L’Ennui et le Philosophe

24 novembre 2008 | Société | 1 Réponse

Maîtriser le cours du temps est, avec celui de voler, l’un des plus grands désirs de l’homme. Cet invariant anthropologique qui pousse l’homme à vouloir contrôler la fuite du temps, conduit à des logiques souvent paradoxales. Il s’agit parfois de mener sa vie avec prodigalité, sans temps morts, pour ne pas voir s’écouler le temps : pourtant, l’on sait bien que l’activisme effréné produit une accélération sans commune mesure du temps ; on ne voit pas le temps « passer ». Il s’agit en d’autres fois de ralentir la course du temps et la prise qu’il exerce sur les corps, et il n’est pas rare que ce soient les mêmes qui jadis dans la fleur de l’âge distancaient le temps qui cherchent alors, plus vieux, à contenir sa résurgence en le repoussant aux confins.

C’est que le temps, comme dit Virgile, « fuit, irréparable » ; Héraclite poursuit de même en faisant l’expérience de l’irréversibilité du temps passé en affirmant qu’ « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Le présent n’est qu’un exigu piton en fragile équilibre entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore, et sitôt avons-nous mis le pied dans ce qui n’était pas encore voici peu et qui est maintenant, que ce fugace présent se dérobe irrémédiablement sous nos pieds et bascule dans le passé, néant temporel ne subsistant plus désormais que par la mémoire.

Faire l’expérience du temps qui s’écoule, c’est-à-dire regarder le temps passer, c’est être rejeté avec violence face à la misère de sa propre finitude. C’est le propre de l’ennui. Mais il ne s’agit pas de l’ennui de l’homme dans la salle d’attente tel que le décrit Heidegger dans les Concepts fondamentaux de la métaphysique, mais bien de l’ennui intérieur, où l’homme ne s’ennuie non pas d’une activité qu’il entreprend et pour laquelle il n’a pas d’entrain, mais lui-même, voire de lui-même.

Cette temporalité vide résonne comme un lugubre écho. Et l’homme cherche à en sortir par tous les moyens, à ne pas le regarder en face. Car regarder l’ennui en face, écouter le sablier du temps déverser ses grains un à un, c’est regarder dans les yeux sa funeste finitude. Pascal a analysé ce réflexe humain qui pousse à détourner le regard de l’ennui : c’est le divertissement. Pour Pascal, l’homme comble l’ennui par des activités extérieures ou par des êtres infinis : Dieu, le jeu, la boisson, etc. Ce faisant, il s’en détourne en connaissance de cause. Mais en se divertissant, il peut adopter deux logiques différentes : soit son divertissement le divertit par négation pure et simple de son ennui, et donc de son propre vide ; soit son divertissement est une tentative de combat sur l’ennui, où l’homme affronte l’expérience du temps. C’est ce que Lacan théorise par l’ « homme de la reprise ». L’homme de la reprise sait quelle est sa finitude, il ne la nie pas, mais il va au-delà d’elle.

Si donc l’homme cherche naturellement à ne pas laisser l’ennui le prendre, au risque de sombrer dans la mélancolie, l’homme de la reprise est celui qui considère l’ennui comme une épreuve, en ce sens qu’il en tire quelque chose.

S’ennuie-t-on aujourd’hui ?

Le temps s’étant considérablement accéléré, des sorts pouvant se sceller en quelques secondes à Wall Street, la notion même d’ennui est devenue coupable. S’ennuie celui qui est oisif, c’est-à-dire qui ne travaille pas. S’ennuyer, c’est en même temps ne pas être en mesure de trouver comment sortir de son ennui, ou manquer de bonne volonté pour trouver un intérêt à l’activité que l’on entreprend. Cette culpabilité sociale de l’ennui est reportée bien malgré eux sur les enfants.

Tout est fait, aujourd’hui, pour éteindre toute idée d’ennui à l’enfant. La surcharge des activités péri- et extra-scolaires, le déluge de jouets et jeux qui dictent à l’enfant les pratiques ludiques qu’il doit adopter, les courses contre-la-montre pour les placer chez certains membres de la famille pendant les vacances ou les jours chômés, ressemble à un vaste jeu de chaises musicales, où l’ennui est fui comme la peste.

Pourtant, les pédopsychiatres l’affirment : il faut s’ennuyer. Naturellement, personne ne plaide pour faire sombrer les enfants dans la mélancolie en les enfermant une journée entre quatre murs. Mais l’ennui place l’enfant face à lui-même, face à sa propre solitude. Il l’envisage, au sens où il prend conscience de la matérialité intérieure que procure l’ennui en lui. Rejeté face à sa propre solitude, il la pense, et en la pensant, se donne les moyens de la dépasser. L’enfant n’est jamais plus créatif que lorsqu’on lui permet de s’ennuyer : un bouton, un morceau de ficelle, un bout de métal précieux dont ils font les trésors mirifiques, une plume, une feuille à la découpe incongrue, voilà autant d’échappatoires naturels auxquels viennent spontanément et rapidement les enfants quand ils ressentent en eux le vertige de l’ennui.

L’ennui convoque la pensée.

Je me suis souvent ennuyé quand j’étais petit.

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§ One Response to “L’Ennui et le Philosophe”

  • Eric dit :

    Tu poses une bonne question: S’ennuie-t-on aujourd’hui ?

    Notre société est celle du divertissement. Celle du léger, du futile, qui a triomphé du lourd, comme l’écrit Sloterdijk à la suite d’Heidegger, que tu cites.A triomphé ou, plutôt, a cru triompher. Nous vivons en permamence dans une bulle spéculative de divertissement, d’oubli de soi, d’oubli de la mort, d’oubli du réel.

    Necessité de l’ennui,oui, productivité de l’ennui surmonté, également.

    Mais, pour autant, l’ennui reste, pour moi, une passion triste. S’ennuyer (ne pas surmonter l’ennui), c’est un échec. Un échec auxquel sont, peut-être, plus souvent confrontés, ceux qui se repaissent de divertissements, de consommation de produits ludiques.

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Fiche

Nick Carraway

Miss Baker and I exchanged a short glance consciously devoid of meaning. I was about to speak when she sat up alertly and said “Sh!” in a warning voice. A subdued impassioned murmur was audible in the room beyond, and Miss Baker leaned forward unashamed, trying to hear. The murmur trembled on the verge of coherence, sank down, mounted excitedly, and then ceased altogether.

“This Mr. Gatsby you spoke of is my neighbor——” I said.

“Don’t talk. I want to hear what happens.”

“Is something happening?” I inquired innocently.

“You mean to say you don’t know?” said Miss Baker, honestly surprised. “I thought everybody knew.”

“I don’t.”

“Why——” she said hesitantly, “Tom’s got some woman in New York.”

“Got some woman?” I repeated blankly.

Miss Baker nodded.

“She might have the decency not to telephone him at dinner time. Don’t you think?”