont légion dans les romans. Un peu comme celle-ci :

It was lonely for a day or so until one morning some man, more recently arrived than I, stopped me on the road. ‘How do you get to West Egg village?’ he asked helplessly. I told him. And as I walked on I was lonely no longer. I was a guide, a pathfinder, an original settler. He had casually conferred on me the freedom of the neighbourhood.

Et donc, si tu te sens l’âme samaritaine, n’hésite pas à me demander ton chemin. Comment me reconnaître ? I’ll meet you on some corner. I’ll be the man smoking two cigarettes. [1]

Notes

[1] Les citations sont extraites de The Great Gatsby : était-il besoin de le préciser ?

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The Great Gatsby

14 août 2007 | Nick Carraway | 1 Réponse

Qui a lu ce magnifique roman ? Allez, levez le doigt ! N’ayez pas peur. Si vous êtes resté interdit devant ce titre, c’est que vous n’êtes qu’une vaste frîche désolée pour la littérature américaine du XXe siècle. Mais il n’est jamais trop tard pour rattraper le temps perdu. The Great Gatsby (Gatsby le magnifique, in french) est un roman écrit par Francis Scott Fitzgerald publié en 1925. Après des décennies d’insuccès, le roman est devenu un grand classique de la littérature américaine. Une fois que vous l’aurez lu, vous le ferez figurer parmi vos livres favoris. Je m’en porte garant.

L’histoire se déroule pendant l’été 1922. Nick Carraway, le narrateur, courtier du Midwest (Chicago), revient s’installer à West Egg. West et East Egg sont deux quartiers de Long Island, séparés par une grande baie d’eau. La maison que loue Nick jouxte la gigantesque bâtisse du dénommé Jay Gatsby. Gastby est un homme mystérieux, organisateur de gigantesques soirées toutes aussi négligées et insouciantes les unes que les autres, dont l’immense fortune est sujette à de nombreuses rumeurs. Nick Carraway en profite pour rendre visite à sa cousine, Daisy Buchanan, et à son mari Tom, un ancien camarade de Yale, eux aussi énormément riches, qui habitent à East Egg, après avoir quitté il y a peu Chicago.

Jay Gatsby et Daisy Buchanan étaient jadis amants. Mais Daisy a refusé de l’épouser parce qu’il était trop peu fortuné. Depuis ce jour, Gatsby s’est juré de devenir riche et d’organiser de gigantesques en espérant l’y voir et la reconquérir. Nick se retrouve ainsi entremetteur en se liant d’amitié avec Gatsby. L’histoire d’amour qui se renoue entre Gatsby et Daisy serait si simple si Daisy n’était pas mariée, et si Tom, de son côté, n’avait pas une maîtresse, Myrtle Wilson, la femme du garagiste déséquilibré de la Valley of Ashes (la vallée des cendres), vallée grise et poussiéreuse par laquelle il faut passer pour rallier New York.

Tout ce petit monde évolue dans l’insouciance des Roaring Twenties, le temps du Jazz Age où les garçonnes (Jordan Baker, la cousine de Daisy, championne de golf, dont Nick semble attiré, en est l’archétype parfait) fument, boivent, et font la fête sans se soucier du monde. L’argent est dépensé, gaspillé, avec négligence. The Great Gatsby est une fresque historique de l’Amérique des années 20 absolument sensationnelle : jazz, prohibition (Tom accuse Gatsby d’être un bootlegger, c’est à dire un contrebandier d’alcool, ce qui expliquerait sa grande fortune), flappers, charleston, vieux tacots. Le roman est servi par une écriture d’une extrême richesse et poésie. Fitzgerald adopte un style, par les yeux de Nick, d’une précision redoutable.

Le roman a été adapté quatre fois au cinéma et à la télévision. La version la plus connue date de 1974. Jack Clayton signe la réalisation, Francis Ford Coppola le scénario ; Robert Redford et Mia Farrow ont les rôles-titres. Je ne résiste pas au plaisir de vous donner un petit extrait du film, qui est également un prétexte à une digression. Dans cet extrait, appréciez la sensualité et la suavité de la voix de Lois Chiles (Jordan Baker), magnifique actrice que l’on a pu également apprécier en James Bond Girl dans Moonraker (1979).
Cet extrait se situe dans l’incipit du livre. Nick (Sam Wasterson) arrive chez les Buchanan et retrouve Daisy et Tom (Bruce Dern)… et rencontre pour la première fois Jordan. Cet extrait est sans doute le plus explicite sur la teneur du livre. L’extrait est en VO. Voici les dialogues.


The Great Gatsby
envoyé par Verchinine


D : Nick ? Is it really you ?
N : It is.
D : Oh, my dear lost love. I’m p-paralyzed with happiness. Jordan, this is my second cousin once removed, Nick Carraway. Does that mean we kiss when we great or no ?
N : I hope it means we do.
D : Tom says you just come from Chicago ! Tell me everything. Do they miss me ?
N : All the town is desolate.
D : Oh, how gorgeous.
N : All the cars have their left rear wheel painted black as a mourning wreath. And there is a persistant wail all night.
D : Let’s go back to-morrow, Tom. I love the persistant wail…
T : Well… I’ll have a drink… Come on, let’s all have a drink.
J : I’ve been lying on that sofa for as long as I can remember. You live across the Sound in West Egg. I know somebody there.
N : I don’t know a single person.
J : You must know Gatsby.
N : Oh, he’s my neighbour !
D : Gatsby ? What Gatsby ?
T : Come on, Daisy…

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Nick Carraway

And as I sat there brooding on the old, unknown world, I thought of Gatsby's wonder when he first picked out the green light at the end of Daisy's dock. He had come a long way to this blue lawn, and his dream must have seemed so close that he could hardly fail to grasp it. He did not know that it was already behind him, somewhere back in that vast obscurity beyond the city, where the dark fields of the republic rolled on under the night.

Gatsby believed in the green light, the orgastic future that year by year recedes before us. It eluded us then, but that's no matter-to-morrow we will run faster, stretch out our arms farther... And one fine morning.

So we beat on, boats against the current, borne back ceaselessly into the past.