« Les droits de l’homme ne sont pas une politique » affirmait dans les années 80 Marcel Gauchet dans un article paru dans la revue Le Débat, avant d’opérer un aggiornamento en sens inverse en 2002 dans « Les droits de l’homme sont une politique ». Et maintenant, on tranche de quel côté ?
Si j’avais à écrire un article à ce sujet, je l’intitulerais « Liquider 1789″. Et j’y mettrais du mauvais esprit. Esprit cynique, ironie, rire sardonique, en bref l’arsenal qui préserve du dépit.
Qui eût cru que les maximes pragmatiques d’Henri IV seraient dépoussiérées jusqu’à permettre une compilation ? Après « Paris vaut bien une messe », on avait eu le désagrément de connaître « Un Rafale vaut bien une dénégation« , rapport à la visite de Khadafi à l’automne. Et là, on se prend au jeu : « Un réacteur nucléaire Areva vaut bien un étouffement des droits de l’Homme« . Notez qu’au fil des siècles, la métonymie, qui donne toute sa saveur littéraire et lapidaire aux formules pragmatiques, perd en précision.
Les droits de l’Homme sont un morceau de notre histoire particulièrement complexe. Reconnaissons-lui un avantage et un inconvénient, tous deux ataviques. Si vous êtes un wanna-be du pouvoir, gloser à leur sujet vous sert. Le sujet est consensuel, et qui voudrait les remettre en cause ? Une fois votre bataille électorale gagnée, vous quittez la sphère de « je veux » pour celle du « je fais ». Et là ? Bam. Vous vous prenez les pieds dans le tapis des droits de l’Homme.
Les droits de l’Homme deviennent les droits de l’homme d’affaires. Parce que, comme le disait le Généralissime, « il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités« . Et l’on se rend compte là que les droits de l’Homme sont une donnée complexe, diplomatiquement complexe.
La raison principale ? Les droits de l’Homme ne sont pas universels, ni logiques, ni évidents, ni quoi que ce soit. Il y autant d’arguments valables à prôner la liberté d’expression qu’à la réduire par la coercition. Autant de raisons pour accepter la pluralité des idées qu’à vouloir un monisme idéologique. Autant de raisons à accepter la diversité dans ses diverses manifestations qu’à vouloir un peuple et une Nation unis et identiques en tous points. Les droits de l’Homme ne sont pas un donné, mais un construit. Une idée, une ambition, un paradigme politiques. Et comme tout paradigme, il n’est circonscrit qu’à ceux qui y adhèrent. On peut jeter l’opprobre sur la Chine, mais alors il faut reconnaître son occidocentrisme. Un jour peut-être, le paradigme sera total (plus d’holocauste sur l’autel de la Realpolitik) et universel (plus de pays réfractaire).
Et donc, butant contre cet horizon indépassable, vous vous rendez compte qu’on ne gouverne pas avec des idées, surtout quand votre interlocuteur ne les partage pas. Car, en bon intelligent que vous êtes, vous savez que seules les idées opposent les hommes, et que tout le reste, globalement, les fait converger. Cela tombe bien, vous ne souhaitez pas alimenter des relations diplomatiques pour leur vendre les droits de l’Homme, mais des Falcon, des Rafale, des réacteurs EPR deuxième génération, des TGV, des Airbus, etc. Ajoutez à cela qu’il y a une grande impudence à venir faire la morale aux dirigeants d’un pays dans lequel vous vous rendez. Faire de la politique ne vous exonère pas de respecter les règles les plus élémentaires de la civilité, celles que, normalement, on vous a appris à l’école et dans la famille. Tels sont les ressorts de la Realpolitik.
Quel problème alors dès lors qu’on retourne aux premiers amours de Marcel Gauchet ? L’utilisation abusive des droits de l’Homme.
Janus s’invite à la table. La Realpolitik ne peut pas être une solution de rechange, une pierre d’achoppement sur votre parcours. Car tout le monde sait qu’elle est un obstacle aux discours humanistes. Soit vous vous en réclamez, affichez au grand jour votre foi dans la mise en sourdine des grands principes éthico-politiques au nom du compromis, soit vous jouez la carte du radicalisme, en refusant toute relation diplomatique avec qui ne se sera pas converti à votre paradigme. Mais les droits de l’homme ne peuvent pas être tantôt un grelot pour gogos, tantôt une épine dans le pied.
Derniers exemple en date ? Après la fameuse demande de « retenue » à la Chine, l’affaire du badge. Jules l’a évoqué. Ce badge, une escroquerie. De la conviction molle. De la demi-action. Un slogan tout droit sorti du pays de Candy ou de Casimir. Cela ne mange pas de pain : on n’attaque personne, et on a la satisfaction d’avoir « porté la voix. » Ou, comme faisait dire Nicolas Canteloup à Bernard Kouchner il y a quelques jours, « tapé du doigt sur la table« .
Sur le fronton de la mairie de Paris, une banderole a été déployée, mais difficilement, et vu le message (Paris défend les droits de l’homme partout dans le monde), on peut difficilement dire que la mairie de Paris a mis les pieds dans le plat.
Plus bel exemple cependant : la passe d’armes entre Rama Yade et Kouchner. Samedi, Yade accorde un entretien dans lequel elle pose trois conditions pour que le président se rende à la cérémonie d’ouverture des JO. Spectre d’un éventuel boycott politique qui porte une signification importante. Elle n’en est pas à son premier coup d’essai. Déjà en novembre, elle a judicieusement refusé que la France soit assimilée à un paillasson. Comme en novembre, rétropédalage : elle affirme aujourd’hui que Le Monde a mal retranscrit ses propos et qu’elle n’a jamais parlé de « conditions« . Rétro-rétropédalage de Kouchner qui court-circuite la déclaration de Rama Yade : oui, elle a retiré ses mots.
Dans ce salmigondis de prêchi-prêcha du bout des lèvres, on ne s’y retrouve plus. Un pas en avant, deux pas en arrière ; deux pas en avant, un pas en arrière… En tout cas, puisque le mot d’ordre est de contenter l’opinion sans mécontenter les Chinois, je propose que le CNOSF, solennellement, décide de remplacer l’anneau bleu, symbole de l’Europe, par un anneau rose, particulièrement en phase avec le mouvement.
Ou au moins d’arrêter l’hypocrisie. Soyons franc.
[EDIT : Dernier mot laissé à Telos.]
Bonjour,
Quelques réflexions…
L’hypocrisie est ici, dans ce triste bordel, générale et omnidirectionnelle. Personne ne respecte totalement les idéaux qu’il défend.
Tout ça manque de sérénité. On s’accroche à des symboles dont le sens nous échappe.
On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, dit-on. C’est tout aussi impossible avec des coquilles vides.
En sport on dirait qu’il faut revenir aux fondamentaux. Encore faut-il s’en souvenir…
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Ça fait plusieurs jours que je lis régulièrement ton blog. C’est un plaisir. J’ai mis un lien sur le mien.
[...] avais parlé dans ce billet, et notamment dans ce passage : La raison principale ? Les droits de l’Homme ne sont pas [...]
[...] d’autres systèmes de représentation. Je l’avais déjà montré au moment du passage houleux de la flamme olympique. La même pathologie se reproduit avec la [...]