Ce n’est plus un secret : Frédéric Lefebvre est parmi ceux qu’on entend le plus depuis plusieurs mois. En tant que Porte-parole de l’UMP, la communication, c’est son dada. Mais à trop ouvrir son clapet, on s’expose à raconter de grosses conneries.
Avec Nadine Morano, Frédéric Lefebvre aime bien Internet. Il l’aime tellement qu’il ne le voit que sous deux angles : Internet est soit un outil de propagande merveilleuse pour un gouvernement toujours soucieux d’abreuver les Français sous des messages à la limite de l’honnêteté intellectuelle, soit un repaire de tous les maux de l’apocalypse technologique. Entre le chaos et le sublime, nul espace. Pour Nadine Morano, secrétaire d’État à la Famille, Internet est le nouveau Sodome cybernétique. Dans le magnifique clip de campagne cornaqué par le CSA, Arthur et la petite Anna prennent sacrément cher : entre la bande de néo-nazis venus lui vider la cervelle et la bande de pouffes sur talons venues lui vider la tête aussi, probablement, et le pervers libidineux aux verres à double foyer venu montrer son lapin à l’innocente blondinette, on se dit qu’Internet est un lieu de perdition. Cela ressemble peu ou prou à l’East End dans le Londres victorien : du cosmopolitisme terroriste, des putes, de l’alcool, des Jack l’Éventreur à tous les coins de rue. Tremblez, Français.
Le 15 décembre dernier, tout sûr de sa mission messianique, Frédéric Lefebvre venait apporter la bonne parole à l’hémicycle. Il était grand temps que l’action publique abatte son bras régulateur sur le chaos de la toile. Et puis merde, on va ne pas la lui faire à Fred 2.0, il est tout de même un homme de son temps, ultraconnecté en permanence.
Faudra-t-il attendre qu’il y ait des dégâts irréparables pour que le monde se décide à réguler Internet ? L’absence de régulation financière a provoqué des faillites. L’absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes ! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l’absorption de faux médicaments ? Combien faudra-t-il d’adolescents manipulés ? Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde ? Combien faudra-t-il de créateurs ruinés par le pillage de leurs œuvres1 ?
Il est temps, mes chers collègues, que se réunisse un G20 du Net qui décide de réguler ce mode de communication moderne envahi par toutes les mafias du monde.
Mais pourquoi tant d’agitation sur Internet ?
Il s’agit sans doute de la théorie des vases communicants. Son alter-vase, André Santini, qui se trouve être par ailleurs son député titulaire, se fait de nouveau chatouiller par la justice, qui le marque à la culotte depuis juin 2006 dans une affaire de prise illégale d’intérêts sur la fondation Hamon2. Un ministre qui traîne des casseroles derrières lesquelles court un Procureur, ça fait tâche. Mieux vaut l’éloigner de Matignon, histoire que le bruit des casseroles n’accroche pas la moumoute d’une perche son ou l’objectif d’une caméra. Et quel plus évident placard feutré que de retrouver, en vertu des nouvelles dispositions constitutionnelles, son fauteuil de député ? Exit Fredo, merci Sarko ! Un porte-parole de l’UMP aussi présent et qui n’a aucune légitimité à l’être, ça ferait tâche. Evincé par la porte, Fredo s’apprêterait ainsi à rentrer par la fenêtre, au poste de secrétaire d’État à l’Économie numérique, actuellement détenu par Éric Besson3.
Vite, vite, si le portefeuille menace de vous échoir, mieux vaut potasser un peu son dossier. Touchant comme Frédo nous rappelle nos jeunes années étudiantes, celles où l’on se réveillait en catastrophe trois semaines avant les partiels sans rien avoir branlé du semestre et où l’on se mettait à bachoter comme un forcené en espérant que rien n’y paraisse.
Voilà donc que le même jour dans l’hémicycle, Frédo y allait gaillardement :
On va me répondre que je ne comprends rien à Internet, que je dépeins le retour de Big Brother, une atteinte à la liberté, que ma proposition n’est pas applicable, qu’elle pousserait les sites à s’installer à l’étranger, etc. En fait, je connais sans doute plus que d’autres le monde d’Internet pour des tas de raisons.
A coup sûr, la belle façon de se motiver que voilà. Il est prêt, notre Frédo. Il a suivi une préparation intensive de cyberpolitique, de cybercriminalité, d’économie numérique. Il s’est rajeuni. Il s’est fait des bouffes avec Nicolas Princen, est allé suivre des cours avec Mark Zuckerberg, et a fait son pèlerinage dans la Silicon Valley.
Il passait aujourd’hui l’examen blanc de sa licence d’Économie numérique. Pas de bol, il a tiré au sort Jean-Jacques Bourdin comme examinateur, pas le plus complaisant, du genre un peu hyène, qui ne vous rate pas si vous vous plantez. C’eût été Elkabbach, toujours prêt à vous repêcher pour tirer le meilleur de vous-même, l’exam’ se serait déroulé les doigts dans le pif. Mais là, grosses gouttes, caleçon trempé et dents qui claquent. Il tire le sujet : « C’est quoi le web 2.0 ? »
« Putain ! J’avais tout révisé sauf ça ! Meeeeeerde ! »
Eh oui, à trop rouler des épaules, voilà qu’on se fait prendre à revers. Et donc Frédéric Lefebvre d’ânonner avec force hésitation :
« Bah, le web 2.0 c’est tout simplement… »
On commence par faire croire que la réponse est simple, ça laisse un petit espoir d’impressionner le jury.
« Euuuh… l’Internet d’aujourd’hui… c’est-à-dire, euuuh… enfin… ce… ce sur quoi surfent tous les Français, moi comme les autres… »
« C’est à dire ? », réplique un Jean-Jacques Bourdin, pas dupe du jeu de cache-misère auquel se livre le candidat ignorant.
« Putain ! Mais y va m’lâcher, oui, avec ses questions ? »
« Bah, c’est-à-dire, Internet… d’aujourd’hui ! »
« Oui… c’est-à-dire ? »
« Comment vais-je m’en sortir ?… »
« Bah, j’sais pas c’que vous vous voulez m’faire dire en particulier… »
N’en voulant plus jeter, le professeur Bourdin lui donne la bonne réponse. Eh bien alors ? On veut être secrétaire d’État à l’Économie numérique sans connaître Myspace, Facebook, et tous les réseaux sociaux, mon cher Lefebvre ? C’est ça, l’Internet 2.0 ! Malin comme un singe, Frédéric Lefebvre, qui sait qu’il va se prendre un bon gros zéro qui risque de faire mal dans la moyenne, tente de gratter un point avec beaucoup d’audace :
« Bah, Facebook par exemple, vous savez, l’UMP aujourd’hui on est en train de lancer plusieurs grosses opérations sur Facebook. »
Exam’ blanc sacrément raté. Les bases ne sont pas sues. Le candidat tente maladroitement de cacher ses lacunes derrière des lieux communs et quelques talents de liant communicationnel (en langage commun : de la sacrée langue de bois). Pour réussir le concours, il va falloir se mettre à bosser, et sacrément, et arrêter de faire le mariole dans l’hémicycle à feindre de tout savoir. D’ailleurs, Beaumarchais le disait habilement, qui dans le Mariage de Figaro faisait dire à son héros de valet : « Feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore [...] voilà toute la politique. » (III, 5)
- Cf. le billet trackbacké ci-dessus [↩]
- Rien à voir avec Benito le socialiste. [↩]
- Pressenti pour remplacer Hortefeux, qui remplacerait Bertrand, qui a remplacé Sarko… à la tête de l’UMP. On aime jouer aux chaises musicales en politique. [↩]
Je ne suis pas loin de penser comme authueil sur ce point : peu importe de connaître la définition du web 2.0. ça fait rire les blogueurs, cett ehistoire, mais dans le fond tout le monde s’en tape, et ça ne montre même pas d’incompétence de lefebvre, juste un décalage sémantique. Il ne sait pas ce que l’expression signifie, mais il faut vraiment êtr ed emauvaise foi pour penser qu’il ignore l’existyence des réseaux sociaux.
Donc tout cela, c’est un peu l’écume des choses…
Pas sûr. Bien que la question soit vache (parce que le Web 2.0 ça veut tout et rien dire… Pour un développeur c’est des technologies comme l’Ajax, pour un designer c’est des tons pastels et des effets de glace, et pour les internautes c’est les sites communautaires.), je doute que de telles lacunes ne soit pas l’arbre qui cache la forêt.
On dit sans cesse qu’il y a des experts pour ça, pour épauler les ministres. Personnellement j’en doute de plus en plus, à la vue des réformes proposées par les deux gugusses.
Le fait que Frédéric Lefebvre ne sache pas ce qu’est le Web 2.0 (enfin, il doit savoir, maintenant…) a son importance.
La notion de réseau social, principal arbre de la forêt du Web 2.0, n’est pas simplement une affaire technique. C’est une évolution de la conception et de l’utilisation des réseaux informatiques tout aussi importante que l’invention du Web lui-même.
Personne n’en voudrait à notre candidat au maroquin de ne pas savoir ce qu’est un routeur, par exemple. Mais il est tout-à-fait normal de s’étonner qu’il ne soit pas au courant de la lame de fond la plus importante de ces dix dernières années en matière de technologies de l’information.
Ce qui est aussi notable c’est l’orgueil de Lefebvre, car celui ci affirme avoir été là dès le début d’internet à faire « marcher des routeurs dans une cave chez ses amis » façon ‘google’ (sauf que eux c’était un garage). Il affirme connaitre ces technologies et être initié. La question d journaliste était donc parfaitement légitime.