La minute de silence à l’Assemblée : suite

19 novembre 2008 | La vie de la cité | 4 Réponses

N’ayant pu répondre individuellement aux différents commentaires et contre-argumentaires, je vais les rassembler sous un nouveau billet pour expliquer plus avant ce que je crois relever de la plus élémentaire des démarches parlementaires.

Hémicycle ou officine. Certains de mes commentateurs tiennent que l’hémicycle est le lieu de la représentation nationale, et que lors, rendre hommage à un député certes meurtrier, mais mort, avait quelque chose de pompeux et donc de particulièrement indécent. Selon ces mêmes commentateurs, quitte à ce qu’hommage fût rendu, il fallait qu’il se tînt à l’abri : aux Quatre-Colonnes, dans le salon Casimir-Périer, ou autre.

Il s’agit là d’un argument symbolique, et on me pardonnera de le pousser plus loin. La devise de l’Assemblée depuis sa constitution aux lendemains de la Révolution française est : « Partout où ses membres sont, là est l’Assemblée Nationale ». Cela veut dire que, peu importe le lieu où s’exerce la représentation nationale, il suffit que le Président ou l’un de ses assesseurs, convoque en un lieu des députés, pour qu’il y ait Assemblée nationale. Ainsi, il aurait suffi que le Président invite les députés à se recueillir au salon Casimir-Périer pour que l’Assemblée soit engagée de fait. Y auraient répondu ceux qui auraient voulu, mais il se serait tout de même agi d’un acte officiel.

De même, si demain l’Assemblée était soufflée et endommagée par un attentat, les députés pourraient se rassembler à Aquaboulevard (pourvu qu’ils aient une cravate !) ou au Zénith de Paris sans que cela soit frappé du sceau de l’illégitimité.

Le lieu ne change donc rien à l’affaire.

Assemblée ou députés ? L’argument qui vient alors immédiatement : dans ce cas, le Président aurait dû sortir du cadre officiel et passer par le cadre privé ! C’est faire entorse à la tradition parlementaire. Six-cent soixante-seize députés rendant individuellement hommage à l’un des leurs n’équivaut pas un hommage rendu collégialement par les pairs d’un défunt.

La corporéité de l’Assemblée n’est pas une chose évidente au premier abord. Mais de même que pour les gendarmes, les Polytechniciens, ou les militaires, l’esprit de corps est vivace. Par-delà leurs divergences, les députés ont le sentiment d’appartenir à un même corps, dont ils partagent représentations, valeurs, éléments de culture, rites et pratiques. Cette corporéité les soude et les rend solidaires, et c’est pour cette raison que la tradition veut que, quelles que soient les circonstances, il faille saluer un député arrivant à la faveur d’une législative partielle, un député rendant son mandat par la démission ou par la mort.

Tradition et dérogeance. Quelle est l’exacte tradition ? Peut-on y déroger ?

La démarche à suivre en de pareils cas n’est pas inscrite dans le marbre. Il appartient au président de séance de prendre ses responsabilités. Lorsqu’un député meurt, de mémoire, la minute de silence n’est pas systématiquement observée. L’adresse sympathique correspond au service minimum, à chacun de lui donner les formes qu’il souhaite. Si une dizaine députés décédait lors d’un attentat, le président de séance pourrait décider d’aller jusqu’à lever la séance !

On peut donc trouver la minute de silence un poil exagérée eu égard aux circonstances qui ont entraîné la mort du député. N’était l’acte criminel du défunt député, on aurait pu comprendre que le contexte psychologique particulièrement éprouvant de Jean-Marie Demange, dont son collègue mosellan François Grosdidier s’est fait lundi le témoin, eût invité les députés à observer une minute de silence pour celui qui, s’étant dévoué au bien public, se fit rattraper par lui. Les suicides de députés sont une chose extrêmement rare : le dernier à l’avoir commis était le général Boulanger en 1891 !

Un déshonneur ? Certains affirment que l’acte criminel doit interdire tout hommage. Si l’on raisonne ainsi, c’est que l’on affirme que tuer, pour un député, c’est se déshonorer. C’est à dire commettre un acte contraire aux devoirs de sa fonction.

On me permettra de m’interroger. Il faut clarifier l’incohérence. Est-ce un député ou citoyen qui a tué ? S’agissant d’une affaire de mœurs, même s’il se trouve que la défunte maîtresse était aussi son assistante parlementaire, on ne peut pas tenir que c’est pour des raisons internes à sa fonction que l’acte a été commis. Et quand bien même cela aurait été, on comparaît toujours devant une cour en qualité de citoyen avant d’autres qualités, car celle-ci est irréductible en France. Elle englobe toutes les autres.

En outre, le serment du fonctionnaire, qui semblerait régir la profession (du moins je ne trouve rien d’autre à quoi se raccrocher), ne prévoit en rien l’interdiction de tuer. Il n’y a que les infractions manifestes à un serment ou à une charte de bonne conduite qui peuvent légitimement conduire à tenir qu’un député a perdu sa vertu de député.

Certes, on peut dire que les députés, votant les lois, doivent être les premiers à les respecter. De la sorte, tout député qui se rendrait coupable d’une infraction, eu égard à sa nature, devrait automatiquement être plus flétri que le citoyen lambda. Mais cela n’engage que les répercussions d’ordre juridique, et vouloir de ses représentants nationaux qu’ils soient virginaux devant la Loi relève de l’utopie la plus destructrice : aucun citoyen français, je dis bien aucun, ne mourra sans avoir de sa vie une ou plusieurs fois commis une infraction, de quelque ordre qu’elle soit.

L’esprit de corps plus fort que le sens de la justice ? En m’interrogeant sur certains commentaires, je me demande si impression n’est pas donnée que les députés ont cherché lundi à protéger un des leurs. A l’inverse d’un de mes commentateurs, je ne crois pas que les députés aient été sous-informés. L’affaire a eu lieu peu avant midi, l’ouverture de la séance a été prononcé à 16h. Au XXIe siècle, en quatre heures, l’informations est déjà réchauffée !

Ce qu’il s’est passé, c’est que l’euphémisme a été de mise. On n’a pas souhaité en séance flétrir un député, et à raison. Le corps a rendu hommage à l’un des siens. Si certains estiment inqualifiable l’acte, qu’ils le fassent devant la presse, en leur nom propre. A cet égard, ce silence faussement respectueux serait beaucoup plus choquant. Il faut satisfaire à la tradition mais ne pas manquer d’être critique.

Les députés ont-ils par le passé pris sur eux de flétrir l’un des leurs ? Si l’opinion publique estime que les députés se protègent et que les caïmans ne se mangent pas entre eux, il ne faut pas oublier qu’il est arrivé des mouvements d’humeur à l’Assemblée. Lorsque le genre du président Grévy, Daniel Wilson, qui payait ses électriciens, jardiniers et consorts en croix de la Légion d’honneur, fut blanchi par la justice au motif que l’acte, certes moralement condamnable, n’était pas pénalement répréhensible, ledit Wilson se rendit tout guilleret à la Chambre des Députés pour siéger. S’ensuivit un fort tumulte sur les bancs, et la Chambre se vida, le président devançant même ses collègues en prononçant la suspension de séance !

Conclusion. Je suis intimement persuadé que la décision de la présidente de séance de lundi fait suite à une réunion de crise du groupe parlementaire UMP. Mon ami Authueil pourrait m’éclairer à ce sujet. Je pense que la décision a été prise en connaissance de cause, c’est-à-dire qu’ils savaient que le meurtre avait été commis. Ce faisant, il doit y avoir un temps pour l’hommage, et un temps pour le sens critique. Faire défaut à ce sens critique constituerait là le vrai scandale. On ne peut pas saluer comme il doit être le geste suicidaire d’un des siens en omettant que celui-ci fut précédé d’un meurtre. C’est là-dessus qu’il faut être vigilant même si, vu la mort des deux protagonistes, la pudeur de ne pas jeter l’opprobre contre des gens morts l’emportera très vite.

J’en tire un autre enseignement : nous sommes très enclins à critiquer nos députés avant même de comprendre les ressorts de leur corporéité et de leur microcosme. Nous les jugeons bien vite sur de nombreux sujets pour lesquels nous concluons à partir de nos logiques proprement extérieures au monde parlementaire, sans faire l’effort de comprendre et de connaître les leurs. De là vient aussi, peut-être, l’incompréhension qui produit en nous de la défiance.

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§ 4 Responses to “La minute de silence à l’Assemblée : suite”

  • authueil dit :

    Je ne saurais tout connaitre, mais à cette heure là, lundi dernier, on n’avait pas encore tous les éléments d’un évènement qui s’est déroulé en fin de matinée.

    Il n’y a pas eu, à ma connaissance, de réunion de crise du groupe UMP.

    Je crois davantage à l’acte mécanique, accompli sans trop réfléchir, par la présidente de séance qui a écouté ce que lui disaient les administratifs qui se tiennent derrière elle à la séance.

    Ceux qu’il faut interroger, Madame Luquiens, directrice du service de la séance et Monsieur Cahoua, secrétaire général de la présidence.

    De toute manière, tous les députés morts en court de mandat ont droit à un éloge funèbre, lu à la tribune de l’Assemblée. C’est LE moment de l’hommage officiel de l’Assemblée.

    Il faut voir dans cette minute de silence une réaction « émotionelle » à l’annonce du décès d’un collègue.

  • JDW dit :

    De savoir si les évènements précis de ce drame étaient connus au moment de cette minute de silence, je n’en sais rien et ne reviendrait pas dessus et considérerai la vision de nick.

    L’assemblée est-elle a ce point déconnectée du peuple ? Est-elle donc une sorte de secte élitiste dont on doit comprendre la psychologie pour critiquer ? Et encore, toi qui dit la comprendre, tu semble la soutenir.

    Lorsqu’un homme bat puis assassine sa maitresse, mère de deux enfants, et lui même avec un fils, non on ne mérite plus les hommages des siens. Le dévouement à la France n’autorise pas à un respect éternel et inconditionnel. Le déni d’une famille quand elle apprend qu’un des leurs qu’elle aimait s’est révélé être capable des pires horreurs est courant, compréhensible, mais pas sain. Dans ce cadre beaucoup plus solennel et plus proche du sentiment d’appartenance à un groupe que de l’esprit d’une famille, cette minute de silence, manque de morale, de sagesse et de respect.

    Oui, j’entends bien ta description des coutumes de l’AN, mais ce n’est pas pour autant qu’elles sont correctes. « On a toujours fait comme ça », t’es sûr d’être au modem toi? :p

    Ah, et on peut ne pas honorer quelqu’un sans pour autant le descendre en flèche. Il est mort, il a tué, brisé sa vie, celle d’une femme, et de trois enfants. C’est la coutume qui aurait dut observer sa minute de silence et laisser le soin au respect de la vie d’ignorer cet évènement pour éventuellement en énumérer les faits en fin de séance…

  • Nick Carraway dit :

    La polémique a désenflé. Le député, eu égard aux circonstances qui ont entraîné sa mort, ne recevra pas l’éloge funèbre « habituel ». Mais je maintiens qu’on ne pouvait pas lui ôter de rendre le service minimum. C’est la tradition.

    Les coutumes de l’Assemblée sont ce qu’elles sont.

    Quoi qu’il en soit, il faut se garder de juger sur de l’émotion. J’y vois encore là, n’en déplaise à mes contradicteurs, une marque bien rapide d’antiparlementarisme compulsif.

  • tiusha dit :

    et pour couronner le tout pratiquement le jour de la lutte contre la violence faite aux femmes…

    l’assemblée serait bien inspirée de mesurer la dimension politique de ses actes, plutôt que de servir de conservatoire de traditions basées sur la société d’avant-hier. Nous avons suffisamment d’institutions qui jouent ce rôle en France, ce n’est certainement pas celui des parlementaires.

    je ne vois pas où est l’antiparlementarisme dans ce genre de critique. Simplement: l’indécence n’a pas sa place sur les bancs des représentants du peuple.

    blog intéressant cela dit, je repasserai

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Fiche

Nick Carraway

Miss Baker and I exchanged a short glance consciously devoid of meaning. I was about to speak when she sat up alertly and said “Sh!” in a warning voice. A subdued impassioned murmur was audible in the room beyond, and Miss Baker leaned forward unashamed, trying to hear. The murmur trembled on the verge of coherence, sank down, mounted excitedly, and then ceased altogether.

“This Mr. Gatsby you spoke of is my neighbor——” I said.

“Don’t talk. I want to hear what happens.”

“Is something happening?” I inquired innocently.

“You mean to say you don’t know?” said Miss Baker, honestly surprised. “I thought everybody knew.”

“I don’t.”

“Why——” she said hesitantly, “Tom’s got some woman in New York.”

“Got some woman?” I repeated blankly.

Miss Baker nodded.

“She might have the decency not to telephone him at dinner time. Don’t you think?”