Psychanalyse du web social

8 juillet 2009 | Internet | 9 Réponses

Dans Pomme C, Calogero raconte l’histoire de ces dizaines de milliers d’usagers des sites de rencontre en ligne, qui s’embrasent par claviers interposés, tirent des plans sur la comète au moindre indice, et ouvrent leur coeur au tout-venant numérique quand il semble qu’il leur est difficile de le faire IRL (in real life). Et souvent, quand le charme factice de l’écran se dissipe, la réalité distordue par le prisme du web apparaît aux yeux des amants numériques dans toute sa vérité crue et sa complexité, souvent pour le pire, parfois pour le meilleur…

Le ring Twitter ?

Hier, je lisais l’excellent article de Vincent Glad sur Twitter et la rapidité avec laquelle les clash se propagent. Sur Twitter aussi l’on s’échauffe, et les petites éruptions émotionnelles momentanées arrivent plus souvent qu’à leur tour. Hier, nous en discutions brièvement lors d’une rencontre entre jeunes acteurs du web. Pour Vincent Glad, il y a une espèce de tare sur Twitter, qui fait que le service de microblogging est autant rempli de germes de clash que la rivière Ebola.

L’interface technique de Twitter serait la source principale de la pandémie frondeuse : « Twitter n’ayant pas de fonction d’annulation de l’envoi comme sur Gmail, il suffit de 5 secondes d’égarement pour se ruiner une carrière. Tout twitt envoyé passe immédiatement dans le domaine public, même si on cherche à la supprimer en douce. » J’y crois assez peu. Les decks Twitter, comme Twhirl, ont une fonction annulation (tout comme l’interface officielle, d’ailleurs). Même passé à la postérité, un tweet a besoin d’un temps minimal d’évolution pour avoir un petit écho, et un tweet lâché puis tué dans l’œuf a peu de chances d’être colporté avant que son auteur le supprime (toutefois faut-il réagir vite), sauf malchance.

Quand les tweets sont assumés, la rapidité du service fait le reste : en 140 caractères, personne n’a le temps de peser ses mots, curieusement. Faites le test sur tous les supports de chat : le lapidaire flingue le réfléchi. La froideur du texte fait le reste : il est souvent difficile de distinguer les registres de langue, ce qui rend les quiproquos et les malentendus fréquents. Tout pour exploser en clash.

Un problème de surmoi numérique

Pour autant, je ne crois pas vraiment à la particularité de Twitter dans la tendance naturelle du web à finir toute conversation en clash. Mais il permet de poser quelques questions.

Revenons à Calogero, et à tous les éminents psychologues, psychiatres, pédopsychiatres, pompiers de l’addiction qui pensent avoir pris le tournant de la culture numérique et pullulent sur les plateaux télé. L’écran et le clavier seraient des refuges de l’émotion, une manière de se couper du monde social. Le succès des sites de rencontres en ligne serait le signe d’une incapacité à affronter l’autre dans le jeu de la séduction, et l’adolescent qui veut une notoriété numérique par son blog ou son profil MySpace chercherait une échappatoire aux vraies relations sociales. Cette soupe, on l’a entendue de nombreuses fois. Même si elle est à côté de la plaque, elle repose sur un fondement scientifique assez intéressant : le rapport de soi au monde social sur le web.

Si les émotions s’expriment brutes sur le web, c’est qu’il y a une totale absence de surmoi numérique. En psychanalyse, le surmoi, c’est le « moi social », une espèce d’image déformée de soi qui est pétrie de codes de bonne conduite. C’est le moi qui est construit, en général, par la figure paternelle, puis par l’école, et en général par toutes les institutions éducatives (même l’Eglise pour les croyants). C’est l’instance de la personnalité qui intériorise les principes du Bien et du Mal, et de la justice. De là naissent les sentiments sociaux que sont la honte ou la bienséance, et qui modèlent un comportement policé. Lorsque la pression du surmoi est trop forte et empêche l’individu d’exprimer son moi intime, sa vraie personnalité, la névrose apparaît. Sur Internet, il n’y a pas de contrôle social, parce que l’on reste isolé derrière son écran. Personne n’est là pour juger positivement ou négativement les émotions que l’on exprime, et c’est ce qui explique que les sentiments qui affleurent sur le web soient toujours, peu ou prou, paroxystiques.

L’anonymat relatif que confère le web conduit finalement aux éruptions que l’on connaît. Pour les hommes politiques, la gestion de ce bal masqué est parfois compliquée, car la parole est libérée du poids de la pression sociale qui aplanit vers un niveau médian les sentiments et les affects. Finalement, quand Denis Olivennes se désole que le web soit devenu le « tout-à-l’égout de la démocratie », c’est le signe flagrant du chemin qu’il reste à parcourir dans l’appréhension de ce territoire décomplexé qu’est devenu le web social.

Web social et surmoi numérique

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Depuis environ 4 ou 5 ans, l’anonymat du web est battu en brèche jusqu’à n’être plus qu’une donnée relative, voire un mirage cruel. L’ascension des mastodontes Google et Facebook pose le délicat problème de l’archivage ad vitam aeternam de nos données numériques. Le nouveau réflexe des recruteurs de googliser le nom d’un potentiel candidat pour scruter sa présence sur le web et ainsi recueillir des informations masquées lors de l’entretien conduit de plus en plus les jeunes à censurer leurs profils Facebook, comme le montre une étude de l’université de Dayton.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux à vivre du web ou à en être des acteurs. La question de la gestion de réputation devient alors un enjeu indispensable. On ne peut pas tout faire ou tout dire en toute impunité dès lors que l’on a acquis une visibilité sur le web social. Les récents déboires de Romain Libeau sur Twitter ont fait rire, puis un peu peiné. S’il semble qu’il y ait cependant une grande capacité d’oubli (peut-être due à l’impressionnant débit d’informations ?), une réputation peut effectivement vite se ruiner, comme le relevait Vincent Glad.

Toutefois, y a-t-il vraiment des mécanismes de prévention du clash ? Même en dépit de cette constitution progressive d’un espace social numérique, il ne semble pas qu’il y ait aujourd’hui un surmoi numérique. J’en tire deux hypothèses :

  1. Ou bien le web touche à un horizon indépassable, celui de l’impossibilité de matérialiser des rapports sociaux, auquel cas la société numérique qui se solidifie aujourd’hui est une pâle copie artificielle de la « vraie » société (hypothèse pessimiste)
  2. Ou bien le web organise un espace numérique différent de la société charnelle, en dissipant le surmoi social. On parvient alors à une société hybride où les individus s’expriment hors de tout contrôle social malgré un anonymat plus que relatif (et qui n’ira pas en s’arrangeant). Deux sociétés coexistent alors de manière complémentaire, les uns trouvant dans l’espace numérique une forme de refuge, les autres cherchant à explorer de nouveaux canaux d’expressions de leur personnalité

De cette modeste tentative de psychanalyse du web social, on tirera une conclusion : quel nom donner au complexe d’Œdipe numérique ?

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§ 9 Responses to “Psychanalyse du web social”

  • Merci pour cette analyse, je suis assez d’accord avec cette absence de surmoi numérique : dans le web social (réseaux sociaux en ligne, blogging, micro-blogging…) nous évoluons dans un espace public (au sens sociologique du terme) dématérialisé. Il n’est pas « virtuel » puisque réalisé, concret, ayant un impact sur la vie hors-ligne, mais bien dématérialisé : on a perdu toute référence physique.

    C’est ce que danah boyd appelle « le public invisible » http://www.wiretapmag.org/activism/42930/: l’impossibilité dans l’espace public internet de se « figurer » un public auquel on s’adresse. Chez Goffman, on aurait un problème pour identifier la « scène » sur laquelle se présenter (d’ailleurs, il ne parle jamais que d’interaction face à face). Ce public invisible peut l’être par nature -des étrangers- ou par le nombre -qui oserait s’adresser à un public de 300 personnes, même composé d’amis, alors qu’il met en ligne des opinions pour ses 300 contacts facebook sans s’y attarder ?-.

  • Nick Carraway dit :

    Public… mais invisible. Ca résume bien le paradoxe, oui !

  • Mancioday dit :

    Article très intéressant, bravo.

    Nous projetons tous une image idéalisée de nous-mêmes vers laquelle nous essayons irrémédiablement de tendre. Le Web permet vraiment de se construire une nouvelle identité numérique, plus proche de nos aspirations et de nos espoirs inassouvis ; tout en éliminant certaines contraintes « sociales » que tu as bien décrites.

    Le danger réside dans l’inversion des polarités, celle du monde réel et du web. L’addiction vient très rapidement et c’est un vraiment un danger auquel nous sommes tous confrontés.

  • [Enikao] dit :

    Analyse intéressante.

    Il y a plusieurs facteurs qui favorisent le clash, et en particulier la mémoire du web. Googliser ou 123Peopleiser quelqu’un est devenu un réflexe, c’est exact et certains en ont fait l’amère découverte.

    Ce qui a changé avec le web social, en particulier Facebook et autres réseaux individuels, c’est que l’individu est présent sous son nom, pas sous un pseudo. Les dialogues durs des forums se faisaient entre Titi et Toto, rien de grave. Aujourd’hui c’est entre Untel et Unetelle. (blogs et Twitter échappent encore un peu à cela).

    Ce qui change aussi, c’est l’omniprésence de l’écrit, qui sèche le propos et qui ne marque pas la nuance de l’oral. L’ironie n’est pas fois pas perceptible, d’où la surréaction de certains parfois.

    Ce qui change avec Twitter c’est aussi l’horizon temporel : on est dans la réactivité plutôt que la réflexion. On parle de conversation assez souvent, d’ailleurs. Ce « direct » met donc en avant l’émotion qui prime sur la raison et la réflexion.

    Ce qui change, c’est qu’il n’y a pas de figure tutélaire du surmoi numérique, pas d’autorité qui jette l’opprobre ou félicite, qui garde des barrières morales. Chacun est seul face à la responsabilité de son intégrité numérique, de sa réputation. Et ce n’est pas facile, il faut un temps d’apprentissage. D’où le problème pour ceux qui ont réagi trop vite ou trop mal et qui se voient poursuivis longtemps après par leurs erreurs passées en raison de la mémoire du web.

    Ce qui change enfin, c’est que l’on parle à la terre entière, potentiellement. Un clash familial ou dans un lieu public n’a pas beaucoup de témoins. Dans le web social, le buzz et la viralité (mots moches mais pas d’équivalent correct) amplifient le nombre de témoins potentiels. On a tous vu ces CVs ridicules, ces profils caricaturaux. Alors que nous ne les connaissons pas et ne les croiserons peut-être jamais.

  • Dadisucre dit :

    Il me semble que l’une des raisons des propagations des clash est surtout l’effet graph social.
    Ceux ci n’épargnaient pas les blogs : mais on avait affaire à une guerre de Baron depuis leurs fiefs interposés (leurs blogs). Les batailles se tenaient dans leurs commentaires. Mais ceux ci restaient un jardin clos, même si elles pouvaient se diffuser, se mener sur d’autres blogs.

    Or ici, twitter, de par sa nature d’espace de publication mixée reseau social, permet le rebond, la propagation, par le RT, la réponse @ d’une personne de mon graphe social qui m’interpelle et me fait remonter à la source.

    Et quand au surmoi, sur le web, il y en a un qui émerge, sous forme de recommandation chez les acteurs US que j’ai vu passé : « ne twitter que ce vous assumeriez que votre mère découvre ».
    Amusant d’ailleurs de se dire que la figure du père est remplacé par la mère ;)

    Et merci pour ce très bon post.

  • Eric dit :

    « Twitter n’ayant pas de fonction d’annulation de l’envoi comme sur Gmail, il suffit de 5 secondes d’égarement pour se ruiner une carrière. »

    Il m’est souvent arrivé d’effacer des twitts mais ensuite je dois aller sur Friendfeed pour les effacer une seconde fois (et le message doit rester en mémoire quelque part).

    Twitter n’est pas un outil de chat. Il y a le mail, les messageries…

  • Ben dit :

    Article très intéressant. Je suis assez d’accord mais je pense que le Web social devient un endroit de moins en moins anonyme: notamment grace au recoupement des différentes informations et profils d’une meme personne. Ainsi, Facebook et les réseaux socia

  • Ben dit :

    Je suis assez d’accord avec votre article très intéressant même si le Web devient un endroit de moins en moins anonyme: notamment grace au recoupement des différentes informations et profils d’une meme personne.

    Facebook et les réseaux sociaux ont eu pour effet d’imbriquer vrais amis et moi social numérique et de faire réapparaître un surmoi numérique chargé de préserver « la face » en ligne. De là, un rétrécissement de l’espace de liberté personnel sur Internet et l’obligation croissante de se « conformer » aux nécessités de la vie en société en ligne.
    L’anonymat du Web réside aujourd’hui dans la possibilité d’avoir plusieurs vies parallèles en ligne à condition qu’elles restent déconnectées les unes des autres.

  • [...] "Psychanalyse du web social" Posté par Yann Leroux 15 juillet, 2009 L’article Psychanalyse du web social avait tout pour attirer même si l’on se doutait que le titre était un peu sur-dimensionné [...]

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Fiche

Nick Carraway

Miss Baker and I exchanged a short glance consciously devoid of meaning. I was about to speak when she sat up alertly and said “Sh!” in a warning voice. A subdued impassioned murmur was audible in the room beyond, and Miss Baker leaned forward unashamed, trying to hear. The murmur trembled on the verge of coherence, sank down, mounted excitedly, and then ceased altogether.

“This Mr. Gatsby you spoke of is my neighbor——” I said.

“Don’t talk. I want to hear what happens.”

“Is something happening?” I inquired innocently.

“You mean to say you don’t know?” said Miss Baker, honestly surprised. “I thought everybody knew.”

“I don’t.”

“Why——” she said hesitantly, “Tom’s got some woman in New York.”

“Got some woman?” I repeated blankly.

Miss Baker nodded.

“She might have the decency not to telephone him at dinner time. Don’t you think?”