Tel était le thème de l’alléchante journée d’études organisée ce mercredi à l’EHESS. Alors que l’on s’apprête dans les tous prochains jours à commémorer, ou du moins se remémorer, la nuit chaude des événements de mai 68, l’EHESS, jadis impliquée, au sein de la VIe section de l’EPHE, dans les chauds événements du Quartier Latin (voir plus bas dans ce billet), convoquait la fine fleur de ses chercheurs pour une journée complète consacrée, non pas à mai 68 stricto sensu, mais aux rapports qu’entretient mai 68 avec les sciences sociales. Un exercice collectif de reflet du miroir.
J’arrive à 9h45. Cela a commencé depuis 9h. J’ai raté l’introduction de la Présidente, Danièle Hervieu-Léger. J’arrive en pleine introduction de la première table ronde, prononcée dans un silence religieux par le vénérable philosophe Claude Lefort. Au moment où je m’installe, Claude Lefort (à g. sur la photo) revient sur ses rapports avec Raymond Aron, son directeur de thèse. Lefort était communiste, engagé dans mai 68 ; Aron était pour l’ordre établi, et avait engagé son centre de recherche dans l’inactivité militante. Il termine son allocution par une petite analyse sur la démocratie et l’héritage de mai 68 : la démocratie, ce n’est pas qu’un agencement d’institutions, c’est également un « surgissement de revendications« . « Une démocratie figée est une démocratie malade« . C’est dans cet activisme démocratique que, selon Lefort, on reconnaît encore aujourd’hui l’empreinte de mai 68.
Les applaudissements sont déférents sans être fanatiques. Marc Abélès (à d. sur la photo), co-organisateur de la journée d’études, transmet l’animation des débats à Michelle Perrot (Paris 7), présidente et animatrice de la première table ronde, intitulée « Approches de l’événement« , qui appelle à venir la rejoindre les premiers intervenants qui auront la difficile tâche d’élaguer la broussaille épistémologique. Il est 10h. Quelles approches de mai 68 pour les sciences sociales ? Comment appréhender l’événement ? A côté de moi, le philosophe et historien Philippe Artières, sapé comme Boney M, se lève et va rejoindre l’estrade de l’amphithéâtre.

Michelle Perrot prend le micro sur pied et pose les règles : quinze minutes maximum par intervention, les question après. Personne ne dépasse, sinon elle coupe le sifflet. Puis elle propose une introduction. Qu’est-ce que mai 68 ? Une « brèche » ? Etait-ce « inévitable » ? « Imprévisible » ? Quelles « conséquences » ? Autant de questions qui, selon Michelle Perrot, éloignent de l’événement lui-même, en l’insérant dans une trop longue chaîne causale.
- Philippe Artières (CNRS) prend le premier la parole. A pas de rôdeurs, il veut gravir la colline de mai par l’Histoire. Après des marques de lyrisme et de déférence envers Claude Lefort et Michelle Perrot (sa directrice de thèse), que je dois avouer assez inhabituelles chez lui, Artières commence sa magistrale démonstration. S’appuyant sur le récent ouvrage collectif qu’il a co-dirigé avec Michelle Zancarini-Fournel, l’une des meilleures sommes produites sur mai 68 depuis le début de l’année, il évoque sa conception de l’événement et les nouvelles pratiques de traitement que cela lui inspire. Suivant Foucault, il pose mai 68 comme une « hétérotopie« . Mai 68 ne se situe pas là où il doit être. Il est à la fois dans l’Histoire, inséré dans une chaîne causale, mais il est à la fois Histoire propre et chaîne causale. Après réflexion, j’engrange cette précieuse notion d’hétérotopie pour mes recherches sur les scandales politico-financiers, et me dit, qu’en fait, mai 68 comme bien d’autres sujets, est un sujet-nœud, un épicentre duquel partent des thèmes de recherche radicalement différents entre eux. Un objet d’histoire, en quelque sorte. Ce faisant, il veut s’intéresser non pas à l’exceptionnel de mai 68, mais à l’ordinaire. Il prend pour cela l’image de la manifestation. Dans une manifestation, celui qui manifeste ne voit rien : ni la tête cortège, ni celui qui est à côté de lui, ni les slogans qui flottent au-dessus des têtes, parfois au-dessus de la sienne propre. Le seul que l’on voit, c’est celui qui est devant soi, et on le voit de dos. Artières « refuse de regarder les acteurs de dos » comme de gloser sur Cohn-Bendit. Ils préfèrent ceux qui « marchent » à ceux qui « portent les slogans« . Marc Bloch et Lucien Febvre sont ressuscités.
- Jean-Louis Fabiani (EHESS), sociologue et philosophe, prend ensuite le micro. Il veut parler de la sociologie. Il pose immédiatement une question provocatrice : « La sociologie française a-t-elle survécu à mai 68 ?« . Il reprend pour cela un récent article de Pierre Grémion. S’il le suit, il doit conclure avec lui que les « sciences sociales en majesté » ont été congédiées en 1968. Effectivement, a posteriori on se rend compte que la coupure se situe à peu près dans ces eaux-là, puisque le dernier grand moment des humanités française qui rayonnent à l’étranger, c’est le moment structuraliste, qui décline au début des années 80. Entre 1958, date de la création de la licence de sociologie, et 1968, la sociologie française vit un moment actif et constructeur (création notamment de la Revue française de sociologie). La sociologie est insérée dans les réseaux administratifs car elle doit s’installer dans le champs universitaire légal français. Pour Grémion, 1968 est alors une « carbonisation » des institutions sociologiques françaises. En effet, poursuit Fabiani, le moment planificateur de la sociologie française disparaît brusquement avec mai 68. Le dialogue entre institutions sociologiques et haute administration est brusquement rompu.
- Cyril Lemieux (EHESS), sociologue spécialiste de la question des médias et des pouvoirs, revient quant à lui non pas sur l’institution sociologique, mais sur une approche sociologique des médias. Quel a été le rôle des médias pendant mai 68 et quelles conséquences l’événement a-t-il eu sur la pratique journalistique ? Il remarque qu’en fait, les journalistes au moment de mai n’ont pas été particulièrement sensibles à la « critique idéologique d’extrême-gauche » mais ont été pris dans une course professionnelle. Le mai 68 des journalistes est en fait empreint de revendications syndicales comme le mai des ouvriers plutôt que d’un acharnement à changer de paradigme comme le mai des étudiants (c’est moi qui poursuis l’analyse).Il développe pour se faire deux points. D’abord, il revient sur l’analyse des médias sous mai 68. Mai 68 marque la suprématie de l’audiovisuel sur la presse écrite. L’audiovisuel devient le « centre de gravité du système médiatico-politique« . J’irais même jusqu’à dire qu’il l’a durablement créé, car je ne vois pas dans quelle mesure il est possible de dire qu’il y ait eu un système médiatico-politique jusque alors, surtout avant-guerre, même si de nombreux hommes politiques ont été hommes de presse (Georges Clemenceau et André Tardieu, par exemple). Les médias ont réussi, avec mai 68, à installer l’idée que l’événement concernait tout le monde, même ceux qui n’y participaient pas. Le recours au reportage en direct, aux flashes spéciaux et aux émissions spéciales pour avoir une couverture totale, y a à mon sens fortement contribué. Le traitement de la Coupe du Monde de Football m’en semble d’ailleurs directement inspiré : la grille de programmes y est alors entièrement dévolue au football, sur la trame des divers formats audiovisuels (match de foot, analyses professionnelles, magazines d’informations, programmes légers et rapides de visionnage des moments cocasses ou spectaculaires, etc). « Les médias ne nous disent pas quoi penser, mais ce à quoi il faut penser« . La citation n’est pas de lui, mais j’applaudis dans ma tête. En effet, l’effort de synchronisation nationale permet à l’audiovisuel de tout raconter en direct, et donc de faire vivre mai 68 même sur l’île de Bréhat ou dans les causses du Gévaudan.Il revient ensuite sur la crise de l’ORTF. Il remarque que les grèves des journalistes sont plus dues à des revendications qu’à des idées d’extrême-gauche. D’ailleurs, la percée de l’idéologie d’extrême-gauche n’est pas au cœur de mai 68, mais en est la conséquence. Mai 68 a fait pénétrer l’extrême-gauche dans le milieu journalistique. De nombreuses publications, Charlie Hebdo en tête, sont nées de l’esprit de mai. Cette nouvelle presse des années 70 tente d’imposer un nouveau modèle de gestion, centré sur l’autogestion, comme dans les sociétés de rédacteurs. La plupart périclitent à l’orée des années 1980. Mais elles laissent en fait un héritage : des pratiques journalistiques. Il en exhume cinq :
- le journalisme d’investigation : avec mai, les journalistes veulent chercher la vérité cachée et le secret de la République
- la déformalisation des rapports sociaux : les médias adoptent une « rhétorique de la désinvolture« , en adoptant un ton lâché, parfois racoleur et people, pour traiter de sujets sérieux.
- la publicisation de l’intime et de l’ordinaire : la part belle faite aux témoignages de manifestants lambda comme sources d’informations et de formats a poursuivi son cours. Pour Cyril Lemieux, Bas les Masques et Ça se discute proviennent de cet héritage là.
- l’inventivité formelle : des publications comme Bazooka, Actuel, ont été réinvesties par le marketing
- les usages des sciences sociales : l’approche sociologique a renouvelé l’approche du sport et des faits divers dans la mesure où l’on s’intéresse au statut, au milieu social des acteurs dont on raconte les aventures ou les malheurs
- De l’intervention de Boris Gobille (ENS Lyon), je retiens la notion de « défatalisation du monde » comme moteur de mai 68. Dès lors qu’on est persuadé de la non-immuabilité de la marche du monde, toute révolution, si elle est organisée, a de grandes chances de réussir.
- Perrine Simon-Nahum (CNRS-EHESS) clôt la première table ronde. Elle devait initialement proposer sa communication sur le mai 68 de l’EHESS (alors encore VIe section de l’EPHE) à 18h45, en clôture de journée, mais la défection de Serge Audier l’a forcé à investir cette première table ronde. C’est dommage, car la communication, brillante et drôle, faisait un peu tâche. Elle se demande si l’on peut « juger des effets de mai 68 sur l’École« . Elle remarque qu’en fait, mai 68 n’a pas été le grand ébranlement qu’on aurait pu imaginer, mais qu’il a fondé tout le projet pédagogique et le fonctionnement de ce qui allait devenir l’EHESS. Au niveau des contenus intellectuels, la césure surgit en fait entre 1974 et 1985. Mais mai 68 change en fait, à ce niveau là, la perception qu’ont les chercheurs de leur rôle social. Après mai 68, les directeurs d’études (ceux qui dirigent les petits étudiants gentils) animent le « moment philosophique » : ethnologues, anthropologues, sociologues, linguistes. C’est la période où Barthes et Lévi-Strauss rayonnent.Y a-t-il eu un ébranlement intellectuel pendant les événements ? Perrine Simon-Nahum remarque que les séminaires s’arrêtent fin avril. Sans doute par mesure de sécurité ou peut-être pour laisser aux étudiants le loisir d’aller manifester. Seul un séminaire, courageux, poursuit jusque fin juin : éclat de rire général dans l’amphithéâtre. L’année suivante, dans le programme des enseignements, on note quelques changements : le séminaire de Claude Lévi-Strauss a été amélioré par un comité dans lequel figuraient des étudiants. Un professeur assure même prendre des notes pendant les exposés de ses étudiants, pour les intégrer dans ses publications ! Nouvel éclat de rire généralisé dans l’amphithéâtre qui, pour information, comporte trois à quatre fois plus de professeurs et de collègues que d’étudiants. Tiens, j’ai comme l’impression que derrière l’humour, y’avait de la gêne… (cynisme provocateur).
Elle poursuit ainsi en développant trois questions qui se posent après mai 68 pour l’enseignant et non moins chercheur :
- Qu’est-ce que chercher ? Elle remarque qu’à partir de mai 68, le chercheur devient héros de sa recherche. Il veut absolument mettre fin à son anonymat (cf. le rôle social). C’est le début de l’égohistoire (concept forgé par Gérard Noiriel), l’histoire teintée d’engagements personnels comme Michelle Perrot et la cause des femmes.
- Qu’est-ce qu’enseigner ? Perrine Simon-Nahum remarque qu’on cherche plus à considérer la recherche comme un long processus, un work in progress, qu’à en tirer des connaissances trop rapides. L’accumulation des faits est réfutée au profit d’une compréhension de ceux-ci. Je divague alors et me demande où est-ce que je me situe actuellement. Suis-je trop la tête dans le guidon à dépouiller mes sources pour comprendre le scandale ?
- Qu’est-ce qu’écrire ? L’interdisciplinarité devient principe moteur. Elle conduit alors quasi naturellement à une clarification des concepts, car les termes employés dans telle discipline n’ont pas forcément de sens, ou la même signification, dans une autre. Un grand lexique des sciences humaines est envisagé avant d’être abandonné sous la masse de travail et l’intérêt de celui-ci. L’écriture des années 70 et 80 devient porteur d’individualisation, même au sein d’un collectif. Ainsi prend-elle l’exemple de la trilogie épistémologique collective dirigée par Jacques Le Goff et Pierre Nora, Faire de l’histoire. A l’intérieur d’un ouvrage collectif mû par une dynamique interne, les articles sont individuellement signés. Ce ne sont plus des collaborations à X mains.Je dirais à ce sujet qu’en fait, tout le cheminement de l’écriture historienne est celui de la mise en avant du moi de l’écrivain. Avec Michelet, on assiste au règne du moi hyperbolique, de l’historien se confondant avec sa publication ( »J’ai fait mon livre autant que mon livre m’a fait », dit Michelet), s’engageant physiquement dans son entreprise d’écriture. Cette histoire, proche de l’exaltation du patriotisme, est fortement récusée par l’histoire méthodique de Seignobos et Langlois. Fortement empreinte de positivisme, cette histoire cherche à se rapprocher le plus possible de la science historique, en établissant des faits vrais au moyen de la critique méthodique. Comme le scientifique, elle exige donc de l’historien un retrait total. Il ne doit être qu’un révélateur, transmettant l’histoire par sa plume. La fonction de l’histoire est alors cumulative, comme résumée dans l’équation :
H = P + p
H : Histoire
P : Passé de l’histoire
p : présent de l’historien (avec p = 0, dans l’idéal)Avec les Annales, cette méthode vole en éclats. L’histoire n’est pas une science et l’histoire ne peut pas se borner à établir des chronologies politiques. Le terrain de l’historien est labouré en profondeur par Bloch, Febvre, Labrousse, Braudel, et consorts, et l’égohistoire des années 70 n’est que le troisième avatar de l’École des Annales. Le moi est assumé. L’historien construit ses sources et son sujet. Il ne perd pas sa distance critique, mais ne porte pas la suspicion policière en bandoulière. L’histoire est donc un quotient plus qu’une somme, un rapport entre l’historien et son objet d’étude. La fonction de l’histoire devient différentielle :
H = P/p
avec p ≠ 0 sinon la division est impossible
La table ronde se termine alors, et Michelle Perrot offre à l’audience quinze minutes de questions… A suivre…
[PS : Si Marion a tout lu jusqu'au bout, je m'engage à... elle le saura. Les photos sont d'André Gunthert.]
Merci pour ton compte-rendu. Je trouve tes analyses de fin un peu trop abstraites et auto-analytique, mais stimulantes. Ces formules viennent d’où ?
Marrou, De la connaissance historique, 1964
Wow, y’en a qui lisent leurs classiques ici…
1975, pas 1964
Et qui sont pointilleux…
Voir sur mon blog la vidéo de l’essentiel de l’intervention de Lefort:
http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/05/07/699-mai-68-un-evenement-politique
C’est dommage que le son soit si faiblard. Et dommage aussi que tous les intervenants n’aient pas su parler dedans. Liora Israël avait le micro dans la bouche, le preneur d’image était obligé de mettre son casque continuellement pour vérifier qu’il n’y ait pas saturation ;-)
Merci pour cette vidéo. Y en a-t-il d’autres ?
[...] œHop, deuxième partie du compte-rendu de cette journée d’études. [...]
[...] de gauche ou d’extrême gauche, dont Hara-Kiri ou Charlie Hebdo. J’en ai parlé ici. Une rhétorique qui avilit l’action publique au moyen d’un ton irrévérencieux, [...]