Ah la télévision. Rempart de l’ordre bourgeois. Elle nous gave de sucreries publicitaires que nous nous empressons d’engloutir. Elle nous aliène, nous rend captifs, dans tous les sens du terme. La télévision, fossoyeuse de la culture et de l’intelligence, immonde bassine à crétineries virtuelles dont on nous gave à coups d’entonnoirs.
Quand on est révolutionnaire, on hait la télévision. En ces temps de commémoration de mai 68, on se rappelle de toutes les critiques adressées à l’ORTF, télévision d’État. « La police vous parle tous les soirs à 20h » : TF1 ? Non, l’ORTF. La télévision comme vecteur lénifiant d’abrutissement des masses, erase and rewind dans ton cerveau pour t’imprimer un nouveau message. « La voix de son maître« , comme disait une autre affiche.
Les années 80, la libération ?
Oui, et non. Multiplication des chaînes, ouverture du câble et du satellite, libéralisation des radios, mais asservissement au marché, disent les contempteurs. La télévision a un nouveau maître : la publicité. Une nouvelle idole : l’audimat. Un nouveau fidèle : la ménagère de moins de 50 ans. Arthur et ses boîtes comme messe de 19h. L’Île de la Tentation comme un tableau vivant de Bosch (au hasard : l’Enfer). La « grand messe du 20h », suivie de l’eucharistie publicitaire.
La télévision et les hommes politiques ? Une sombre histoire de vengeance. La télévision, jadis si manipulée parce que naissante, se venge. Encore que, dans les années 60, entre les inadaptés de la télévision, vestes rayées ou pied-de-poule et discours chiants (Malraux), les snobs (de Gaulle), peu la prirent comme le nouveau vecteur de communication politique (Lecanuet). La télévision se venge. Elle, a compris son nouveau pouvoir : le quatrième, dit-on. Celui de porter une opinion, de surfer dessus, de la fabriquer même, disent les contempteurs. Le journalisme se fait punchy et n’attend plus les sollicitations des hommes politiques. Il les devance, voire remplace leur présence par des chroniqueurs. On n’écoute plus la voix du maître. Quel maître, d’ailleurs ?
La pipolisation des hommes politiques. Le péché mortel. Un avilissement d’une noble cause. Un barbotage dans la mélasse, un abandon de dignité. Une communication trop facile, on n’y parle pas de politique.
Olivier Besancenot n’a pas eu ces étâts d’âme. Certains de ses militants, si. Il passera chez Drucker. Parce que Besancenot a compris ce que pouvait être la révolution du XXIe siècle. Non plus la frustrée espérance d’un grand soir repoussé de jour en jour aux calendes grecques soviétiques, mais une posture quotidienne. On peut être révolutionnaire en baskets. On peut être révolutionnaire en achetant des figurines Batman à son fils. Parce que la première révolution à faire dans la Révolution, c’est une révolution sur soi, un effort extrême pour observer le monde comme il est. Le détester, oui. Mais en le regardant.
PS : J’emprunte l’affiche à ce très bon blog sur mai 68.
« Le journalisme se fait punchy et n’attend plus les sollicitations des hommes politiques. Il les devance, voire remplace leur présence par des chroniqueurs. On n’écoute plus la voix du maître. Quel maître, d’ailleurs ? »
Il y a simplement deux ou trois maîtres aujourd’hui, contre un seul précédemment. Ou alors si on aime les théories de conspirations, le maître a aujourd’hui plusieurs voix.
Je me souviens des débats de chroniqueurs dans l’émission « En Aparté », de Pascale Clark sur C+, pendant la dernière campagne présidentielle. Il y avait à chaque fois un pro-Sarko, un pro-Ségo et parfois un pro-Bayrou. L’évolution, de jour en jour, des discours des chroniqueurs, qui revenaient souvent, était calquée sur celle des politiques de manière flagrante. C’était même annoncé dès les présentations: untel du Figaro, untel de Libé, untel de Marianne. Autant dire Sarko, Royal, Bayrou.
On remplace les hommes politiques par des chroniqueurs parce que ces chroniqueurs ne sont pas officiellement encartés, ils ont à priori une plus grande liberté de parole, pas de langue de bois etc… et du coup les messages des différents camps politiques passent beaucoup mieux, et plus pernicieusement, que par l’intermédiaire d’une figure politique établie. Et évidemment, les règles du CSA quant aux temps de parole ne sont pas imposées entre chroniqueurs…
Ça fonctionne à merveille parce qu’il y a ce semblant de liberté d’expression, et donc de vérité, alors qu’en réalité on a simplement ajouté un filtre supplémentaire dans la communication entre le peuple et ses représentants. Tout, en tout cas sur la forme, est sur-analysé pour nous donner l’impression qu’on aura tout compris sur chaque candidat. Et quand le dit candidat se retrouve face aux caméras, notre réflexion est déjà biaisée, pour le meilleur ou pour le pire, par ce pré-conditionnement de la part de tel ou tel chroniqueur.
[...] une “rhétorique de la désinvolture“, en adoptant un ton lâché, parfois racoleur et people, pour traiter de sujets [...]