1 avril 2009 | Chroniques de la vie quotidienne |
Pour ceux qui me followent sur Twitter, ce n’est plus un secret de polichinelle : je suis admissible à SciencesPo Paris. Assez surpris, d’ailleurs, étant donné que je m’étais très peu préparé, hormis l’épreuve d’anglais. Certains suivaient une prépa depuis le mois d’octobre et ne l’ont pas eu, preuve que ce concours est une gigantesque loterie et qu’il génère un marketing de la crainte de l’échec assez phénoménal si l’on regarde les prix pratiqués par des organismes comme IPESUP ou toutes ces pseudo-boîtes de management des entretiens pour les oraux qui vous promettent de vous aider à réussir un oral. C’est comme ça que vous perdez confiance en vos capacités de réussite, alors qu’un entretien, pardonnez-moi l’immodestie, ça n’est pas véritablement compliqué dès lors qu’on sait ce que le jury attend de nous.
Je me dis que peut-être, mon impréparation de façade m’a permis d’y aller plus relâché, et le déroulé des épreuves m’a sans doute quelque peu aidé : une note de synthèse en première épreuve sur l’impact sociétal de l’augmentation de l’espérance de vie, où je pestais que les analyses sociologiques et anthropologiques (notamment Van Gennep) étaient réduites dans le corpus à la portion congrue ; une épreuve d’anglais relativement abordable, mais avec un essai dévastateur sur la mort du capitalisme, où j’ai été obligé de jouer les Victoria Silvstedt en dégainant un essai à la langue dynamique, bien pendue, riche, mais aux idées totalement absentes. Autant dire qu’avant d’aborder la dernière épreuve, celle de culture gé, j’étais, comme j’aimais à me le dire, dans la même situation que Santoro face à Nadal à deux sets zéro : dos au mur. Et je me suis vraiment lâché sur la dernière épreuve, qui consistait à disserter sur une phrase de Flaubert : « Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure ». Ça s’appliquerait à merveille à ma récente entrevue collective avec Alain Minc. En sortant de cette journée marathon, j’avais au moins le sourire aux lèvres, parce que je m’étais fait vraiment plaisir sur la dernière épreuve : c’était au moins ça de gagné.
Alors voilà maintenant environ 500 admissibles à Sciences Po, dont une Galouzeau de Villepin et une de Sarnez. Au passage, j’ai vu aussi une Gorce et une Morin, mais je doute qu’il y ait un rapport familial avec les hommes politiques éponymes. Et pourtant, mon enthousiasme est retombé très vite.
Quand j’ai regardé le tableau des frais de scolarité, j’ai cru m’évanouir : SciencesPo Paris coûte jusqu’à 13 000 euros l’année, et en ce qui me concerne, sans atteindre le maximum, les frais que je m’attends à payer avoisinent quand même une somme rondelette. Je ne suis pas vraiment sûr d’avoir envie de débourser autant pour Sciences Po, d’autant plus que je prépare un autre concours pour une école tout aussi (sinon plus) cotée et gratuite…
Aujourd’hui, et pour la première fois de ma vie, j’ai envie d’avoir des parents communistes, rien que pour être exempté de frais de scolarité.
11 mars 2009 | Chroniques de la vie quotidienne, La vie de la cité |
Parfois, quand vous rentrez chez vous après une dure journée de boulot, le premier réflexe en entrant dans l’immeuble, c’est de jeter un coup d’œil à la boîte aux lettres. Je ne sais pas si comme moi vous vous faites des défis insurmontables comme réussir à retirer tout le courrier rien qu’en passant la main à travers la fente de la boîte aux lettres sans vous servir de votre clef (pour ceux qui ont une boîte aux lettres à ouverture verticale dans ce style). Quand vous vous adonnez à ce genre de trekkings urbains, l’importance des courriers est inversement proportionnelle à la difficulté avec laquelle vous les retirez. Les lettres, ça s’extirpe d’un coup, surtout quand elles sont empilées : curieusement, les factures plus facilement que le reste. Les cartes postales, c’est d’une difficulté intermédiaire : de toute façon, pour lire que Mamie se rôtit sa peau de poulet dans le Var, on s’en fout un peu. Et en dernier, tout au fond (car oui, ils passent avant le facteur !), les tracts publicitaires. Ils sont tout fins, souples, parfois organisés en double page : un calvaire à vous faire regarder à droite à gauche si personne n’est dans les parages pour sortir votre clef et abandonner contre l’infâme ogre publicitaire.
Autant dire qu’au moment de jeter un œil sur les réductions de chez Carrefour, le pauvre prospectus n’a plus longtemps à vivre. Qu’il vous énerve parce que votre boîte aux lettres est spammée de pubs dont vous n’avez rien à foutre (non, les toboggans de jardin ne rentrent pas dans votre studio), qu’il vous exaspère parce que bordel, c’est marqué en gros sur la boîte qu’on ne veut pas de pubs, ou qu’il vous fasse fulminer parce que vous vous êtes écorché les doigts à un jeu de gamins à la con pour un prospectus qui ne l’est pas moins et qui, bien souvent, comporte le défaut cumulé d’être relevable des deux points ci-dessus, cette merde en papier glacé finit rapidement dans la corbeille, au milieu de tous ses congénères.
Au moins vous vous dites que les spams personnalisés qui vous proposent d’augmenter la taille de votre vit ou de vous procurer les petites pilules bleues vous auront été épargnées. Quand l’anonymat du web vous propose sous le manteau un vaste marché commercial de vos phobies et de vos hontes sociales inavouables, le spam postal, lui, ne fait rien qu’à vous faire saliver devant les rôtis bien ficelés et les kits super-dégraissants que promis la photo « après » c’est bien une photo du truc dégueulasse, où onze porcs s’y sont mis collectivement pour fabriquer une tâche inhumaine, après le nettoyage, et pas une vulgaire photo d’un truc sorti d’usine. Quand l’un vous câline, l’autre vous rapine. C’est la magie du commerce.
On pourra douter cependant du business plan qui se cache derrière cette stratégie de publicité outrancière. Un spam électronique, ça ne coûte rien et ça peut rapporter pas grand chose. Un spam postal, ça coûte déjà plus cher : impression, encre, et personnel de livraison. Et ça ne rapporte presque rien. Et c’est sans compter les réactions psychologiques dévastatrices : peu importe les qualités et la mise en scène du produit, le simple fait d’être publicité le rend hostile en bloc au futur acheteur. Quel intérêt de maintenir un système dispendieux, inutile et horripilant, pour des résultats hasardeux ? Avant d’avoir un message séduisant, la publicité doit être formellement acceptée, sinon c’est un non-buzz ou un buzz négatif assuré !
Et je n’ai pas parlé de l’empreinte écologique de ce spam publicitaire, qui naturellement est plus prégnant dans les centres urbains, déjà surpollués. C’est finalement la grande faiblesse de ce type de publicité : c’est par là qu’ils sont attaquables. Dans la mesure où les tractages et les boîtages ne sont pas sollicités par les récipiendaires, on ne peut pas rejeter sur ceux-ci la responsabilité des dégâts engendrés : jonchage de merdes en papier glacé sur la voie publique quand on vous le colle sous l’essuie-glace, ou remplissage (et même débordement) de poubelles d’immeubles. Les impacts de salubrité et de pollution incombent aux sociétés éditrices de ces flyers.
C’est précisément sur ce point que veut agir Eric Ciotti en déposant une proposition de loi visant à limiter le spam matériel. Je doute cependant de l’efficacité d’une telle loi. Voici ce qu’il propose :
Article 1er
Après l’article L. 541-10-1 du code de l’environnement, il est inséré un article L. 541-10-1-1 ainsi rédigé :
« Art. L. 541-10-1-1. – I. – Est interdite la distribution directe à domicile de publicités non adressées dès lors que l’opposition du destinataire est visible lors de la distribution, notamment à travers l’affichage, sur le dispositif destiné à la réception du courrier, d’un autocollant visible contenant un message clair et précis dans ce sens. Cet autocollant pourra être artisanal ou officiel.
« II. – Le non-respect de cette interdiction est passible d’une amende dont le montant est fixé par voie réglementaire. »
Franchement,vous, citoyen et propriétaire d’une boîte aux lettres dans un immeuble, ne voyez-vous pas l’inutilité du principe ? Les sociétés qui éditent ces prospectus ne sont absolument pas réglementées. Les coursiers qui sont embauchés sont rémunérés en fonction des tracts qu’ils distribuent. A partir du moment où un certain nombre de tracts est édité, on ne veut pas avoir de retours ! Or, chacun sait qu’il existe par malheur dans chaque immeuble une boîte aux lettres inanimée, parce que le propriétaire n’est jamais, ou parce que c’est un logement locatif inoccupé. Et que croyez-vous qu’il arrive ? Elle sert de boîte fourre-tout ! A l’heure actuelle, dans mon immeuble, deux boîtes non adressées sont spammées jusqu’à la gueule : les démarcheurs y glissent les prospectus, et les usagers les refourguent à l’intérieur quand la poubelle est pleine ! Cet article ne vise qu’à éviter les désagréments des usagers qui en ont plus qu’assez d’avoir à jeter les prospectus. En clair, il vous propose de vous décharger de la nécessité de cliquer sur « supprimer ». Pour autant, y aura-t-il moins de pub néfaste ? Non : il y en aura toujours autant d’imprimées, mais un peu moins de distribuées personnellement. Question écologie, on repassera !
Article 3
Après l’article L. 541-10-1 du code de l’environnement, il est inséré un article L. 541-10-1-3 ainsi rédigé :
« Art. L. 541-10-1-3. – I. – Par principe, dans un souci de développement durable et notamment pour lutter contre les déchets sur la voie publique, l’apposition de tracts publicitaires ou de prospectus sur les pare-brises des véhicules à moteur est interdite.
J’ai fait moult recherches. J’ai sollicité la contribution éclairée de mes amis Twitter. J’en ai maintenant la certitude : il n’existe pas de véhicules non motorisés avec pare-brise ayant autorisation de circuler sur la voie publique (rires). Et j’irai même plus loin : il n’existe pas de véhicules non motorisés ayant un pare-brise avec essuie-glaces (condition sine qua non pour se faire spammer sur la voie publique). Non seulement vous n’avez pas le droit de garer votre bobsleigh ou votre planeur sur les emplacements de stationnement, mais en plus ceux-ci ne sont pas éligibles aux tracas publicitaires du conducteur de voitures. Très jolie perle redondante des rédacteurs. J’irai même jusqu’à leur souffler que les véhicules à moteur concernés sont uniquement les voitures, sous toutes leurs formes (de la petite citadine jusqu’à l’utilitaire) : les vélo- et cyclomoteurs n’ont pas d’essuie-glace, et les camions ont un pare-brise trop haut pour que les tracteurs jouent les funambules. Pourquoi utiliser une périphrase quand on peut nommer directement les choses. Langage administratif, quand tu nous tiens…
Le spam publicitaire a de beaux jours devant lui.
16 février 2009 | Chroniques de la vie quotidienne, Internet |
Les sites d’enchères inversées à l’aveugle, vous connaissez ? C’est le nouveau concept à la mode, né sur les décombres de la crise. Objectif affiché : vous faire gagner des objets très onéreux pour quelques centimes d’euros. Objectif caché : vous pomper un max de blé !
Ils sont plus d’une dizaine de sites à pulluler depuis l’automne dernier. Ils vous proposent de gagner aux enchères des objets de haute technologie : iPhone à moins de 3 euros, téléviseurs HD pour 50 centimes d’euros, cafetières à 1 euros, etc. Le principe ? Déposer l’enchère unique la plus basse. Chaque acheteur potentiel définit un prix pour l’objet convoité. Si au terme du processus d’enchères il est celui qui a proposé le prix le plus bas et est le seul à l’avoir proposé, il remporte l’objet.
Alléchants, les objets à prix ultracassé. Alléchants aussi, l’aspect graphique des sites. La plupart sont conçus de manière très 2.0, avec les meilleures technologies, un design sobre… et professionnel. Suffisamment pour donner l’impression de sérieux. Certains même se gargarisent d’avoir des paiements sécurisés, de donner toutes les garanties de transparence quant aux processus d’enchères ou d’avoir un siègle social en France. Car effectivement, ce sont des points qui suscitent la méfiance.
L’arnaque est quasiment invisible pour l’internaute. Mais avec un peu de jugeotte, elle est perceptible. Sachez déjà que pour avoir le droit de déposer une enchère, il vous faudra payer. Ce coût est exprimé en crédits, qui peuvent être achetés pour un somme modique. En moyenne, chaque enchère vous coûte entre 50 centimes et 2 euros, selon la valeur de l’objet. Certains sites vous offrent de quoi déposer une enchère en guise de cadeau de bienvenue. Après, il faudra passer à la caisse. Le consommateur intelligent qui croyait jusque là à une grande tombola tiquera : il faut donc payer. Chaque enchère est exprimé au centime d’euros près, ce qui donne un nombre extraordinaire de combinaisons possibles. Par exemple, les enchères montant rarement au-dessus de 10 euros, cela fait 1 000 possibilités d’enchères possibles. Soit, si vous faites le calcul, en moyenne 1 000 euros pour l’entrepreneur, voire plus si l’objet est de grande valeur. Ici réside la première arnaque : pour un objet vendu à 3 euros, le site en récupère deux ou trois fois la valeur !
Seconde arnaque : la possibilité de déposer plusieurs offres. C’est comme au Loto Foot : vous pouvez cocher plusieurs possibilités (victoire, nul, défaite), pour un même match. Plus vous cochez de possibilités pour un match, plus vous avez de chances de gagner ; mais plus vous payez aussi… Et c’est la même chose sur ces sites : possibilité est laissée de déposer jusqu’à une petite cinquantaine d’enchères pour un même objet, soit en moyenne 50 euros… Pour des espérences de gain encore très minimes (5%). Obnubilé par l’envie de gagner son iPhone à 3 euros, le gogo de base peut vite saler son ardoise !
Troisième arnaque : la résolution pas toujours très claire des processus d’enchères. Disons-le plus clairement : il y aurait des magouilles dans les secondes précédant la clôture d’un tour d’enchères. Les sites ne sont aucunement contrôlés par un huissier de justice, ce qui impose de s’en remettre à la confiance… de l’entrepreneur ! Plusieurs utilisateurs ont remarqué des mouvements suspects à l’approche de la clôture, voire carrément des enchères uniques devenir obsolètes parce qu’une autre enchère unique supérieure a été déposée ! Certains sites élimineraient donc des enchères uniques trop peu élevées pour leur privilégier d’autres utilisateurs prêts à payer plus cher.
Quatrième arnaque : y a-t-il vraiment des consommateurs heureux ? Comme pour les pilules minceur, les stimulateurs électriques, ou toutes les conneries vendues dans les téléachats, ces sites font en sorte de faire parler des utilisateurs satisfaits, comme gage de sérieux. C’est exactement ce qui fait douter de l’honnêteté du principe. Si ces sites se croient obligés de recourir à la communication par recommandation et bouche-à-oreille, c’est bien parce qu’ils sont incapables de produire un argumentaire de communication par des canaux normaux ! Hormis l’attraction par des prix alléchants, ils n’ont aucun argument pour avancer de la confiance et séduire. Parlons justement de ces fameux utilisateurs satisfaits : sur certains sites, ils se prennent en photo, et la prise de vue laisse parfois douter. On note par exemple des ressemblances extrêmement troublantes quant à la posture que prennent certains utilisateurs, comme si c’était à chaque fois un professionnel qui mettait en scène l’image. Les utilisateurs font souvent des têtes trop prononcées pour être authentiques. Quant aux commentaires… on se demande s’ils ne sont pas parfois rédigés par une seule et même personne !
Cinquième arnaque : un service après-vente défectueux. Une fois gagné, encore faut-il recevoir votre présent. C’est là que les choses se gâtent : de nombreux sites sont basés à l’étranger, où les législations sont plus douces. Un de ces sites a même acquis une boîte postale… en Californie, afin de pouvoir travailler selon sa législation. Ce même site a son service clients basé en Italie. Economie globalisée et cosmopolite ! Les délais de livraison sont très longs, et il arrive que les colis se perdent, ne soient pas livrés aux sociétés qui éditent les sites, ou qu’ils ne soient jamais envoyés.
Sixième arnaque : un vrai professionnalisme ? De nombreux éléments font parfois douter du caractère professionnel de ces sites. La communication y est déplorable : on peut lire sur un forum d’intérêt général le soit-disant « administrateur » d’une de ces sites répondre à des internautes mécontents avec acharnement et avec un ton tout sauf commercial. Le dogme du client qui a toujours raison et du profil bas semble inconnus de certains de ces sites. Passons sur les fautes de langage et d’orthographe, qui accroissent encore les soupçons. On ne peut que se méfier de sites qui n’ont pas de service de communication, surtout sur un secteur aussi borderline que celui-là, où il faut sans cesse déjouer les réticences. Parfois même, les sites proposent de venir échanger leurs expériences sur un forum… qu’ils éditent eux-mêmes ! Comme juge et partie, on ne peut mieux faire !
L’industrie du luxe croit fort au maintien de ses profits en temps de crise. Quand tout va mal, il faut offrir des paillettes, cela marche toujours ! C’est exactement ce qu’ont compris ces sites. Ils fonctionnent sur le paradoxe de l’individu moderne : même fauché, il continuera à consommer du superficiel. Il préfèrera sauter un repas tous les jours pour se payer un écran plasma ou le dernier téléphone à la mode. Alors, tant qu’ils trouveront des cons pour jouer à ces jeux débiles et plus qu’hasardeux, on ne leur tiendra pas grief de plumer ces pauvres gogos !
[Aucun de ces sites n'a été cité ni linké, à dessein. Je refuse de faire de la publicité gratuite pour ces arnaqueurs.]
5 octobre 2008 | Chroniques de la vie quotidienne |
Je reviens tout juste du visionnage nocturne du dernier film de Laurent Cantet palmé à Cannes. Que dire ? Entre les murs est une catastrophe.
Donnons d’abord parole au public présent dans la salle. Peu de réactions, quelques bruits. Ce public exubérant d’ordinaire — car toulousain — était un peu froid. Quelques départs avant la fin du film, quelques remuages sur les sièges, une apathie généralisée au générique. Généralisée ? Oui, à hauteur des 10% de sièges qui étaient remplis (un samedi soir !).
Des rires ? Oui, des rires, mais difficile de les interpréter. En riant, on se rend compte de ce que ce film a de bourgeois. De quoi rions-nous dans ce film ? Des énormités sorties par les élèves. De leur langage fleuri. De leur irrévérence affirmée. « Vous croyez que j’vais aller voir ma mère et que j’vais lui dire « Il fallut que je sois fusse » ? » nous débite une Esméralda gouailleuse, décrochant les rires du public. Ce n’est que l’exemple le plus exacerbé de cette réappropriation du savoir et des conditions d’exercice de l’apprentissage. Ce langage, différent, touche parce qu’il est différent. C’est le même ressort comique qui fait d’un film comme Le ciel, les oiseaux et ta mère, une comédie hilarante.
Mais on perçoit alors ce qu’il y a de pernicieux. Plus qu’un huis clos, Entre les murs est un aquarium où l’on regarde des espèces étrangères s’halpaguer avec tout l’exotisme autochtone que cela peut produire pour un certain public. A tel point que la référence finale à Platon et à Socrate vient difficilement boucler la boucle en rafistolant tant bien que mal deux univers tant dissociés pendant le film.
On peut voir ce film comme une œuvre d’art, et apprécier la mise en scène, l’intensité dramatique, etc. On peut. Mais on peut aussi considérer que tout film sur l’école ne se départit jamais d’aborder le glissant débat sur l’idéologie de la pédagogie scolaire. Qu’est-ce que l’école ? Qu’est-ce qu’enseigner ? Comment enseigner ? Autant de questions que tente d’aborder frontalement le film, avec un avis très tranché.
Ce qui marque très franchement ce film, c’est la conception que fait François, prof de français, du rapport au savoir. Il ne nie pas une réalité : à l’image de Souleymane, dont il lâche finalement dans le huis clos du conseil de classe qu’il est « limité », François sait qu’il n’est pas dans un territoire où la culture savante est privilégiée, appréciée, mais institutionnellement rejetée. A dire vrai, peu importe, la réalité est là. Ce qui frappe, c’est son rapport à tout cela. Pas une fois dans le film, François ne se désole de voir le niveau de ses élèves être, croit-on voir se dessiner dans le film, inférieur aux objectifs pédagogiques fixés. Il n’y a qu’à voir les premières scènes du film, où celui-ci n’est pas capable d’avancer dans son cours, trébuchant sur l’obstacle de la compréhension des mots.
Quel professeur peut raisonnablement envisager avec sourire et avec humour de voir ses élèves sortir une énormité ? Alors, oui, souvent et à bon escient, François désamorce par l’humour ce qu’il pourrait faire empirer par une désolation ouverte. Mais la pente s’amorce inexorablement : à trop s’engager dans un relativisme cognitif qui rapproche assurément l’élève du professeur, François sort de son rôle de professeur.
Il en sortira définitivement par l’établissement de ses relations affectives avec l’élève, celles-là même, je pense, qui font qu’il ira jusqu’à traiter de « pétasses » les deux déléguées.
A mon sens, le film tombe définitivement dans la politique par la référence finale à Socrate. Il faut y voir derrière tout le projet pédagogique que porte François. Plus qu’un enseignement, il se veut le chantre d’une maïeutique : plus de maître (comme Socrate), plus d’élèves (comme Platon), toutes les barrières du savoir abolies (la relation prof-élève, mais aussi l’écrit, un peu absent du film comme il l’était de la pédagogie socratique), et un dialogue d’égal à égal dans la construction du savoir, l’un apportant un savoir académique, l’autre passant ce savoir à son propre filtre et contribuant à le modifier et à faire s’interroger le professeur sur la pertinence même de ce qu’il enseigne.
Entre les murs montre par ailleurs en contrepoint tout ce que l’enseignement peut faire de destructeur. On voit ce professeur de technologie souhaiter, découragé qu’il est, que les élèves restent « dans leur merde ». On voit encore les professeurs débattre de la pertinence de l’exclusion de Souleymane et réinstaurer le débat primordial sur l’autorité et la sanction. Débat dans lequel François a un avis très tranché, mais souvent paradoxal puisque celui qui refuse l’exclusion est aussi celui qui contribuera à enclencer ce même processus (contre Souleymane).
Mitigée, cette école l’est, et c’est sans doute le pire message qu’on en reçoit, parce qu’on sait qu’il est vrai. Au collège Françoise Dolto, on est tantôt tâtillon sur la discipline, tantôt lâche. Les avis divergent sur la méthode d’enseignement et l’attitude à adopter. En ressortent de nombreuses contradictions, un professeur qui veut tout faire et son contraire. Un peu comme l’école d’aujourd’hui.
Lorsqu’on sort, on n’a qu’une question qui nous vient à l’esprit : « Pourquoi une palme ? ».
7 août 2008 | Chroniques de la vie quotidienne |
Un homme dans une cuisine, dira-t-on, est en territoire hostile. D’une part, il est pris par l’angoisse de poser le pied dans un univers anxiogène, fait d’étranges bruits ; de l’autre, pénétrant en territoire féminin, il est immanquablement pris d’une volonté de puissance qui lui fait ébaucher les plans les plus impressionnants de force pour éblouir la donzelle plantée devant son évier ou sa gazinière.
Robinet qui fuit, plaques qui ne marchent plus, porte du placard à chips dégondée : muni de son seul tournevis, l’homme se sent l’âme d’un aventurier, prêt à conquérir cette jungle tout-équipée et blanc cérusée. Il déboulonne, resserre, vidange, visse, enharnaché dans un bleu de travail propret, mais poitrail ouvert et toison moutonneuse, sous le regard faussement ébahi de la jouvencelle en tablier.
Même seul, en rut et en chasse, l’homme doit apprivoiser cet espace maudit mais nécessaire. Il réinvestit le frigo, y substituant aux yaourt 0% et aux tests de grossesse des packs de bière XXL et des cacahuètes dont on se demande ce qu’elles font là, d’ailleurs, les arachides supportant fort bien la température ambiante. Mais la bête peut parfois le dominer, et son mécanisme s’enrayer, conduisant immanquablement au duel.
Oui, les frigos givrent ; leur glace s’accumule, obstrue le clapet d’ouverture. A l’intérieur, le petit volume se rétrécit très rapidement, menaçant dangereusement le bac à glaçons si précieux à l’heure de l’apéritif. Alors il faut prendre le taureau par les cornes le frigo par les poignées et se retrousser les manches.
Rappelez-vous : un homme reste un homme. Il choisit la tactique de dégivrage la plus appropriée à sa condition sexuelle et à l’orientation que lui dictent ses hormones. Veut-il d’un sèche-cheveux ? Que nenni, c’est là accessoire féminin ! Au diable Babyliss ! L’homme dégivre, au choix, au couteau, ou à la doublette marteau-tournevis. Il entame la glace, burine en rythme. Parfois, quand il n’a pas inventé l’eau chaude, il oublie de retirer les aliments à l’intérieur de son frigo, parsemant ainsi que du parmesan râpé ses crèmes desserts et autres matières caoutchouteuses dont il se repaît de petits morceaux de givre éclaté. L’homme jubile : le couteau vainc le sèche-cheveux, le biceps triomphe du poignet.
Mais, comme le dit La Fontaine, « rien ne sert de courir, il faut partir à point ». Tout occupé qu’il est à satisfaire sa virilité, maudissant même, parfois, au passage, les gonzesses et leurs « méthodes de gonzesse », le mâle ne voit pas que son tournevis ou son couteau se trouve près de la paroi du freezer. Et c’est quand il entend un « pschhh » sonore et régulier, qu’enfin, posant ses armes à terre, il se dit qu’il y a peut-être un problème. Rapidement, par une mauvaise foi naturelle, le mâle rejettera la faute sur le matériel, surtout s’il est en présence d’un être à cheveux longs qui commence à glousser de cette démonstration de puissance qui vire au fiasco : « Nan, mais c’est rien, c’est le frigo qui doit être cassé… j’ai pas fait fort de toute façon, je savais ce que je faisais ». Et, tel un garagiste, il replonge la tête dans le frigo, bien déterminé à prouver qu’un mâle ne faillit jamais. Il testera, conjecturera, s’épanchera en théories douteuses, fera montre d’un savoir bricolé sur place destiné à se dédouaner soit devant sa conscience, soit devant cet acolyte à protubérance pectorale. Mais il sait que c’est en vain.
Il devra se rendre à la cruelle évidence : en voulant jouer les gros bras, il a oublié de se servir de sa tête. Il a percé le conduit contenant le gaz de refroidissement, signant immanquablement la mort du frigo, qui plus jamais ne dessinera sur les bouteilles de bière 33cl ces si jolies goutelettes amoureusement perlées. Il devra se rendre chez Darty, subir la honte de se rendre au rayon électroménager quand il ne daigne, le jour des courses avec Madame, que traîner ses savates au rayon micro et multimédia. Là, il devra racheter un frigo, et, naturellement, ne dévoilera pas un mot sur ses mésaventures ; et si un vendeur s’aventure à lui demander la nature de cet achat, il prétextera, tout empreint de mauvaise foi masculine, que l’autre a malencontreusement rendu l’âme. Le syndrome Jean Alesi.
Revenu à la maison, il sera pris de bouffées de chaleur. Et si le gaz était toxique ? Et si le gaz était inflammable ou explosif ? Allongé sur le canapé, fiévreux et angoissé, Madame se verra contrainte et forcée, après cette brillante démonstration de la supériorité masculine, de prodiguer au mâle déchu des soins réconfortants. Ah ces hommes, tous les mêmes, mais on les adore…
NB : Toute ressemblance avec une situation qui me serait arrivée aujourd’hui à 19h30 et va me coûter au bas mot 200€ serait purement fortuite…