Les ravages de l’occidentalisme

1 mai 2008 | Société | 7 Réponses

J’en avais parlé dans ce billet, et notamment dans ce passage :

La raison principale ? Les droits de l’Homme ne sont pas universels, ni logiques, ni évidents, ni quoi que ce soit. Il y autant d’arguments valables à prôner la liberté d’expression qu’à la réduire par la coercition. Autant de raisons pour accepter la pluralité des idées qu’à vouloir un monisme idéologique. Autant de raisons à accepter la diversité dans ses diverses manifestations qu’à vouloir un peuple et une Nation unis et identiques en tous points. Les droits de l’Homme ne sont pas un donné, mais un construit. Une idée, une ambition, un paradigme politiques. Et comme tout paradigme, il n’est circonscrit qu’à ceux qui y adhèrent. On peut jeter l’opprobre sur la Chine, mais alors il faut reconnaître son occidocentrisme.

En lisant une tribune de la philosophe Chantal Delsol, je me félicite de lire une analyse similaire à la mienne. A savoir : l’Occident est trop centré sur lui-même.

C’est un reproche vieux comme Hérode. L’Occident, berceau de la civilisation mondiale, a toujours considéré le monde avec ses yeux. L’Autre est étranger aux yeux de l’Occident sans que l’Occident estime être étranger aux yeux de l’Autre. Cette structure mentale de l’altérité conditionne encore aujourd’hui la plupart des réactions politiques et des dogmes établis.

L’Occident commet en effet de graves erreurs sur la Chine et sur la structure anthropologique de son système politique. Celui-ci est en effet équivalent à deux aires, l’une géographique, l’autre historique. La Chine considère l’humain comme un être perpétuellement immature qu’il faut élever sur l’autel de la Rationalité et de la Civilisation. On reconnaît par là le discours que portait Jules Ferry à propos de l’aventure coloniale ( »Si nous avons le droit d’aller chez ces barbares, c’est parce que nous avons le devoir de les civiliser. (…) Il faut non pas les traiter en égaux, mais se placer au point de vue d’une race supérieure qui conquiert.« ). Mais c’est également le modèle qui s’est développé dans toute l’Amérique Latine. Le foco, foyer insurrectionnel commun à la grande majorité des guerrillas latino-américaines, impose une conscience du dehors. Le chef de la guerilla est un père dont l’objectif est de porter à maturation ses guerilleros.

Les contempteurs de ce modèle anthropologique du social diront que c’est là la porte ouverte au totalitarisme. Il y a en effet dans ce projet d’éducation des masses une composante commune au léninisme, notamment. A la seule différence, fondamentale, près : les moyens de parvenir à cette structure anthropologique. Chantal Delsol, en bonne disciple d’Hannah Arendt, revient sur la distinction aujourd’hui presque oubliée entre totalitarisme et autocratie :

Le communisme (comme le nazisme, d’une autre manière) répondait à une volonté utopique de refaçonner autrement le monde humain. De refaire l’homme, ou, comme aurait dit Rousseau, de le «renaturer ». Il y avait là une idée profondément terroriste, parce que destructrice de réalité. [...] Il n’en va pas de même pour une autocratie, ce qu’est la Chine. Il s’agit là d’un régime politique historiquement bien connu. Il ne se fonde pas sur la volonté de nier l’humain réel et de le transformer en quelque ange improbable. Il s’enracine seulement dans une vision de l’homme qui n’est pas la nôtre. Il considère le gouvernant comme un père, les gouvernés comme des gens immatures qu’il faut mener à la vertu préalablement définie, avec bonté et fermeté.

On a oublié ce qu’était un totalitarisme. L’épisode de la Shoah a tellement commotionné la société occidentale qu’elle lui en a fait perdre tous ses repères. Le totalitarisme est devenu le spectre du mal ; et comme tout spectre, il a des contours flous et angoissés, ce que montrent parfaitement l’apparition des Reductio ad Hitlerum ou autres Points Godwin, ou l’empressement affolé de certains, particuliers ou organisations mondiales, à vouloir trop sommairement qualifier des hécatombes liées à des agissements humains comme génocides, en ne prenant que l’argument du nombre sans celui de la conception philosophique même du génocide. Et c’est précisément parce que la notion de totalitarisme s’est perdue dans les hauteurs de l’angoisse et dans l’infini du passé révolu que les approximations et anachronismes reparaissent de manière flagrante.

Deux structures anthropologiques du modèle social s’opposent. D’un côté, la structure chinoise, paternaliste et autoritaire, pour qui l’autorité politique est la garante d’un modèle nomographique de valeurs et d’attitudes qu’il faut diffuser aux masses pour les rendre civilisées. De l’autre, la structure occidentale, libérale et hédoniste, pour qui l’homme ne doit pas vivre contraint mais trouver lui-même les voies nécessaires à son épanouissement. On pourrait presque parler de modèle idiographique. Deux structures didactiques entrent alors en conflit : la structure nomographique, qui définit des normes anthropologiques, un modèle auquel se conformer, et une structure idiographique, qui a la particularité de définir l’indéfinissable, en fait une multiplication à l’infini de modèles anthropologiques, celui de l’épanouissement personnel.

Rien d’insurmontable dans ce choc de paradigmes anthropologiques s’il n’y avait pas une lutte de préemption de l’un sur l’autre. Mais l’Occident a ceci de particulier qu’il rejette au final une certaine forme de relativisme culturel, de considérer avec Savinien Cyrano de Bergerac, Voltaire, ou Montesquieu, qu’il puisse y avoir d’autres mondes ou d’autres sociétés fondées sur d’autres valeurs et d’autres conceptions, et qu’il n’y a pas de supériorité déclarée des unes sur les autres.

Chantal Delsol avance d’ailleurs un argument bougrement intéressant :

En mettant l’accent sur les valeurs asiatiques, la déclaration de Bangkok de 1993 confirme sa conviction de l’universalité des droits de l’homme, mais insiste pour affirmer la diversité de son interprétation, dans des contextes culturels et historiques différents. Certains pays asiatiques, comme Singapour, ont mis en valeur une incompatibilité entre la démocratie libérale et les valeurs asiatiques. Au fond, la spécificité de l’Occident, ce n’est pas la défense des droits de l’homme, mais la défense des droits de l’homme comme individu. Et les convictions anthropologiques chinoises, et aussi musulmanes d’une autre manière, sont enracinées dans le holisme, ou vision de la société comme communauté : l’individu n’y existe vraiment comme valeur que dans son groupe, sans lequel il perd sa signification.

J’avais donc tort de penser que les droits de l’Homme n’étaient pas universels. Ils le sont, mais leur interprétation ne l’est pas. Ce qui tend au final à démontrer que le spectre du totalitarisme est très globalement dissipé à l’heure actuelle, car les grandes aires culturelles ont une pensée philosophique et anthropologique centrée sur l’homme. Qu’on propulse l’homme vers la sanctuarisation de son être même comme c’est le cas en Occident ou qu’on considère qu’on peut le tuer de manière légitime et légale, c’est une même chose. L’homme n’est pas nié en tant qu’individu.

J’ai souvent eu l’occasion de constater les obstacles de tels paradigmes dans des conversations ou des cours. J’avais l’année dernière un enseignement sur la littérature précoranique, et je me suis rendu compte, avec tristesse, que beaucoup d’islamologues français butaient contre cet horizon indépassable de l’Altérité. Des amis aussi, incapables de penser la question du voile (pas du voile à l’école, du voile) ou des rapports hommes/femmes dans l’aire islamo-musulmane autrement qu’avec les conceptions occidentalistes de la liberté. Ce qui m’inspire le plus de souci n’est pas que d’autres visions ne trouvent pas grâce à leurs yeux, mais qu’elles vont jusqu’à être inconcevables. On n’arrive pas à se représenter que d’autres modèles anthropologiques puissent exister, que le discrédit du sexe ou du corps féminin montré puisse être autre chose qu’un retard civilisationnel, ou que le monisme idéologique chinois puisse procéder d’une conception particulière de la pensée politique. Deux mondes qui se comprennent mais se dénigrent, je ne sais pas où cela peut mener. Mais deux mondes qui ne se comprennent pas ?

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§ 7 Responses to “Les ravages de l’occidentalisme”

  • marion dit :

    On peut fermer les yeux sur beaucoup de choses au nom du relativisme moral… c’est une bien mauvaise excuse.
    Sur les modèles de société qui s’opposent, les deux paradigmes anthropologiques semblent vrai.
    En ce qui concerne le droit, d’un côté nous avons la Chine paternaliste, sévère, axée sur la communauté, avec une sorte de droit batard héritage du confucianisme, du droit impérial et du système normatif du PC. Alors effectivement, on peut considérer que c’est simplement cet héritage différent du notre que nous devons respecter. Mais prenons par exemple les procédures collectives. Aujourd’hui beaucoup de procédures d’expropriation de terres de paysans se font au nom du principe collectif de l’Etat. On peut les justifier en respectant le sacro saint principe de respect de l’idée de communauté et de paternaliste juridique qui existe en Chine. Seulement ces expropriations ne se font plus pour l’Etat mais pour l’interêt financier d’un petit nombre de caciques du parti (qui ont bien intégré les principes occidentaux!). Le relativisme devient plus délicat.
    Pour le droit musulman beaucoup de juristes se heurtent aussi à cet « horizon indépassable » … Mais en étudiant le droit pénal de certaines sociétés, et surtout le volet répression, difficile de rester stoïque. Dès lors que l’on critique la répression rampante en France sans complexe, je ne vois pourquoi il faudrait en avoir pour juger celle de certains pays de droit islamique.

  • Nick Carraway dit :

    Le problème de l’Occident est qu’il est pernicieux au point de penser son modèle comme l’étalon de tous les autres. Il l’étudie à son aune, qu’il considère comme normale, comme la norme du bon sens. Et si notre modèle libéral-hédoniste était en fait plus vicieux qu’un modèle autoritaire et coercitif ? C’est la dialectique de la liberté et de la contrainte, que tu as dû apprendre en philosophie du droit : n’est-ce pas en étant contraint que je suis libre ? Alors certes, le modèle libéral est loin d’être libertaire et comporte un enclos coercitif pour encadrer cette liberté, mais enfin ? Notre champ n’est-il pas trop vaste ?

    On juge la répression rampante dans le droit islamique en adoptant le point de vue d’une société qui, brutalisée par deux conflits mondiaux, a décidé d’euphémiser cette violence d’Etat, jusqu’à la proscrire et à la remplacer par des mesures d’une violence tout aussi rare. La prison à perpétuité, qui donne la bonne conscience de ne pas condamner à mort, est d’une rare violence : faire mourir en prison est une sottise, tant morale que politique, car une exécution capitale est une réactualisation de la puissance de l’Etat sur l’activité des hommes. C’est un acte qui choque et dans le bon sens, car il restaure l’autorité et la puissance de l’Etat. Le droit pénal me semble plus que tout autre champ législatif celui où l’on reconnaît le mieux une société, car on peut sentir poindre son rapport à elle-même et à l’homme.

    Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur certaines choses. Il s’agit de se demander parfois pourquoi c’est toujours l’Occident qui donne des leçons au monde. Est-ce parce que nous sommes les seuls à ne pas adopter un relativisme culturel prôné par des hommes dont nous clamons tous les jours notre fierté et dont nous nous réclamons de l’héritage ? Ou bien est-ce parce que notre modèle ne souffre d’aucun vice ni donc d’aucune critique ?

  • marion dit :

    La répression n’a pas soudainement été remplacé par une autre du fait des deux conflits mondiaux.
    Certes, après la seconde guerre mondiale les juridictions ont crée des « principes fondamentaux » en les mettant tout en haut dans notre système normatif (le CE regorge d’arrêt en la matière), par volonté d’absolution, par volonté d’instaurer une certaine sécurité juridique.

    Mais en ce qui concerne le droit pénal, l’évolution est bien plus lente et plus compliqué que cela, dans tous les pays européens et anglo saxons.
    Le droit pénal que j’évoquais en droit islamique comprends des peines corporelles ou des systèmes de preuves que nous utilisions… au moyen âge.
    Il n’est pas question ici d’adopter un point de vue occidental pour juger le système musulman dominé par la loi religieuse que personnellement je trouve attardé. Ce jugement est à faire sans complexe, sans occidentalisme, puisqu’il s’applique à certain volets du droit américain, et de notre propre droit ( que je trouve également attardé dans certains domaines, sans aller jusqu’à parler de pratiques moyennageuses). Tu as raison lorsque tu écris que le droit pénal est un bon indicateur du rapport d’une société aux hommes, je pense même que c’est le meilleur. La France est régulièrement condamnée par la CEDH pour son droit pénal et particulièrement pour les conditions de détention qu’elle impose à ses détenus.

    En ce qui concerne notre modèle « libéral-hédoniste », qui pencherait plutôt sur le second terme je ne suis pas d’accord.
    Notre modèle européen est bien libéral, mais l’enclos coercitif est plus important que tu ne le crois. Une des premières choses que l’on apprend aux jeunes juristes c’est bien que « la loi libère »… Sauf que « l’oppression » juridique a changé de camps, depuis 1981 et les lois Badinter elle est du côté des victimes, ce qui a pour conséquence d’alourdir les répressions.

    Je ne crois pas à cet occidentalisme dont tu parles. Pour moi ce n’est que du communautarisme, voir de l’ethnicisme. On juge avec autant de hauteur et de mépris l’éléction italienne qui vient d’avoir lieu, que l’on juge les chinois pour le Tibet. Chinois que l’on juge et que l’on condamne d’ailleurs en oubliant de condamner les propos de nos contemporains sur le colonialisme. Il n’y a qu’à voir comment tout les politiques se sont arrachés l’héritage d’Aimé Césaire, héritage que pour certains ils ne connaissent pas, voir qu’ils piétinent au quotidien.

    La comparaison des systèmes est bien entendu nécessaire, mais si celle des philosophes ou des sociologues s’arrête au simple examen empirique (d’où la question que j’ai posé à quoi sert ta constatation si ce n’est pour fermez les yeux sur les travers des autres modèles?), celle des juristes doit aller plus loin, s’inspirer de ce qui semble efficace, rejeter ce qui ne l’est pas. C’est pour ça que je récuse cette idée de réserve fondée sur le relativisme qui nous obligerai à retenir nos jugements sur les autres systèmes.

  • Aurélien dit :

    Si je peux me permettre…

    @Nick:

    « Le problème de l’Occident est qu’il est pernicieux au point de penser son modèle comme l’étalon de tous les autres. »

    Les autres modèles ne font-ils pas de même?

    À mon sens tu relèves un trait du caractère humain, et non seulement occidental ; une approche de l’autre que l’on retrouve aussi bien au niveau de l’individu que des modèles de sociétés. Nous sommes tous persuadés, à tort ou à raison, d’avoir suffisamment de cartes en main, sinon toutes, pour pouvoir juger l’autre. Et tous, nous brûlons systématiquement les étapes d’appréhension, de compréhension, de « contextualisation » de l’autre. Nous en sommes d’ailleurs souvent incapables pour nous-mêmes, faute de connaissances, de recul et de vécu. Ce n’est pas un défaut uniquement occidental. Toutes les civilisations existantes sont dans une telle incapacité parce qu’aucune n’a su encore inventer et enseigner une pensée qui comprend, « contextualise », respecte et relie à la fois les modèles de société et les individus.

    @ Marion
    « C’est pour ça que je récuse cette idée de réserve fondée sur le relativisme qui nous obligerai à retenir nos jugements sur les autres systèmes. »

    Selon moi la réserve et le relativisme en question sont indispensables à un jugement équilibré, sur soi et sur les autres, qui seul peut clarifier, harmoniser l’interaction entre les systèmes et donc entretenir la possibilité d’un réel progrès pour l’ensemble comme pour les parties.

  • Mathias dit :

    « La prison à perpétuité, qui donne la bonne conscience de ne pas condamner à mort, est d’une rare violence : faire mourir en prison est une sottise »

    La prison à perpétuité est en moyenne de 23 ans en France.

  • FrédéricLN dit :

    Bon billet amha, quoique un peu tortueux, il resurgira peut-être en plus bref et net dans un mois ou deux.

    En un peu tortueux également, du Obama :

    « Je crois qu’il nous faut admettre que nous pouvons ne pas avoir raison en tout, que notre religion à nous n’a pas forcément le monopole de la vérité, et qu’il nous faut être capables d’écouter les autres. Vous savez, je crois qu’une des tendances qu’on voit aujourd’hui, et qui fait tant de dégâts en politique intérieure comme internationale, c’est cet absolutisme qui est, en quelque sorte, dans l’air du temps. » (25 septembre 2006)

  • [...] systèmes de représentation. Je l’avais déjà montré au moment du passage houleux de la flamme olympique. La même pathologie se reproduit avec la [...]

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Fiche

Nick Carraway

Miss Baker and I exchanged a short glance consciously devoid of meaning. I was about to speak when she sat up alertly and said “Sh!” in a warning voice. A subdued impassioned murmur was audible in the room beyond, and Miss Baker leaned forward unashamed, trying to hear. The murmur trembled on the verge of coherence, sank down, mounted excitedly, and then ceased altogether.

“This Mr. Gatsby you spoke of is my neighbor——” I said.

“Don’t talk. I want to hear what happens.”

“Is something happening?” I inquired innocently.

“You mean to say you don’t know?” said Miss Baker, honestly surprised. “I thought everybody knew.”

“I don’t.”

“Why——” she said hesitantly, “Tom’s got some woman in New York.”

“Got some woman?” I repeated blankly.

Miss Baker nodded.

“She might have the decency not to telephone him at dinner time. Don’t you think?”