Hier, le discours présidentiel lors de la cérémonie de commémoration était fort attendu. Ce qui était notamment en jeu, c’était la réhabilitation possible des fusillés de 14-18, réhabilitation à laquelle se sont toujours opposés les présidents jusqu’alors. En 1998, lors de la commémoration pour les 80 ans de l’armistice, Lionel Jopsin avait, au prix d’une jolie polémique, souleve l’idée. Philippe Séguin avait immédiatement rétorqué, avec ironie, que l’on pouvait aussi « réhabiliter les Waffen S.S. »
Faisons un petit point d’histoire. Entre 1914 et 1918, ce sont plusieurs centaines de soldats français qui ont été exécutés par des pelotons français, la plupart du temps après une justice militaire expéditive, voire en pleine tranchée, sans procès du tout. Par comparaison, les mutins de 1917 qui ont été fusillés n’excédaient pas la cinquantaine. Ces « fusillés pour l’exemple », comme on les a appelés, l’ont été pour des motifs divers et parfois flous : désertion, mutilation volontaire, refus de combattre. Pour la plupart d’entre eux, l’expérience de guerre a été d’une violence si inouïe qu’elle a pu déclencher des mécanismes psychiques d’immobilité, d’impossibilité à aller de l’avant ; pour d’autres, il s’agissait de refus manifestes, parfois organisés, à l’exécution d’un ordre d’État-major jugé fou et meurtrier.
Hier, Nicolas Sarkozy a déclaré une phrase qui apparaissait ambigue :
« Je veux dire au nom de la nation que beaucoup de ceux qui furent exécutés alors ne s’étaient pas déshonorés, n’avaient pas été des lâches, mais que simplement ils étaient allés jusqu’ à l’extrême limite de leurs forces. »
Et le président d’inviter chacun à honorer la mémoire des morts de la guerre, de tous les morts, morts au combat, tués à l’ennemi, ou mort au peloton d’exécution. En mettant chacun au même niveau, morts héroïques et morts par lâcheté, Nicolas Sarkozy donnait l’impression de vouloir engager la réhabilitation. Le choix de l’ossuaire de Douaumont, au milieu de douze milles tombes, douze mille victimes, laissait présager d’une telle intention. C’est que Nicolas Sarkozy aime faire ce que les autres ne veulent pas faire, comme par défi.
Aujourd’hui, un communiqué du gouvernement annonce que les fusillés de 14-18 ne seront pas réhabilités « au-delà de la mémoire » ; c’est-à-dire que la République hier a salué leur mémoire, et ce sera tout.
On peut aujourd’hui avec la Ligue des Droits de l’Homme, qui souhaite une réhabilitation juridique au cas par cas, s’interroger sur la pertinence d’une réhabilitation des fusillés.
Perspectives anthropologiques. Un moyen simple de réhabiliter les fusillés serait de prendre pour postulat que le haut-commandement français a perdu pendant la guerre le sens des réalités. Les ordres auraient été farfelus, pris sans considération pour les réalités que vivaient les poilus. Les généraux n’auraient pas hésité à monnayer des dizaines de mille de vies humaines pour avancer de quelques hectomètres.
C’est la vision du grand public. Elle repose sur une distinction totalement artificielle et anachronique : les gentils soldats contre leurs méchants bourreaux qui, loin à l’arrière, dans des châteaux retranchés, jouent la vie de millions de Français comme avec leurs petits soldats de plomb. C’est une vision antimilitariste de mauvais aloi.
Si les soldats n’ont pas été préparés à cette guerre, les généraux ne l’ont pas moins été. Alors certes, on peut rêver de refaire l’Histoire, et dire qu’on aurait dû signer une paix blanche. C’est totalement illusoire. Cette guerre, il fallait la gagner ; c’était une question d’honneur. La Nation, l’intégrité du territoire, voire la survie de la République et de la civilisation, étaient en jeu. Sans doute y a-t-il eu un surplus incroyable de propagande pour augmenter les enjeux. Mais cette guerre, qui est devenue totale, imposait des moyens humains, logistiques et matériels hors du commun.
Des hommes en guerre. Un second argument pour réhabiliter les soldats est d’opposer la force de leur engagement à la réalité vécue du terrain. Parmi les millions de Français mobilisés, combien d’ardents patriotes volontaires et revanchards en face du flot de Français de 20 à 45 ans mobilisés par conscription ? Le rapport est certes largement favorable à des mobilisés malgré eux, et plus encore à partir de 1916, où l’on abaisse la conscription aux classes d’âge 18-19 ans.
Mais l’on oublie aussi que la propagande a été efficace, et qu’elle a été aussi organisée par les soldats eux-mêmes. On « tient » tout : la tranchée, les camarades, son moral, son honneur. La guerre est dure, certes ; on voit les copains tomber, certes ; on mange de la boue, certes. Mais on préfère tout sauf quitter les copains. On y est, on y passera, on reste. Jusqu’à la mort.
Aujourd’hui, deux écoles historiques s’opposent sur les raisons qui ont permis aux poilus de tenir. Pour l’école de Péronne, dont Stéphane Audoin-Rouzeau est l’éminent chef de file, la force du consentement est le ciment de l’armée française. A l’inverse, l’école de Montpellier, avec Rémy Cazals, pense que si l’armée a tenu, c’est à cause de la pression mise par l’État-major. Pas de quartier pour les déserteurs ! On fusille, et ce de préférence les soldats eux-mêmes qui fusillent leurs camarades, à la vue de tous. On n’hésite pas à suspendre les permissions pendant Verdun. L’effet cocotte-minute aurait alors eu des vertus dissuasives.
Un devoir de citoyen. On oublie cependant trop souvent que si l’engagement terrible qui a été celui de nombreuses classes de conscription et ceux des classes plus âgées, représentant plusieurs millions de Français, qu’on a mobilisé sans émotion pour aller offrir leurs torses aux balles ennemies, c’est un devoir de citoyen. Jusqu’en 1997, avec la professionnalisation des armées, mourir pour sa patrie est le devoir de tout conscrit, et de tout Français une fois que la mobilisation générale a sonné.
Les Français qui ont déserté l’ont fait parce que les horreurs auxquelles ils étaient exposés les ont empêchés, pour la majeure partie d’entre eux, d’aller plus loin. Cela n’enlève rien à leur courage. Regarder la mort en face, voir ses camarades tomber comme des quilles, fauchés par des tirs de mitrailleuse ou soufflés par des obus, a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Qui de nous, aujourd’hui, oserait aller au casse-pipe sans trembler ?
Pour autant, les fusillés pour l’exemple ont manqué à un devoir, manqué à l’ordre militaire. En temps de guerre, ce ne sont pas des choses acceptables. Ce n’était pas forcément une raison pour les exécuter, me direz-vous : c’est la raison pour laquelle des procès se sont tenus, procès au cours desquels, eu égard aux événements, on ne leur a certes pas fait de cadeau. Mais à la guerre comme à la guerre…
Hier, à l’ossuaire de Douaumont, Nicolas Sarkozy aurait donné un piètre exemple de respect de l’ordre militaire en réhabilitant les fusillés devant toutes les écoles d’officiers et de sous-officiers. A l’heure où dix soldats français sont morts en Afghanistan, il convient surtout de ne pas donner l’absolution à des soldats qui, en fuyant ou refusant le combat, peuvent mettre en danger toute une compagnie. Sur un théâtre d’opération militaires, on n’a pas le temps de discuter. Les officiers prennent des décisions en amont qui ne peuvent pas être contredites sans tout mettre en péril.
Réhabilitation d’opinion contre réhabilitation officielle. Une réhabilitation officielle est un acte fort. Elle donnerait aux fusillés le statut de « tué à l’ennemi », c’est-à-dire la plus belle fin. Ce serait mettre sur le même plan des soldats qui sont allés jusqu’au bout du combat, avec ceux qui se sont arrêtés, par peur ou par dégoût, jusqu’à l’engagement fatal. Sans faire de la concurrence des héros, on voit bien qu’il y a là un certain problème. On peut envisager de les réhabiliter au motif qu’ils ont été victimes de procès sommaires ; mais ce serait s’engager dans une remise en cause de l’État-major. Pour les réhabiliter, il faudrait salir Joffre, Nivelle, Foch. La République ne peut pas se lancer dans un tel chantier de déconstruction de ses héros nationaux, dont certains ont accédé au maréchalat et ont eu l’honneur d’avoir des funérailles nationales (Joffre et Foch).
Par ailleurs, la République de 2008, profondément pacifiste et européenne, pour qui la violence de guerre n’a aucune signification, peut-elle raisonnablement s’engager sur un terrain qu’elle ne maîtrise pas ? L’État français est aujourd’hui bien incapable de se mettre à la place de l’État français de 1914. Et réhabiliter à l’aune des valeurs qui nous gouvernent aujourd’hui serait totalement anachronique, et ce serait faire insulte à la France de 1914 qui ne réfléchissait pas selon les mêmes modes.
Finalement, la plus belle et la plus simple des réhabilitations est sans doute la réhabilitation mémorielle. Aujourd’hui, parce que la guerre est une infâmie et que personne ne souhaite la faire, ces fusillés ont l’absolution des Français. Pour le peuple, ils sont réhabilités. C’est la même chose pour Seznec. Parfois, quand les faits datent et traînent, ils s’échappent. Et il faut alors accepter que la mémoire devienne histoire. Et l’État n’est pas légitime pour s’engager sur l’histoire.
Et si on parlait aussi de l’incompétence de nombre d’officiers, et notamment de l’Etat-major ! Beau sujet, qui trouverait une résonance pour toutes les guerres où l’armée française a été engagée…
On peut, mais on sait très bien que si l’Etat s’y met, il bottera les fesses de la piétaille des officiers. Jamais l’Etat français ne dira de Clemenceau, de Joffre ou de Foch qu’ils ont été fous. Pour preuve, de tous les généraux, on a pris Nivelle, le plus falot, pour bouc émissaire.
Quoi qu’il en soit, un Etat-Major incompétent se juge après les faits, jamais pendant. En matière militaire, un ordre, même insensé, est un ordre à exécuter. On risque de perdre souvient bien plus à refuser un ordre qu’à l’exécuter, même s’il doit être coûteux en vie.
Durum bellum ; sed bellum.
C DLA BALLE
Plaît-il ?