Claque et séquestration

18 juin 2008 | Société | 4 Réponses

J’apprends ce soir via Authueil que le Conseil de l’Europe souhaite faire abolir, que ce soit en public ou au sein de la famille, les châtiments corporels envers les enfants. En farfouillant de-ci, de là, je trouve quelques bribes d’arguments.

« Aucune religion, situation économique ou méthode d’éducation ne saurait justifier de frapper un enfant, de le gifler, de lui donner la fessée, de le maltraiter, de l’humilier ou de recourir à toute pratique qui porte atteinte à sa dignité » — Le Monde

En bannissant la violence physique — résumée curieusement sous le terme de violence —, le Conseil de l’Europe entend inciter les familles européennes à adopter une « parentalité positive ». On voit clairement la logique qui est à l’œuvre. La parentalité se définit négativement dès lors que la coercition légitime qu’elle exerce devient brutale. Pire, cette brutalité est considérée par certains, pédopsychiatres en tête, comme un échec éducatif, le rebord de l’abîme, vers ce qui, au mieux, fait tomber dans une sorte d’ « aparentalité » — les parents perdant la légitimité de leur statut de parents dès lors qu’ils ne peuvent assurer la mission d’éducation de leur progéniture qui leur est assignée —, au pire vers une brutalisation qu’on s’empresse de qualifier de barbare.

A considérer que toute violence est violence physique, on se donne bonne conscience. Une fois les lanières du martinet tranchées, les claques rangées dans leur boîte, les fessées ravalées au rang de pulsion punitive refoulée par la pression sociale — et Dieu sait que dans le monde de l’enfant-roi, être aux yeux des autres un « bon parent » est une angoisse exacerbée —, chacun trouve la satisfaction d’élever ses enfants de la meilleure manière. Parce qu’on ne les meurtrit pas dans leur chair, nos petits bambins seraient heureux.

A quoi sert une punition ? Outre la comparaison stimulante qu’il est possible de faire entre la punition et la sanction pénale, toutes deux visant à rembourser par une privation une faute commise par un individu, la punition corporelle institution une émotion mixte : la honte. En attentant au corps de l’enfant, on touche à son intime, à son amour-propre, à l’estime qu’il a de lui. On modifie le regard qu’il se porte à lui-même. « Tu es un vilain garçon ! », « Tu fais honte à ta mère ! » : tels sont les ressorts par lesquels la punition et la réprimande abaissent l’estime de soi.

La honte se loge-t-elle uniquement dans cette violation du temple corporel de l’enfant ? Justement non. La honte, comme le pensait Sartre, ne se loge pas dans le rapport de moi à moi-même, mais dans le rapport de moi à autrui. L’enfant a honte devant quelqu’un. En cela, la honte est une émotion typiquement sociale dont l’institution est une forme de contrôle intime des comportements (et en cela, elle s’approche de la culpabilité). En 1946, l’anthropologue Ruth Benedict avait proposé, dans La Chrysanthème et le Sabre, étude de la société et des mentalités japonaises, de classer les sociétés en fonction de la puissance de leur recours à la honte et à la culpabilité pour réguler socialement les activités de leurs membres (les sociétés asiatiques y ayant plus recours que les sociétés occidentales).

Pour revenir aux membres de « Ni claques, ni fessées », ceux-ci classent parmi ce qu’on peut appeler avec raccourci — et oxymore — des punitions positives, les privations de sortie, de quelque sorte qu’elles soient : du simple match de foot prévu avec les copains, jusque, éventuellement, à l’annulation de l’escapade estivale à bord d’une vieille Ford Fiesta le long des routes de Toscane prévue avec les copains. Or, sont-elles moins traumatisantes ?

Il est un fait : aujourd’hui, les jeunes s’agrègent en bandes de copains. Ils ont besoin de ce regroupement tribal, au sein duquel ils construisent les codes d’appartenance, les rapports de hiérarchie, les identités, chacun modulant et retrouvant la sienne dans un rapport dialectique avec le groupe : se fondre dans un groupe pour mieux exister soi-même. Je ne suis pas suffisamment assez historien de l’anthropologie de l’adolescence pour dire que c’est nouveau, ancien, plus exacerbé ou plus recroquevillé qu’avant (et non plus capable de donner une précision temporelle à cet « avant »). En revanche, on remarquera l’extrême sensibilité des adolescents et enfants d’aujourd’hui d’être en groupe et d’être socialement accepté aux yeux d’autrui.

Et c’est précisément là que la privation de liberté par la séquestration temporaire que proposent les anticlaques devient pernicieuse. Qui de la honte devant ses parents ou devant ses copains (ou ses copines, l’abaissement de la virilité masculine devant une fille surajoutant à la honte déjà ressentie par la sanction) est la plus traumatisante ? Dans la cellule familiale, l’intimité et la promiscuité aidant, l’enfant n’a pas besoin de montrer ce qu’il est. Il ne joue pas de rôle. Dans la sphère sociale, le jeu dialectique du masque et du dévoilement, de l’être et du paraître, est possiblement producteur de cette honte, la honte devenant un démasquage violent et subit.

Alors, avant de céder au dogme antifessée par aveuglement devant l’innocuité d’une privation de liberté considérée seulement comme une frustration du désir (car aller à un concert, outre un acte de sociabilité, est également un acte propitiatoire d’une satisfaction d’un désir), réfléchissez à deux fois. D’ici à ce que la fessée fasse les dictateurs, il y a un fossé qu’il est tentant de franchir. Et Dino Buzzati l’a franchi (avec amusement).

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§ 4 Responses to “Claque et séquestration”

  • Aurélien dit :

    Intéressante réflexion mais je ne suis pas sûr que la « honte » soit une bonne approche.

    Au risque de généraliser:

    Selon moi la punition physique a, entre autres, trois défauts:
    - Elle n’est pas comprise, notamment par les plus petits, car elle est immédiate et tombe avant l’explication.
    - Elle entraine une peur du parent de la part de l’enfant, et peut pousser l’enfant au mensonge ou à la dissimulation.
    - Ou au contraire, si elle est le seul moyen de répression utilisée, elle peut être recherchée par l’enfant en manque d’attention.

    La punition par privation ou par réparation, à condition d’être appliquée tôt et de manière cohérente (respecter sa parole de parent), permet d’expliquer à l’enfant, et lui permet donc à son tour de comprendre et d’intégrer un principe plutôt qu’un réflexe. Cela permet aussi de faire correspondre plus facilement la lourdeur de la punition à l’écart de conduite commis. Au final, cela permet à l’enfant, malgré la frustration et éventuellement la honte, d’y voire une certaine justice (essentielle pour un enfant) et de créer un lien de confiance réciproque parent-enfant très solide.

    Au-delà de cette rapide comparaison, je suis convaincu que la violence sur enfant, quelle qu’en soit le degré, qu’elle soit physique ou verbale, est toujours un échec du parent. On pourrait parler de cette honte là également, car elle est toute aussi réelle. C’est tellement incompatible avec ce que sont les enfants, ce qu’ils nous apportent et ce que nous leurs devons, avec leur psychologie aux différents stades de développement, avec leurs idées et leurs interrogations, avec leur amour. Quelle triste défaite contre soi-même que de violenter un enfant.

  • Nick Carraway dit :

    Punition immédiate ? La claque, oui. Mais pourtant, dans les films d’il y a 50 ans, ou dans les films récents montrant les pensionnats des années 50, on voit bien quel est le processus de la punition : le maître voit l’élève commettre son infraction, il lui demande de se lever, et a tout loisir d’expliquer le pourquoi du comment avant de saisir sa règle en fer, de lui demander de rassembler ses doigts, et de frapper. On l’a tous vu au moins une fois, cette scène.

    L’enfant ment-il parce qu’il ne veut pas être frappé ou puni ? J’ai tendance à croire que c’est parce qu’il ne veut pas être puni. On retrouve les mêmes stratégies de dissimulation chez les inculpés devant les juges d’instruction. Mentir pour se protéger, pour ne pas subir la sanction. Mais c’est l’essence même de la sanction qu’il faut appréhender, pas sa nature particulière.

    Il faut une pédagogie de la claque. Ne pas en faire une sanction unique ou automatique. Elle doit s’intégrer dans un système à plusieurs degrés qui trouve une cohérence interne. Le dogme de l’antiviolence use des mêmes ressorts que celui de l’enfant-roi. La mortalité infantile ayant fortement diminué de nos jours, l’enfant acquiert une valeur sacrée. Il est sanctuarisé comme un être qu’on ne doit pas éduquer, mais épanouir. C’est un paradigme totalement différent.

    L’épanouissement d’un enfant fait résonner le modèle libéral et hédoniste, tandis que l’éducation est d’un modèle beaucoup plus paternaliste et autoritaire.

  • Aurélien dit :

    Je reconnais volontiers la scène décrite mais elle correspond plus à ce qu’il se passait jadis dans les écoles qu’à ce qu’il se passe aujourd’hui dans les familles. Le plus souvent la claque ou la fessée est donnée dans l’instant, par impulsion, et paradoxalement c’est un geste très puéril.

    Cette scène est assez réductrice de l’enfance, en faisant oublier, par exemple, qu’un enfant de 2 ans n’a pas la même psychologie qu’un autre de 12 ans. Elle véhicule aussi l’idée que la douleur et la peur/le souvenir de cette douleur permet à l’enfant puni de comprendre et contextualiser son écart de conduite, alors qu’en fait elle ne fait que concentrer l’écart et ses conséquences sur sa propre personne. Dans la scène décrite elle interrompt, et connote négativement, l’intégration de l’explication donnée. L’enfant ne souviendra pas d’avoir commis un écart aux conséquences fâcheuses pour autrui mais pour lui-même.

    Je préfère une approche qui encourage la compréhension, la contextualisation, la « reliance ». Je pense qu’il est plus efficace et constructif de confronter l’enfant aux conséquences de ces actes, de le conscientiser, de lui faire réparer le dommage causé et/ou de le priver de ce qui peut être à l’origine d’un abus de sa part.

    « … frappé ou puni? »

    La frappe est une punition, non?

    « Mais c’est l’essence même de la sanction qu’il faut appréhender, pas sa nature particulière. »

    Certes, sauf que la nature de certaines sanctions peut gêner, contraindre voire empêcher l’appréhension de cette essence.

    « Il est sanctuarisé comme un être qu’on ne doit pas éduquer, mais épanouir. »

    Qui a dit que l’épanouissement ne passait pas aussi par l’éducation? Il me semble que dans cette phrase tu lies très fortement éducation et châtiment corporel, c’est assez réducteur de ce qu’est l’éducation. Il ne faut pas confondre « enfant roi » et « absence de châtiment corporel ». L’ »enfant roi » grandit dans une absence quasi-totale de repères et d’autorité, ce qui peut assez facilement être évité sans pour autant avoir recours à la claque ou à la fessée.

    Pour moi faire preuve de pédagogie, de rigueur et de cohérence c’est de l’éducation au service de l’épanouissement. Je suis convaincu, notamment par mon expérience d’enfant et de père, que toute violence est évitable et n’a aucune valeur ajoutée sur la qualité de l’éducation donnée.

    Et puis dans la violence physique, mais aussi verbale – potentiellement toute aussi dévastatrice – il y a aussi un risque de blessure profonde dans la personnalité du futur adulte. Un risque difficile à mesurer, peut -être très faible, mais je fais souvent cette analogie avec l’alcool au volant: Sur le nombre de personnes qui ont au moins une fois pris le volant en état d’ébriété, il y a eu très peu d’accidents. Sur ce nombre d’accidents, il y a eu très peu de blessés et de morts. Cela n’empêche pas que conduire en état d’ébriété est une infraction grave, un risque pour soi et pour les autres, n’apporte rien d’autre au conducteur bourré qu’une solution de facilité et peut-être évité facilement, à condition d’un effort sur soi, pour limiter le danger sans pour autant atteindre le risque zéro.

    Une personne éméchée devant sa voiture est assez proche du parent tenté de donner une claque à son enfant: elle est persuadée de maîtriser ses gestes, elle est fortement tentée d’ignorer les risques pour elle et autrui, elle a une liste non exhaustive de précédents qui se sont déroulés sans encombre, etc…

    « l’éducation est d’un modèle beaucoup plus paternaliste et autoritaire. »

    Modèle dont l’efficacité n’oblige en rien aux châtiments corporels.

  • arno dit :

    Venez débattre sur mon blog politique http://segoleneroyal2012.over-blog.fr/
    Je vous attend nombreux et nombreuses !!!
    Cela vous diriez-il de mettre un lien entre nos 2 blogs même si nous ne sommes pas d’accord sur tout car j’ai n’ai pas d’oeillère, j’attends votre réponse !!! Merci d’avance.

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Fiche

Nick Carraway

Miss Baker and I exchanged a short glance consciously devoid of meaning. I was about to speak when she sat up alertly and said “Sh!” in a warning voice. A subdued impassioned murmur was audible in the room beyond, and Miss Baker leaned forward unashamed, trying to hear. The murmur trembled on the verge of coherence, sank down, mounted excitedly, and then ceased altogether.

“This Mr. Gatsby you spoke of is my neighbor——” I said.

“Don’t talk. I want to hear what happens.”

“Is something happening?” I inquired innocently.

“You mean to say you don’t know?” said Miss Baker, honestly surprised. “I thought everybody knew.”

“I don’t.”

“Why——” she said hesitantly, “Tom’s got some woman in New York.”

“Got some woman?” I repeated blankly.

Miss Baker nodded.

“She might have the decency not to telephone him at dinner time. Don’t you think?”